Depuis quelques semaines, LĂ©na Situations traverse une nouvelle vague de critiques, sur le prix de sa soirĂ©e Ă lâAccor Arena, sur son train de vie jugĂ© trop Ă©loignĂ© de ses dĂ©buts, sur ce sentiment diffus quâelle serait devenue quelquâun dâautre. Avant de se demander ce quâelle devrait changer, il faut peut-ĂȘtre se poser une question plus inconfortable : dâoĂč vient lâidĂ©e quâon la connaĂźt suffisamment pour se sentir déçu par elle ?
Les chercheurs amĂ©ricains Donald Horton et Richard Wohl ont dĂ©crit, dĂšs 1956, ce mĂ©canisme prĂ©cis : la relation parasociale, ce sentiment dâintimitĂ© Ă distance quâun public dĂ©veloppe envers une figure mĂ©diatique qui, elle, ignore tout de son existence. Suivre quelquâun au quotidien dans ses vlogs ne crĂ©e aucune rĂ©ciprocitĂ©. Ăa crĂ©e simplement lâillusion dâen avoir une. Et cette illusion suffit, Ă elle seule, Ă transformer une Ă©volution de carriĂšre banale en trahison personnelle ressentie trĂšs concrĂštement par des millions dâinconnus.
Max Weber va plus loin, dĂšs le dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle : le charisme nâexiste jamais tout seul, il nâest rien sans la reconnaissance dâun groupe qui dĂ©cide de le lui accorder. Sans cette adhĂ©sion collective, il nây a pas de figure charismatique, seulement un individu comme un autre. Le pouvoir ne descend donc pas dâen haut vers le public. Il monte du public vers la figure quâil choisit de suivre.
La sociologue française Julie Pagis a rĂ©cemment illustrĂ© ce principe. Dans son livre paru en 2024, elle retrace lâhistoire dâune petite communautĂ© militante des annĂ©es 1970, tombĂ©e sous lâemprise dâun chef charismatique surnommĂ© le âprophĂšte rougeâ. Sa conclusion rejoint directement Weber : ce pouvoir, aussi instable soit-il, tire toute sa force de ceux qui sây soumettent librement, pas dâune qualitĂ© intrinsĂšque que possĂ©derait le chef. Plus troublant encore, Pagis raconte quâelle-mĂȘme, en menant son enquĂȘte des dĂ©cennies plus tard, a fini par se sentir happĂ©e par cette fascination, alors quâelle connaissait la thĂ©orie sur le bout des doigts. Si une sociologue formĂ©e Ă dĂ©monter ce mĂ©canisme peut malgrĂ© tout sây laisser prendre, on mesure Ă quel point ce rĂ©flexe est difficile Ă Ă©viter pour nâimporte qui dâautre.
Cette dynamique a une consĂ©quence concrĂšte, bien au-delĂ du cas dâune seule crĂ©atrice de contenu. Le sociologue amĂ©ricain Mark Granovetter a montrĂ©, dans un article fondateur de 1973, que les liens sociaux se divisent en deux grandes familles selon leur capacitĂ© Ă produire de lâaction collective rĂ©elle. Les liens forts, ceux quâon tisse avec des proches, des collĂšgues, des voisins quâon voit rĂ©guliĂšrement, sont les seuls capables de soutenir un engagement risquĂ© et coĂ»teux dans la durĂ©e. Les liens faibles, ceux des connaissances lointaines ou des figures quâon suit sans les connaĂźtre, circulent vite et loin, mais sâeffondrent au moindre effort rĂ©el demandĂ©. Le journaliste Malcolm Gladwell a repris cette distinction en 2010 pour expliquer un paradoxe frappant : le mouvement des droits civiques amĂ©ricain des annĂ©es 1960 a rĂ©ussi Ă mobiliser des militants prĂȘts Ă risquer leur emploi, leur sĂ©curitĂ©, parfois leur vie, prĂ©cisĂ©ment parce quâil reposait sur des rĂ©seaux de confiance personnelle extrĂȘmement denses, construits dans la durĂ©e, entre gens qui se connaissaient vraiment. Rien de comparable ne peut naĂźtre dâun lien parasocial avec une inconnue quâon suit sur Instagram.
