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Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬 · Aug 12, 2026

Et si le problĂšme avec LĂ©na Situations, c’était vous ?

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Anecdate · Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬

Depuis quelques semaines, LĂ©na Situations traverse une nouvelle vague de critiques, sur le prix de sa soirĂ©e Ă  l’Accor Arena, sur son train de vie jugĂ© trop Ă©loignĂ© de ses dĂ©buts, sur ce sentiment diffus qu’elle serait devenue quelqu’un d’autre. Avant de se demander ce qu’elle devrait changer, il faut peut-ĂȘtre se poser une question plus inconfortable : d’oĂč vient l’idĂ©e qu’on la connaĂźt suffisamment pour se sentir déçu par elle ?

Les chercheurs amĂ©ricains Donald Horton et Richard Wohl ont dĂ©crit, dĂšs 1956, ce mĂ©canisme prĂ©cis : la relation parasociale, ce sentiment d’intimitĂ© Ă  distance qu’un public dĂ©veloppe envers une figure mĂ©diatique qui, elle, ignore tout de son existence. Suivre quelqu’un au quotidien dans ses vlogs ne crĂ©e aucune rĂ©ciprocitĂ©. Ça crĂ©e simplement l’illusion d’en avoir une. Et cette illusion suffit, Ă  elle seule, Ă  transformer une Ă©volution de carriĂšre banale en trahison personnelle ressentie trĂšs concrĂštement par des millions d’inconnus.

Max Weber va plus loin, dĂšs le dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle : le charisme n’existe jamais tout seul, il n’est rien sans la reconnaissance d’un groupe qui dĂ©cide de le lui accorder. Sans cette adhĂ©sion collective, il n’y a pas de figure charismatique, seulement un individu comme un autre. Le pouvoir ne descend donc pas d’en haut vers le public. Il monte du public vers la figure qu’il choisit de suivre.

La sociologue française Julie Pagis a rĂ©cemment illustrĂ© ce principe. Dans son livre paru en 2024, elle retrace l’histoire d’une petite communautĂ© militante des annĂ©es 1970, tombĂ©e sous l’emprise d’un chef charismatique surnommĂ© le “prophĂšte rouge”. Sa conclusion rejoint directement Weber : ce pouvoir, aussi instable soit-il, tire toute sa force de ceux qui s’y soumettent librement, pas d’une qualitĂ© intrinsĂšque que possĂ©derait le chef. Plus troublant encore, Pagis raconte qu’elle-mĂȘme, en menant son enquĂȘte des dĂ©cennies plus tard, a fini par se sentir happĂ©e par cette fascination, alors qu’elle connaissait la thĂ©orie sur le bout des doigts. Si une sociologue formĂ©e Ă  dĂ©monter ce mĂ©canisme peut malgrĂ© tout s’y laisser prendre, on mesure Ă  quel point ce rĂ©flexe est difficile Ă  Ă©viter pour n’importe qui d’autre.

Cette dynamique a une consĂ©quence concrĂšte, bien au-delĂ  du cas d’une seule crĂ©atrice de contenu. Le sociologue amĂ©ricain Mark Granovetter a montrĂ©, dans un article fondateur de 1973, que les liens sociaux se divisent en deux grandes familles selon leur capacitĂ© Ă  produire de l’action collective rĂ©elle. Les liens forts, ceux qu’on tisse avec des proches, des collĂšgues, des voisins qu’on voit rĂ©guliĂšrement, sont les seuls capables de soutenir un engagement risquĂ© et coĂ»teux dans la durĂ©e. Les liens faibles, ceux des connaissances lointaines ou des figures qu’on suit sans les connaĂźtre, circulent vite et loin, mais s’effondrent au moindre effort rĂ©el demandĂ©. Le journaliste Malcolm Gladwell a repris cette distinction en 2010 pour expliquer un paradoxe frappant : le mouvement des droits civiques amĂ©ricain des annĂ©es 1960 a rĂ©ussi Ă  mobiliser des militants prĂȘts Ă  risquer leur emploi, leur sĂ©curitĂ©, parfois leur vie, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il reposait sur des rĂ©seaux de confiance personnelle extrĂȘmement denses, construits dans la durĂ©e, entre gens qui se connaissaient vraiment. Rien de comparable ne peut naĂźtre d’un lien parasocial avec une inconnue qu’on suit sur Instagram.

