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Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬 · Aug 16, 2026

Girondins de Bordeaux, cas d'école : comment le capitalisme tue nos souvenirs collectifs ?

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Anecdate · Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬

L’un des plus grands clubs français, rĂ©unissant encore plus de 20 000 spectateurs en National 2 il y a quelques mois, pourrait disparaĂźtre. DerriĂšre une nouvelle qui ne semble que sportive se cache en fait un drame sociologique bien plus profond que ça
 Le 14 aoĂ»t, le CNOSF a recommandĂ© de maintenir l’exclusion des Girondins de Bordeaux des championnats nationaux, malgrĂ© le changement de propriĂ©taire intervenu entre-temps. ConsĂ©quence immĂ©diate, le club se retrouve provisoirement inscrit en RĂ©gional 1, le sixiĂšme Ă©chelon du football amateur français, avec un premier match prĂ©vu le 29 aoĂ»t contre Saint-MĂ©dard-en-Jalles. Pour beaucoup de gens extĂ©rieurs au football, ce n’est qu’une entreprise en difficultĂ© parmi d’autres. Pour d’autres, c’est un club sextuple champion de France et symbole de plĂ©thores de souvenirs, l’un des rares espaces de transmission intergĂ©nĂ©rationnelle et de construction identitaire qui reste encore accessible Ă  tous.

Pour comprendre comment on en arrive lĂ , il faut revenir en juillet 2021. GĂ©rard Lopez rachĂšte les Girondins de Bordeaux quelques mois seulement aprĂšs avoir quittĂ© le LOSC, oĂč il a laissĂ© une dette de 120 millions d’euros. Sous sa direction, le club, dĂ©jĂ  fragilisĂ©, s’enfonce mĂ©thodiquement : relĂ©gation sportive en Ligue 2 dĂšs 2022, rĂ©trogradation administrative prononcĂ©e par la DNCG, puis dĂ©pĂŽt de bilan en 2024. Un plan de continuation validĂ© en 2025 rĂ©duit la dette de 94 Ă  26 millions d’euros, sans jamais stabiliser durablement la situation financiĂšre du club. Le 31 juillet 2026, Lopez finit par cĂ©der les Girondins pour un euro symbolique au fonds britannique Sparta Capital, renonçant Ă  ses crĂ©ances sur une entreprise qu’il aura dirigĂ©e cinq ans.

Si vous ne saisissez toujours pas le drame que reprĂ©sente cette nouvelle, laissez-nous vous parler du travail de l’ethnologue Christian Bromberger. On dit souvent que le football n’est qu’un divertissement futile, qui dĂ©tourne des vrais sujets. Bromberger montre l’inverse. Pour lui, un match de foot fonctionne comme un vrai rituel, l’un des seuls moments oĂč toute une ville se retrouve pour se regarder elle-mĂȘme, oĂč on a le droit de montrer des Ă©motions qu’on cache le reste du temps. Le stade n’est pas juste un bĂątiment. C’est la ville en miniature, et chaque week-end, ce qui s’y joue dit quelque chose de ce qui rassemble et distingue les gens qui y vivent.

Il y a aussi une dimension beaucoup plus personnelle, qui se transmet plus qu’elle ne s’apprend seul. Bromberger explique qu’un jeune supporter apprend, match aprĂšs match, Ă  ressentir les valeurs de sa ville, un peu comme une Ă©ducation du cƓur. ConcrĂštement, ça veut souvent dire un pĂšre qui emmĂšne son enfant au stade, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, l’un des rares moments oĂč un parent et son enfant partagent quelque chose en silence, sans avoir besoin de se parler. Ce lien-lĂ , on ne le retrouve dans aucun classement. Il est dans le souvenir d’une place prĂ©cise dans les gradins, d’un trajet en voiture avant le match, d’une victoire ou d’une dĂ©faite vĂ©cues Ă  deux.

