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Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬 · Jul 25, 2026

Incendies en Gironde : cas pratique de lutte des classes climatique

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Ce que la sociologie dit des incendies et du réchauffement climatique

En Gironde, un incendie parti de Saumos le 22 juillet a déjà brûlé plus de 19 000 hectares. 110 000 personnes ont dû être évacuées, selon le ministre de l’Intérieur. Et surtout, deux sapeurs-pompiers sont morts le 21 juillet, piégés par les flammes dans leur camion, près de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac. C’était déjà le troisième pompier mort au feu ce mois-ci en France. Aucun mot de reconnaissance ne sera jamais à la hauteur de ce qu’ils risquent chaque été pour sauver des vies qui ne sont pas les leurs.

Cet incendie s’ajoute à une longue liste ces dernières années : canicules, sécheresses, inondations. Mais toutes ces catastrophes n’ont pas la même cause. Et surtout, elles ne sont pas causées par tout le monde de la même façon. C’est là que la sociologie devient utile pour comprendre ce qui se joue vraiment. Un rapport officiel, publié en décembre 2024 par l’Inspection générale des affaires sociales, le dit clairement : le changement climatique touche beaucoup plus durement les personnes qui ont le moins de moyens pour s’en protéger. Et aucun pays au monde, précise ce rapport, n’a encore trouvé de solution vraiment satisfaisante à ce problème.

L’OCDE arrive au même constat la même année. Selon elle, certaines personnes sont plus exposées aux risques climatiques, doivent payer une part plus lourde des mesures écologiques, ou ont moins la parole quand on décide de ces mesures. La chercheuse Valérie Deldrève, dans un ouvrage consacré aux inégalités environnementales, définit précisément ce dont il s’agit. Pour elle, une inégalité environnementale recouvre trois choses distinctes : une exposition différente aux risques et aux nuisances selon le milieu social, un accès inégal aux ressources et aux espaces naturels, et une capacité très inégale à peser sur les décisions qui concernent l’environnement. Cette manière de poser le problème vient d’un mouvement né aux États-Unis dans les années 1970-1980, l’Environmental Justice, directement issu de la lutte pour les droits civiques. Ce mouvement est parti d’un constat très concret : les sites industriels dangereux et les décharges toxiques se concentraient de façon disproportionnée à proximité des quartiers pauvres et des minorités raciales.

Un chiffre, relayé par le journaliste Mickaël Correia et attribué à l’organisme France Stratégie, permet de rendre ça très concret. Pour que la France tienne ses objectifs climatiques, la moitié la moins riche de la population n’aurait besoin de réduire son empreinte carbone que de 4 %. Presque rien. Pour les 10 % les plus riches, l’effort demandé grimpe à 81 %. Vingt fois plus. Ce chiffre change tout. Dire que “chacun doit faire un effort”, comme on l’entend souvent, cache une réalité toute simple : presque tout l’effort à faire repose sur les ménages les plus aisés, une catégorie qui ne se limite d’ailleurs pas aux grandes fortunes, mais qui inclut aussi une partie de ce qu’on pourrait appeler la bourgeoisie ordinaire.

Et pourtant, ce n’est presque jamais de ça qu’on parle. Regardez comme il est facile de faire culpabiliser une personne ordinaire parce qu’elle a posé une question à une intelligence artificielle, en lui expliquant que ça consomme de l’énergie. La même personne, si elle vit dans une zone rurale qui se vide petit à petit, s’est aussi entendu dire, par les mêmes discours politiques et économiques, qu’elle ne devait surtout pas rater le train de l’intelligence artificielle, présentée comme une chance à saisir vite pour son territoire. On lui demande, en même temps, de culpabiliser et de foncer. Pendant ce temps, le vrai poids climatique de l’intelligence artificielle vient surtout des investissements colossaux des grandes fortunes et des grandes entreprises du secteur, pas d’une question posée par un utilisateur ordinaire.

On retrouve ce même mécanisme dans la réponse de l’État face au climat. Le fonds vert, créé en 2023 pour aider les villes et les villages à s’adapter, isoler les écoles, gérer l’eau, avait un budget de 2,5 milliards d’euros à son plus haut niveau. Il est tombé à 1,6 milliard en 2024, puis 1,15 milliard en 2025, puis seulement 837 millions en 2026. Un budget divisé par trois en trois ans, pile au moment où les catastrophes climatiques s’intensifient. Et pourtant, le gouvernement a lui-même reconnu, dans ses propres documents officiels, que la France doit se préparer à un réchauffement pouvant aller jusqu’à 4 degrés d’ici 2100.

Cette contradiction, entre ce qu’on dit et ce qu’on finance vraiment, en dit long sur notre rapport à la nature. Le sociologue Bruno Latour parlait d’une partie des élites comme étant hors-sol, c’est-à-dire coupée des réalités concrètes qui font vivre une société : la terre, l’eau, le climat. Vivre loin de ces réalités, loin de leurs conséquences directes, c’est déjà un privilège. Et ce privilège a un prix que ceux qui le vivent ne paient presque jamais eux-mêmes.

Ce que cette catastrophe révèle, au fond, ce n’est pas une fatalité climatique contre laquelle on ne pourrait rien, une sorte de force de la nature qui s’abattrait sur tout le monde sans distinction. C’est le résultat d’un rapport de force précis, où un petit nombre continue de polluer massivement pendant qu’on demande au plus grand nombre de se sentir coupable pour un trajet en voiture ou une question posée à un chatbot. Ce n’est pas une catastrophe naturelle qu’on regarde impuissants, les bras croisés, en attendant qu’elle passe. C’est une bataille, elle est en cours, et pour l’instant, ceux qui la remportent sont précisément ceux qui portent la plus grande responsabilité dans le désastre.

Une pensée, pour finir, pour les deux sapeurs-pompiers morts à Mérignac, pour leurs collègues blessés à Saumos, et pour tous ceux qui, cet été encore, tiennent la ligne.

📚 Bibliographie
Florence Allot & Eve Erpelding-Parier,
Les enjeux sociaux du changement climatique : un éclairage international pour une feuille de route nationale, IGAS, décembre 2024
OCDE,
Justice environnementale : contexte, défis et approches nationales, Éditions OCDE, 2024
France Stratégie, données citées par Mickaël Correia, sur l’effort de réduction de l’empreinte carbone par décile de revenu en France
Valérie Deldrève,
Pour une sociologie des inégalités environnementales, Peter Lang, 2015
Bruno Latour,
Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017

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