Il y a quelques annĂ©es encore, vous pouviez glaner un match de poule de votre Ă©quipe française favorite en Ligue des champions en clair sur TF1, et mĂȘme un quart de finale comme celui qui avait opposĂ© Lyon Ă Bordeaux en 2010. DĂ©sormais, que nenni. Ce basculement dĂ©passe largement une question de tĂ©lĂ©commande. Il touche au prix des abonnements, Ă celui des billets, Ă celui du maillot quâon porte le dimanche, mais aussi, plus discrĂštement, Ă qui a dĂ©sormais sa place dans les tribunes et Ă quel prix humain se construisent les stades oĂč lâon joue. Deux mots reviennent souvent pour dĂ©crire ce phĂ©nomĂšne, gentrification et embourgeoisement. On va voir quâils ne racontent pas tout Ă fait la mĂȘme histoire, et quâaucun des deux, pris seul, ne suffit vraiment Ă expliquer ce qui arrive au football.
Faisons les comptes. Pour la Ligue 1 seule, il faut dĂ©sormais sâabonner Ă Ligue 1+, la chaĂźne créée par la Ligue elle-mĂȘme, entre 19,99 et 24,99 euros par mois. Pour la Ligue des champions, lâEuropa League et la Coupe dâAngleterre, il faut Canal+, qui dĂ©tient lâexclusivitĂ© totale de ces compĂ©titions jusquâen 2031, pour un contrat Ă 480 millions dâeuros par saison. Pour la Serie A italienne, il faut DAZN. Pour la Ligue 2, câest beIN Sports, jusquâen 2029. Et cette annĂ©e, pour voir lâintĂ©gralitĂ© des 104 matchs de la Coupe du monde plutĂŽt que les seuls 54 diffusĂ©s gratuitement par le groupe M6, il fallait, lĂ aussi, un abonnement beIN Sports. Un supporter qui veut simplement suivre plusieurs championnats Ă la fois dĂ©passe aujourdâhui, sans effort, les 60 ou 70 euros mensuels.
Les billets de stade suivent la mĂȘme courbe, et la Coupe du monde 2026 illustre ce basculement de façon presque caricaturale. La FIFA a introduit, pour la premiĂšre fois, une tarification dynamique, un systĂšme oĂč le prix grimpe automatiquement selon la demande, comme pour un billet dâavion. Les places officielles annoncĂ©es entre 2 030 et 6 730 dollars pour la finale ont fini, six mois plus tard, par atteindre 32 970 dollars, soit prĂšs de 28 000 euros, sur le marchĂ© officiel, et jusquâĂ 188 803 euros sur le marchĂ© de la revente. Lâassociation Football Supporters Europe a calculĂ© que suivre son Ă©quipe du premier match jusquâĂ la finale coĂ»terait au minimum 6 900 dollars, soit prĂšs de cinq fois plus quâau Qatar en 2022.
MĂȘme le maillot, lâobjet le plus basique du supportĂ©risme, Ă©chappe de moins en moins Ă cette flambĂ©e ! Le maillot rĂ©plica de lâĂ©quipe de France, vendu 90 euros en 2022, coĂ»te dĂ©sormais 110 euros, une hausse de plus de 22 % en quatre ans. Le maillot du PSG, floquĂ© et badgĂ©, atteint 130,99 euros. Et sur longue durĂ©e, le maillot des Bleus est passĂ© de 100 francs en 1978 Ă plus de 400 francs en 1998, soit une hausse de 300 % en vingt ans.
