Lâun des plus grands clubs français, rĂ©unissant encore plus de 20 000 spectateurs en National 2 il y a quelques mois, pourrait disparaĂźtre. DerriĂšre une nouvelle qui ne semble que sportive se cache en fait un drame sociologique bien plus profond que ça⊠Le 14 aoĂ»t, le CNOSF a recommandĂ© de maintenir lâexclusion des Girondins de Bordeaux des championnats nationaux, malgrĂ© le changement de propriĂ©taire intervenu entre-temps. ConsĂ©quence immĂ©diate, le club se retrouve provisoirement inscrit en RĂ©gional 1, le sixiĂšme Ă©chelon du football amateur français, avec un premier match prĂ©vu le 29 aoĂ»t contre Saint-MĂ©dard-en-Jalles. Pour beaucoup de gens extĂ©rieurs au football, ce nâest quâune entreprise en difficultĂ© parmi dâautres. Pour dâautres, câest un club sextuple champion de France et symbole de plĂ©thores de souvenirs, lâun des rares espaces de transmission intergĂ©nĂ©rationnelle et de construction identitaire qui reste encore accessible Ă tous.
Pour comprendre comment on en arrive lĂ , il faut revenir en juillet 2021. GĂ©rard Lopez rachĂšte les Girondins de Bordeaux quelques mois seulement aprĂšs avoir quittĂ© le LOSC, oĂč il a laissĂ© une dette de 120 millions dâeuros. Sous sa direction, le club, dĂ©jĂ fragilisĂ©, sâenfonce mĂ©thodiquement : relĂ©gation sportive en Ligue 2 dĂšs 2022, rĂ©trogradation administrative prononcĂ©e par la DNCG, puis dĂ©pĂŽt de bilan en 2024. Un plan de continuation validĂ© en 2025 rĂ©duit la dette de 94 Ă 26 millions dâeuros, sans jamais stabiliser durablement la situation financiĂšre du club. Le 31 juillet 2026, Lopez finit par cĂ©der les Girondins pour un euro symbolique au fonds britannique Sparta Capital, renonçant Ă ses crĂ©ances sur une entreprise quâil aura dirigĂ©e cinq ans.
Si vous ne saisissez toujours pas le drame que reprĂ©sente cette nouvelle, laissez-nous vous parler du travail de lâethnologue Christian Bromberger. On dit souvent que le football nâest quâun divertissement futile, qui dĂ©tourne des vrais sujets. Bromberger montre lâinverse. Pour lui, un match de foot fonctionne comme un vrai rituel, lâun des seuls moments oĂč toute une ville se retrouve pour se regarder elle-mĂȘme, oĂč on a le droit de montrer des Ă©motions quâon cache le reste du temps. Le stade nâest pas juste un bĂątiment. Câest la ville en miniature, et chaque week-end, ce qui sây joue dit quelque chose de ce qui rassemble et distingue les gens qui y vivent.
Il y a aussi une dimension beaucoup plus personnelle, qui se transmet plus quâelle ne sâapprend seul. Bromberger explique quâun jeune supporter apprend, match aprĂšs match, Ă ressentir les valeurs de sa ville, un peu comme une Ă©ducation du cĆur. ConcrĂštement, ça veut souvent dire un pĂšre qui emmĂšne son enfant au stade, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, lâun des rares moments oĂč un parent et son enfant partagent quelque chose en silence, sans avoir besoin de se parler. Ce lien-lĂ , on ne le retrouve dans aucun classement. Il est dans le souvenir dâune place prĂ©cise dans les gradins, dâun trajet en voiture avant le match, dâune victoire ou dâune dĂ©faite vĂ©cues Ă deux.