Dans les annĂ©es 1980, l’historien Pierre Nora a créé l’expression “lieu de mĂ©moire” pour parler de ces endroits ou institutions oĂč se concentre le souvenir de tout un groupe, bien au-delĂ  de ce Ă  quoi ils servent concrĂštement. Un club centenaire comme les Girondins, son stade, ses maillots, ses chants, c’est exactement ça pour des dizaines de milliers de Bordelais. Alors si le club disparaĂźt, ce n’est pas juste une entreprise qui ferme ses comptes. C’est un repĂšre collectif qui s’efface, transmis d’une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre, et qu’aucun bilan comptable ne pourra jamais faire rĂ©apparaĂźtre.

Cette fonction dĂ©passe mĂȘme la simple mĂ©moire, elle touche Ă  quelque chose de plus intime encore chez beaucoup d’hommes. Le sociologue Norbert Elias, avec Eric Dunning, a montrĂ© que le sport fonctionne comme un espace tolĂ©rĂ© de dĂ©bridement des Ă©motions, ce qu’ils appellent un mĂ©canisme de “contrĂŽle-dĂ©contrĂŽle”. Dans une sociĂ©tĂ© oĂč l’on apprend, dĂšs l’enfance, Ă  maĂźtriser en permanence ses Ă©motions, le sport offre l’un des rares moments oĂč ce contrĂŽle peut lĂ©gitimement se relĂącher, sans jamais mettre personne en danger rĂ©el. Bromberger lui-mĂȘme a consacrĂ© des travaux spĂ©cifiquement Ă  ce lien entre football et identitĂ© masculine. ConcrĂštement, dans un stade, un homme peut pleurer, hurler, serrer des inconnus dans ses bras, sans qu’aucune de ces rĂ©actions ne soit jugĂ©e anormale, alors que ces mĂȘmes gestes resteraient largement proscrits partout ailleurs dans sa vie quotidienne. Pour beaucoup d’hommes, jamais vraiment formĂ©s Ă  identifier ni Ă  nommer ce qu’ils ressentent, le stade devient ainsi l’un des seuls endroits oĂč l’émotion a le droit d’exister sans avoir Ă  se justifier.

Face Ă  cette mĂ©moire accumulĂ©e depuis 1881, et Ă  cette fonction Ă©motionnelle rare qu’on vient de dĂ©crire, le parcours de GĂ©rard Lopez illustre une toute autre logique. Ce n’est pas un accident isolĂ©, c’est un schĂ©ma qui se rĂ©pĂšte, celui d’un capitalisme qui traite un club de football comme un actif financier parmi d’autres, Ă  faire fructifier ou Ă  abandonner selon les circonstances, sans jamais porter le poids symbolique que ce mĂȘme club reprĂ©sente pour ceux qui le soutiennent ! Ce capitalisme-lĂ  ne dĂ©truit pas seulement des emplois ou des finances, il fait aussi office de fossoyeur d’attachements, de souvenirs et de liens familiaux, qu’aucun tableau Excel ne sait mesurer !

Cette logique financiĂšre rencontre pourtant, en thĂ©orie, un contre-pouvoir censĂ© la limiter, celui des supporters eux-mĂȘmes. Le sociologue Nicolas Hourcade, spĂ©cialiste du supportĂ©risme, montre que les groupes de fans les plus engagĂ©s se pensent souvent comme les gardiens du temple d’un club, les seuls acteurs rĂ©ellement stables dans le temps, quand joueurs et dirigeants ne font, eux, que passer. C’est prĂ©cisĂ©ment cette permanence qui devrait leur donner une lĂ©gitimitĂ© Ă  peser sur les dĂ©cisions, Ă  alerter, Ă  contester quand un propriĂ©taire s’éloigne trop de ce que le club reprĂ©sente. Mais Hourcade pointe aussi une ambiguĂŻtĂ© persistante chez les dirigeants de football, qui cĂ©lĂšbrent volontiers l’importance du “douziĂšme homme” dans les tribunes tout en maintenant, dans les faits, un vieux dogme, les dirigeants dirigent, les supporters supportent. Ce contre-pouvoir ne fonctionne d’ailleurs que s’il conserve une vraie distance critique avec la direction du club. DĂšs qu’une partie des groupes de supporters se rapproche trop des dirigeants en place, par lassitude, par calcul ou par peur de perdre l’accĂšs aux joueurs et aux privilĂšges du club, cette fonction de vigilance s’effondre