Cette prĂ©fĂ©rence n’a d’ailleurs rien d’un hasard ou d’un simple Ă©chec de mobilisation, elle est activement choisie, mĂȘme sans qu’on en ait pleinement conscience. L’anthropologue RenĂ© Girard a montrĂ© que les groupes, traversĂ©s par des tensions qu’ils ne savent pas rĂ©soudre collectivement, ont tendance Ă  dĂ©signer une victime unique sur laquelle dĂ©charger cette angoisse diffuse, un bouc Ă©missaire qui permet, en s’unissant contre lui, de retrouver une paix immĂ©diate sans jamais s’attaquer Ă  la racine du problĂšme. BlĂąmer une figure publique pour son train de vie coĂ»te infiniment moins cher, en temps, en confort, en remise en question personnelle, que d’admettre qu’on ne fait, soi-mĂȘme, presque rien pour faire tomber le systĂšme capitaliste et le train de vie qui va avec. La critique devient alors un exutoire commode, presque agrĂ©able, qui donne toute la satisfaction morale de l’indignation sans jamais exiger le moindre sacrifice rĂ©el de celui qui la formule.

C’est lĂ  que se referme le piĂšge. Commenter le train de vie de LĂ©na Situations, exiger d’elle une cohĂ©rence Ă©cologique ou sociale qu’on ne s’impose pas soi-mĂȘme, ça procure une sensation d’engagement politique, l’impression d’avoir “fait quelque chose”, sans jamais exiger le moindre coĂ»t rĂ©el, ni temps, ni argent, ni risque, ni organisation avec d’autres. Pendant ce temps, l’énergie et la colĂšre qui auraient pu nourrir une action construite avec des gens rĂ©ellement prĂ©sents dans nos vies, des voisins, des collĂšgues, un syndicat, une association de quartier, se dissout entiĂšrement dans le commentaire d’une story qu’on ne reverra jamais.

Alors, le problĂšme avec LĂ©na Situations, c’est peut-ĂȘtre vous. Pas un reproche : un mĂ©canisme qu’il vaut mieux nommer que subir. On comprend l’intention derriĂšre ces appels Ă  ce que les stars “fassent mieux”, elle part souvent d’une vraie colĂšre sociale. Mais l’exercice est en grande partie fallacieux : pourquoi irait-on chercher son salut collectif du cĂŽtĂ© de personnalitĂ©s aussi radicalement dĂ©connectĂ©es des conditions matĂ©rielles qui fondent nos luttes rĂ©elles, le logement, les salaires, l’accĂšs aux soins ? Ce n’est pas elle qui a le pouvoir de dĂ©cevoir des millions de personnes, ni de porter Ă  elle seule le poids d’un changement que personne d’autre n’accepte de porter avec elle. C’est nous qui continuons, collectivement, Ă  lui donner ce pouvoir, en cherchant du cĂŽtĂ© d’une idole ce qui ne peut se construire que dans le collectif. Il est peut-ĂȘtre temps de brĂ»ler nos idoles, non pas par colĂšre contre elles, mais pour cesser d’attendre d’elles ce que seule l’action commune peut vraiment produire.

📚 Bibliographie
Donald Horton & Richard Wohl, « Mass Communication and Para-Social Interaction: Observations on Intimacy at a Distance », Psychiatry, vol. 19, n°3, 1956
Max Weber, « Les trois types purs de la domination légitime », trad. fr., Sociologie, n°3, vol. 5, 2014
Julie Pagis, Le ProphĂšte rouge. EnquĂȘte sur la rĂ©volution, le charisme et la domination, La DĂ©couverte, 2024
Mark Granovetter, « The Strength of Weak Ties », American Journal of Sociology, vol. 78, n°6, 1973
Malcolm Gladwell, « Small Change: Why the Revolution Will Not Be Tweeted », The New Yorker, octobre 2010
René Girard, Le Bouc émissaire, Grasset, 1982

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