Dans les annĂ©es 1980, lâhistorien Pierre Nora a créé lâexpression âlieu de mĂ©moireâ pour parler de ces endroits ou institutions oĂč se concentre le souvenir de tout un groupe, bien au-delĂ de ce Ă quoi ils servent concrĂštement. Un club centenaire comme les Girondins, son stade, ses maillots, ses chants, câest exactement ça pour des dizaines de milliers de Bordelais. Alors si le club disparaĂźt, ce nâest pas juste une entreprise qui ferme ses comptes. Câest un repĂšre collectif qui sâefface, transmis dâune gĂ©nĂ©ration Ă lâautre, et quâaucun bilan comptable ne pourra jamais faire rĂ©apparaĂźtre.
Cette fonction dĂ©passe mĂȘme la simple mĂ©moire, elle touche Ă quelque chose de plus intime encore chez beaucoup dâhommes. Le sociologue Norbert Elias, avec Eric Dunning, a montrĂ© que le sport fonctionne comme un espace tolĂ©rĂ© de dĂ©bridement des Ă©motions, ce quâils appellent un mĂ©canisme de âcontrĂŽle-dĂ©contrĂŽleâ. Dans une sociĂ©tĂ© oĂč lâon apprend, dĂšs lâenfance, Ă maĂźtriser en permanence ses Ă©motions, le sport offre lâun des rares moments oĂč ce contrĂŽle peut lĂ©gitimement se relĂącher, sans jamais mettre personne en danger rĂ©el. Bromberger lui-mĂȘme a consacrĂ© des travaux spĂ©cifiquement Ă ce lien entre football et identitĂ© masculine. ConcrĂštement, dans un stade, un homme peut pleurer, hurler, serrer des inconnus dans ses bras, sans quâaucune de ces rĂ©actions ne soit jugĂ©e anormale, alors que ces mĂȘmes gestes resteraient largement proscrits partout ailleurs dans sa vie quotidienne. Pour beaucoup dâhommes, jamais vraiment formĂ©s Ă identifier ni Ă nommer ce quâils ressentent, le stade devient ainsi lâun des seuls endroits oĂč lâĂ©motion a le droit dâexister sans avoir Ă se justifier.
Face Ă cette mĂ©moire accumulĂ©e depuis 1881, et Ă cette fonction Ă©motionnelle rare quâon vient de dĂ©crire, le parcours de GĂ©rard Lopez illustre une toute autre logique. Ce nâest pas un accident isolĂ©, câest un schĂ©ma qui se rĂ©pĂšte, celui dâun capitalisme qui traite un club de football comme un actif financier parmi dâautres, Ă faire fructifier ou Ă abandonner selon les circonstances, sans jamais porter le poids symbolique que ce mĂȘme club reprĂ©sente pour ceux qui le soutiennent ! Ce capitalisme-lĂ ne dĂ©truit pas seulement des emplois ou des finances, il fait aussi office de fossoyeur dâattachements, de souvenirs et de liens familiaux, quâaucun tableau Excel ne sait mesurer !
Cette logique financiĂšre rencontre pourtant, en thĂ©orie, un contre-pouvoir censĂ© la limiter, celui des supporters eux-mĂȘmes. Le sociologue Nicolas Hourcade, spĂ©cialiste du supportĂ©risme, montre que les groupes de fans les plus engagĂ©s se pensent souvent comme les gardiens du temple dâun club, les seuls acteurs rĂ©ellement stables dans le temps, quand joueurs et dirigeants ne font, eux, que passer. Câest prĂ©cisĂ©ment cette permanence qui devrait leur donner une lĂ©gitimitĂ© Ă peser sur les dĂ©cisions, Ă alerter, Ă contester quand un propriĂ©taire sâĂ©loigne trop de ce que le club reprĂ©sente. Mais Hourcade pointe aussi une ambiguĂŻtĂ© persistante chez les dirigeants de football, qui cĂ©lĂšbrent volontiers lâimportance du âdouziĂšme hommeâ dans les tribunes tout en maintenant, dans les faits, un vieux dogme, les dirigeants dirigent, les supporters supportent. Ce contre-pouvoir ne fonctionne dâailleurs que sâil conserve une vraie distance critique avec la direction du club. DĂšs quâune partie des groupes de supporters se rapproche trop des dirigeants en place, par lassitude, par calcul ou par peur de perdre lâaccĂšs aux joueurs et aux privilĂšges du club, cette fonction de vigilance sâeffondreâŠ