Ce que ce fossoyage rĂ©vĂšle, au fond, c’est qu’un lieu de mĂ©moire, au sens oĂč la sociologie l’entend, n’a jamais Ă©tĂ© un simple dĂ©cor sentimental. C’est un repĂšre qui structure, en silence, la façon dont des dizaines de milliers de gens comprennent qui ils sont et d’oĂč ils viennent. Le dĂ©truire ne prive personne d’un service, comme la fermeture d’un commerce ou d’une administration. Ça prive une communautĂ© entiĂšre d’un des rares points fixes autour desquels elle continuait Ă  se raconter, gĂ©nĂ©ration aprĂšs gĂ©nĂ©ration, indĂ©pendamment de tout ce qui, par ailleurs, la divise. Il faut donc appeler les choses par leur nom. Ce n’est pas le football qui tue les Girondins de Bordeaux ; c’est un capitalisme financiarisĂ©, celui qui traite un club comme un actif qu’on rachĂšte pour un euro symbolique ou qu’on abandonne selon la conjoncture, sans jamais reconnaĂźtre ce qu’il dĂ©truit vraiment au passage. Un bilan comptable peut se refaire. Une mĂ©moire collective effacĂ©e, elle, ne se refait jamais.

Lizarazu, Zidane, Planus, Chamakh, RamĂ©, Denilson, Gourcuff, Mavuba, Jurietti, Plasil, TrĂ©moulinas, Diego Rolan, Alejandro Alonso, Edixon Perea, Pierre Ducasse, Yoan Barbet, Jemmali, Henrique, Laslande, Wiltord, Benarbia, et tant d’autres lĂ©gendes. Des noms qui ne diront rien Ă  qui n’a jamais suivi ce club, et qui rĂ©sument Ă  eux seuls tout ce qu’on est en train de perdre. Des enfants des annĂ©es 1980 qui ont grandi avec Giresse et Tigana, Ă  ceux des annĂ©es 2010 qui ont vu grandir KoundĂ© et TchouamĂ©ni, c’est une chaĂźne de plus de cent ans qui pourrait se rompre en quelques semaines.

Ce n’est donc pas un club qui risque de mourir, mais bien plus que ça. C’est ce fil-lĂ , tenu depuis des gĂ©nĂ©rations, qu’un capitalisme sans mĂ©moire s’apprĂȘte Ă  couper d’un coup. Et ce qui arrive aux Girondins aujourd’hui pourrait trĂšs bien arriver Ă  votre club demain, parce que le mĂ©canisme qui les a menĂ©s jusque-lĂ  n’a rien de spĂ©cifiquement bordelais, il peut se rejouer partout oĂč un propriĂ©taire dĂ©cide qu’un club vaut moins, sur le papier, que ce qu’il coĂ»te Ă  entretenir. Pour l’empĂȘcher, il ne suffira plus d’espĂ©rer. Il faudra se rĂ©unir en collectif, redevenir ce contre-pouvoir que les supporters ont trop souvent laissĂ© s’endormir, et chasser une bonne fois pour toutes cette logique capitaliste dĂ©vastatrice loin du football. Ce combat-lĂ  ne se gagnera jamais seul, ni en spectateur, ni en commentant depuis les tribunes des rĂ©seaux sociaux, il se gagnera exactement lĂ  oĂč tout commence toujours, dans les gradins, ensemble.

📚 Bibliographie
Christian Bromberger, Le Match de football. Ethnologie d’une passion partisane, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1995
Christian Bromberger, « SupportĂ©risme et engagement social », Les Cahiers de l’INSEP, n°25, 1999
Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984-1992
Nicolas Hourcade, « La place des supporters dans le monde du football », Pouvoirs, 2023

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