Ce constat prend un tout autre relief si on le relie Ă ce que vivent, par ailleurs, la plupart des gens qui continuent malgrĂ© tout de payer. Le philosophe Karl Marx, dans ses Manuscrits de 1844, dĂ©crit ce quâil appelle lâaliĂ©nation du travail. Il sâagit de cette expĂ©rience oĂč lâouvrier ne se reconnaĂźt plus dans ce quâil produit, oĂč son activitĂ© ne lui appartient plus vraiment, au point quâil ne se sent rĂ©ellement chez lui que pendant ses heures de loisir, celles oĂč il Ă©chappe enfin Ă ce travail devenu Ă©tranger Ă lui-mĂȘme. Cette description, Ă©crite au dix-neuviĂšme siĂšcle pour lâusine, reste Ă©tonnamment juste aujourdâhui pour dĂ©crire lâĂ©puisement ordinaire du travail salariĂ©. Et câest prĂ©cisĂ©ment ce qui rend la situation du football si rĂ©vĂ©latrice. Le temps libre nâest dĂ©jĂ , pour beaucoup, quâune fraction rĂ©siduelle de la semaine, arrachĂ©e Ă un travail vĂ©cu comme une contrainte plutĂŽt quâun accomplissement. Le football y occupe une place particuliĂšre, parce quâil offre lâun des rares espaces collectifs et ritualisĂ©s oĂč cette fraction de temps libre reprend un sens, une appartenance, un plaisir partagĂ©, sans quâil soit besoin dâexpliquer ni de justifier pourquoi on y tient. Câest prĂ©cisĂ©ment parce que ce loisir est essentiel, au sens propre du terme, quâil devient un terrain particuliĂšrement rentable Ă monĂ©tiser. On demande aux gens de sâĂ©puiser au travail toute la semaine, puis de payer, de plus en plus cher, pour la seule chose qui leur permettait encore de sâen Ă©vader le week-endâŠ
Pour nommer prĂ©cisĂ©ment ce qui se joue, il faut distinguer deux phĂ©nomĂšnes sociologiques quâon confond souvent, mais qui ne dĂ©crivent pas la mĂȘme chose. La gentrification, concept forgĂ© par la sociologue britannique Ruth Glass en 1964, dĂ©signe un phĂ©nomĂšne spatial : un lieu populaire progressivement investi par des classes plus aisĂ©es, jusquâĂ en exclure, physiquement, la population dâorigine. Lâembourgeoisement, plus ancien et plus large, ne suppose aucun dĂ©placement gĂ©ographique. Il dĂ©signe le fait quâun groupe ou une pratique adopte progressivement les codes, les goĂ»ts et les usages de la bourgeoisie, sans que personne soit nĂ©cessairement chassĂ© dâun lieu prĂ©cis. Les sociologues britanniques Goldthorpe, Lockwood, Bechhofer et Platt ont mĂȘme menĂ©, dans les annĂ©es 1960, une grande enquĂȘte sur des ouvriers devenus plus aisĂ©s pour tester cette thĂšse, et ont montrĂ© que lâargent seul ne suffit pas Ă effacer les frontiĂšres culturelles entre les classes.
Lâembourgeoisement, lui, se joue ailleurs, dans le changement de codes qui entoure dĂ©sormais le spectacle. Le Parc des Princes propose un âExecutive Clubâ en partenariat avec Qatar Airways, vendu comme un espace oĂč âgoĂ»ter au prestigeâ. La corbeille du stade est devenue, selon la presse sportive elle-mĂȘme, âun lieu de rendez-vous rĂ©gulier des cĂ©lĂ©britĂ©sâ, oĂč lâon croise Tom Hanks, le prince William ou des rappeurs plutĂŽt que de simples abonnĂ©s. MĂȘme le geste, en apparence populaire, dâouvrir le stade aux supporters restĂ©s Ă Paris pour regarder une finale sur Ă©cran gĂ©ant, sâest fait âĂ condition de sortir le portefeuilleâ. Le football ne se contente donc plus de coĂ»ter plus cher, il sâentoure aussi, de plus en plus, des signes extĂ©rieurs et des rituels de sociabilitĂ© propres aux classes aisĂ©es !
Le football, aujourdâhui, illustre les deux Ă la fois, mais Ă des endroits diffĂ©rents. La gentrification, on la voit trĂšs concrĂštement dans le prix des billets et des maillots, qui exclut physiquement une partie du public populaire de lâaccĂšs au stade lui-mĂȘme, exactement comme un loyer qui grimpe finit par chasser les habitants dâun quartier. On pourrait mĂȘme relier Ă ce phĂ©nomĂšne la pratique des nouveaux maillots âhypeâ qui peuvent participer Ă lâexclusion de ceux & celles qui nâauraient plus la dĂ©gaine assez âstylĂ©eâ.
Mais sâarrĂȘter Ă ces deux mots, aussi utiles soient-ils, câest encore ne voir quâune partie du problĂšme. Il faut aussi regarder qui paie, ailleurs, pour que ce spectacle existe. Une enquĂȘte du Guardian a Ă©tabli quâau moins 6 500 travailleurs migrants, venus principalement dâInde, du NĂ©pal, du Bangladesh, du Pakistan et du Sri Lanka, sont morts au Qatar entre lâattribution de la Coupe du monde 2022 en 2010 et la compĂ©tition elle-mĂȘme, soit une moyenne de douze morts par semaine. Le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du comitĂ© dâorganisation qatari a lui-mĂȘme reconnu, sur une chaĂźne britannique, entre 400 et 500 dĂ©cĂšs directement liĂ©s aux chantiers de la compĂ©tition. Le Mondial 2026 dĂ©place ce mĂȘme mĂ©canisme sur un autre terrain, celui de lâexclusion politique. Lâadministration Trump a interdit lâentrĂ©e du territoire amĂ©ricain aux ressortissants de plusieurs pays qualifiĂ©s, dont le SĂ©nĂ©gal, la CĂŽte dâIvoire, HaĂŻti ou lâIran, y compris pour les supporters munis dâun billet. La sĂ©lection iranienne nâa obtenu que des visas de 24 heures.