Cette prĂ©fĂ©rence nâa dâailleurs rien dâun hasard ou dâun simple Ă©chec de mobilisation, elle est activement choisie, mĂȘme sans quâon en ait pleinement conscience. Lâanthropologue RenĂ© Girard a montrĂ© que les groupes, traversĂ©s par des tensions quâils ne savent pas rĂ©soudre collectivement, ont tendance Ă dĂ©signer une victime unique sur laquelle dĂ©charger cette angoisse diffuse, un bouc Ă©missaire qui permet, en sâunissant contre lui, de retrouver une paix immĂ©diate sans jamais sâattaquer Ă la racine du problĂšme. BlĂąmer une figure publique pour son train de vie coĂ»te infiniment moins cher, en temps, en confort, en remise en question personnelle, que dâadmettre quâon ne fait, soi-mĂȘme, presque rien pour faire tomber le systĂšme capitaliste et le train de vie qui va avec. La critique devient alors un exutoire commode, presque agrĂ©able, qui donne toute la satisfaction morale de lâindignation sans jamais exiger le moindre sacrifice rĂ©el de celui qui la formule.
Câest lĂ que se referme le piĂšge. Commenter le train de vie de LĂ©na Situations, exiger dâelle une cohĂ©rence Ă©cologique ou sociale quâon ne sâimpose pas soi-mĂȘme, ça procure une sensation dâengagement politique, lâimpression dâavoir âfait quelque choseâ, sans jamais exiger le moindre coĂ»t rĂ©el, ni temps, ni argent, ni risque, ni organisation avec dâautres. Pendant ce temps, lâĂ©nergie et la colĂšre qui auraient pu nourrir une action construite avec des gens rĂ©ellement prĂ©sents dans nos vies, des voisins, des collĂšgues, un syndicat, une association de quartier, se dissout entiĂšrement dans le commentaire dâune story quâon ne reverra jamais.
Alors, le problĂšme avec LĂ©na Situations, câest peut-ĂȘtre vous. Pas un reproche : un mĂ©canisme quâil vaut mieux nommer que subir. On comprend lâintention derriĂšre ces appels Ă ce que les stars âfassent mieuxâ, elle part souvent dâune vraie colĂšre sociale. Mais lâexercice est en grande partie fallacieux : pourquoi irait-on chercher son salut collectif du cĂŽtĂ© de personnalitĂ©s aussi radicalement dĂ©connectĂ©es des conditions matĂ©rielles qui fondent nos luttes rĂ©elles, le logement, les salaires, lâaccĂšs aux soins ? Ce nâest pas elle qui a le pouvoir de dĂ©cevoir des millions de personnes, ni de porter Ă elle seule le poids dâun changement que personne dâautre nâaccepte de porter avec elle. Câest nous qui continuons, collectivement, Ă lui donner ce pouvoir, en cherchant du cĂŽtĂ© dâune idole ce qui ne peut se construire que dans le collectif. Il est peut-ĂȘtre temps de brĂ»ler nos idoles, non pas par colĂšre contre elles, mais pour cesser dâattendre dâelles ce que seule lâaction commune peut vraiment produire.
đ Bibliographie
Donald Horton & Richard Wohl, « Mass Communication and Para-Social Interaction: Observations on Intimacy at a Distance », Psychiatry, vol. 19, n°3, 1956
Max Weber, « Les trois types purs de la domination légitime », trad. fr., Sociologie, n°3, vol. 5, 2014
Julie Pagis, Le ProphĂšte rouge. EnquĂȘte sur la rĂ©volution, le charisme et la domination, La DĂ©couverte, 2024
Mark Granovetter, « The Strength of Weak Ties », American Journal of Sociology, vol. 78, n°6, 1973
Malcolm Gladwell, « Small Change: Why the Revolution Will Not Be Tweeted », The New Yorker, octobre 2010
René Girard, Le Bouc émissaire, Grasset, 1982
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