Ce que ce fossoyage rĂ©vĂšle, au fond, câest quâun lieu de mĂ©moire, au sens oĂč la sociologie lâentend, nâa jamais Ă©tĂ© un simple dĂ©cor sentimental. Câest un repĂšre qui structure, en silence, la façon dont des dizaines de milliers de gens comprennent qui ils sont et dâoĂč ils viennent. Le dĂ©truire ne prive personne dâun service, comme la fermeture dâun commerce ou dâune administration. Ăa prive une communautĂ© entiĂšre dâun des rares points fixes autour desquels elle continuait Ă se raconter, gĂ©nĂ©ration aprĂšs gĂ©nĂ©ration, indĂ©pendamment de tout ce qui, par ailleurs, la divise. Il faut donc appeler les choses par leur nom. Ce nâest pas le football qui tue les Girondins de Bordeaux ; câest un capitalisme financiarisĂ©, celui qui traite un club comme un actif quâon rachĂšte pour un euro symbolique ou quâon abandonne selon la conjoncture, sans jamais reconnaĂźtre ce quâil dĂ©truit vraiment au passage. Un bilan comptable peut se refaire. Une mĂ©moire collective effacĂ©e, elle, ne se refait jamais.
Lizarazu, Zidane, Planus, Chamakh, RamĂ©, Denilson, Gourcuff, Mavuba, Jurietti, Plasil, TrĂ©moulinas, Diego Rolan, Alejandro Alonso, Edixon Perea, Pierre Ducasse, Yoan Barbet, Jemmali, Henrique, Laslande, Wiltord, Benarbia, et tant dâautres lĂ©gendes. Des noms qui ne diront rien Ă qui nâa jamais suivi ce club, et qui rĂ©sument Ă eux seuls tout ce quâon est en train de perdre. Des enfants des annĂ©es 1980 qui ont grandi avec Giresse et Tigana, Ă ceux des annĂ©es 2010 qui ont vu grandir KoundĂ© et TchouamĂ©ni, câest une chaĂźne de plus de cent ans qui pourrait se rompre en quelques semaines.
Ce nâest donc pas un club qui risque de mourir, mais bien plus que ça. Câest ce fil-lĂ , tenu depuis des gĂ©nĂ©rations, quâun capitalisme sans mĂ©moire sâapprĂȘte Ă couper dâun coup. Et ce qui arrive aux Girondins aujourdâhui pourrait trĂšs bien arriver Ă votre club demain, parce que le mĂ©canisme qui les a menĂ©s jusque-lĂ nâa rien de spĂ©cifiquement bordelais, il peut se rejouer partout oĂč un propriĂ©taire dĂ©cide quâun club vaut moins, sur le papier, que ce quâil coĂ»te Ă entretenir. Pour lâempĂȘcher, il ne suffira plus dâespĂ©rer. Il faudra se rĂ©unir en collectif, redevenir ce contre-pouvoir que les supporters ont trop souvent laissĂ© sâendormir, et chasser une bonne fois pour toutes cette logique capitaliste dĂ©vastatrice loin du football. Ce combat-lĂ ne se gagnera jamais seul, ni en spectateur, ni en commentant depuis les tribunes des rĂ©seaux sociaux, il se gagnera exactement lĂ oĂč tout commence toujours, dans les gradins, ensemble.
đ Bibliographie
Christian Bromberger, Le Match de football. Ethnologie dâune passion partisane, Ăditions de la Maison des sciences de lâhomme, 1995
Christian Bromberger, « SupportĂ©risme et engagement social », Les Cahiers de lâINSEP, n°25, 1999
Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984-1992
Nicolas Hourcade, « La place des supporters dans le monde du football », Pouvoirs, 2023
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