Ni la gentrification, ni lâembourgeoisement ne couvrent ce dernier point, une mort au travail ou un visa refusĂ© nâont rien Ă voir avec un loyer qui grimpe ou un code vestimentaire qui change. Il faut alors un troisiĂšme concept, plus large, pour tenir les trois bouts ensemble. Le gĂ©ographe marxiste David Harvey appelle ça lâaccumulation par dĂ©possession, ce mĂ©canisme par lequel le capitalisme continue de sâĂ©tendre en sâappropriant des ressources ou des droits communs, parfois par la hausse des prix, parfois par lâadoption de nouveaux codes sociaux, parfois par la violence directe ou lâexclusion politique. La gentrification et lâembourgeoisement du football ne sont donc pas deux phĂ©nomĂšnes concurrents, ce sont deux symptĂŽmes visibles dâune seule et mĂȘme logique plus profonde.
Cette dĂ©possession sâaccompagne enfin dâune transformation structurelle des compĂ©titions elles-mĂȘmes. Depuis 2024, la nouvelle formule de la Ligue des champions, dite âformat suisseâ, a fait passer la compĂ©tition de 32 Ă 36 clubs rĂ©unis dans une phase de ligue unique, oĂč lâaccĂšs dĂ©pend de plus en plus du classement historique des championnats plutĂŽt que de la seule performance sportive de la saison. Le projet de Super League, relancĂ© juridiquement aprĂšs une dĂ©cision de la Cour de justice de lâUnion europĂ©enne fin 2023 jugeant illĂ©gal le monopole de lâUEFA et de la FIFA, poursuit la mĂȘme logique.
ConcrĂštement, ce systĂšme sâauto-alimente. Plus un club participe aux compĂ©titions europĂ©ennes, plus il engrange de recettes, plus il peut recruter, plus il monte dans le classement historique qui conditionne justement lâaccĂšs Ă ces mĂȘmes compĂ©titions lâannĂ©e suivante. Ă lâinverse, un club historique mais fragilisĂ© financiĂšrement, comme les Girondins de Bordeaux, dont on racontait rĂ©cemment la chute, se retrouve enfermĂ© dans le mouvement inverse, sans aucune Ă©chelle rĂ©aliste pour remonter. Ce nâest plus le mĂ©rite sportif dâune saison qui dĂ©cide qui a sa place au sommet, câest un capital dĂ©jĂ accumulĂ© qui verrouille, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, le mĂȘme petit cercle de bĂ©nĂ©ficiairesâŠ
Face Ă ce constat, il serait confortable de se dire quâon ne peut rien y faire, que le foot a toujours Ă©tĂ© affaire dâargent et que ça ne changera jamais. Câest faux, et câest mĂȘme prĂ©cisĂ©ment ce que ce systĂšme compte sur nous pour croire. Aucune de ces Ă©volutions, la tarification dynamique, les droits TV en piĂšces dĂ©tachĂ©es, le format suisse, la Super League, nâest tombĂ©e du ciel. Ce sont des choix, pris par des instances, des actionnaires et des diffuseurs, qui restent, en thĂ©orie, sous la pression de ceux qui remplissent les stades et paient les abonnements. Le football ne se sauvera pas en acceptant silencieusement de payer toujours plus pour toujours moins. Il ne se sauvera quâen redevenant ce quâil a longtemps Ă©tĂ©, un rapport de force, oĂč les supporters cessent de se comporter en simples clients et redeviennent ce contre-pouvoir capable dâexiger, collectivement, quâon leur rende un sport quâon ne devrait jamais avoir eu le droit de leur confisquer !
đ Bibliographie
The Guardian, enquĂȘte sur les dĂ©cĂšs de travailleurs migrants au Qatar, 2021
Football Supporters Europe, communiqué sur la tarification des billets de la Coupe du monde 2026
Ruth Glass, London: Aspects of Change, MacGibbon & Kee, 1964
John H. Goldthorpe, David Lockwood, Frank Bechhofer & Jennifer Platt, The Affluent Worker in the Class Structure, Cambridge University Press, 1969
David Harvey, Le Nouvel Impérialisme, Les Prairies ordinaires, 2010 [2003]
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