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Explorer nos liens au Vivant · May 12, 2024

Comment mes grands-parents sont retournés à la Terre

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Anaïs Gauthier · Explorer nos liens au Vivant

Temps de lecture estimé : 10 minutes

Hello !

Je vous écris du Curator café à Totnes, ville pionnière à l’origine du mouvement international des villes en transition. C’est une grande joie pour moi de fouler de nouveau ce territoire si généreux en diversité de rencontres, de façons de vivre, d’engagements en faveur de l’écologie et du bien-être.

Territoire où, comme vous le savez, j’ai vécu 6 mois en communauté l’année dernière.

Je ressens ce sentiment étrange d’être de retour chez moi alors même que je ne maitrise pas encore totalement la langue. D’être de nouveau baignée dans ce “tout est possible” soutenant des actions parfois en suspend depuis des mois.

Pour cette édition #4 de ce nouveau format sur Substack, dans lequel j’approfondi les thématiques que regroupe mon concept d’Ecologie Personnelle reliant le mieux-être individuel aux enjeux écologiques collectifs, j’ai envie de vous partager une bribe de ma réflexion sur l’entremêlement des liens entre l’humain et les paysages qu’il habite.

Bonne lecture ☀

AU PROGRAMME :

  • Le jour où ma grand-mère est devenue l’océan

  • Comment mon grand-père est devenu gardien des montagnes ?

  • Mon autre grand-mère s’est transmutée en flamme

  • Un grand-père inconnu devenu le travail de la terre

Ma grand-mère est devenue l’océan.

Mon grand-père les montagnes de Morzine.

Mon autre grand-mère s’est transmutée en la flamme d’une bougie.

Le grand-père que je n’ai jamais connu, est devenu le travail de la terre.

Je vais vous parler aujourd’hui de comment - sans m’en rendre compte - j’ai au fil de ma vie, associé chaque perte d’un ancêtre à un élément du Vivant.

Et pourquoi cela me semble important autant à l’échelle de l’individu qu’à celle de la place de l’humain sur Terre.

Le dernier jour de Février 2023, alors que j’étais en classe avec mes camarades du Master Engaged ecology au Schumacher College où je vivais depuis 2 mois, je reçu un sms m’informant du décès de ma grand-mère, la dernière de sa génération.

Vint alors très vite la question de retourner en France pour me rendre en Bretagne assister à la cérémonie de la crémation qu’elle avait souhaitée. Ayant conscience de l’importance de cette étape dans un deuil mené pleinement, ma raison m’invitait à ne pas manquer ce moment.

Pourtant mon coeur me disait le contraire.

Tout mon être m’invitait à rester là où j’étais, au sein d’une communauté bienveillante où chacun est respecté et où l’écoute attentionée n’est pas un concept abstrait. Sentant toutes les résistances que j’avais à l’idée de me retrouver projetée au milieu de ma famille, pleine de jugements, d’intolérances, de conflits et de violences (souvent involontaires et pourtant bien présentes); je pris la décision de rester où j’étais.

D’accompagner ma grand-mère à ma façon.

Avec sérénité et amour plutôt que parasitée par des échanges familiaux.

Rassemblant quelques affaires (papier, stylo, encens, ma flute méditative, etc), je me mis en route vers la côte dans l’intention de trouver un lieu où prendre le temps d’accueillir mes émotions et de lui dire au revoir.

Sans savoir l’expliquer, je me sentais appelée par l’océan.

Sur le chemin, je me remémora qu’elle m’avait dit un jour vouloir que ses cendres soient dispersées en mer, le long de la côte où elle avait vécu la plus grande partie de sa vie.

Je fini par trouver une petite plage un peu à l’abri, proche de Salcombe.

La mer se retirait tranquillement.

Je m’installa alors entre des rochers sur le sable et commença un rituel improvisé. Une conversation entre ma grand-mère, l’océan et moi.

J’accueilli un regret.

Laissa couler mes larmes.

Joua de la flute longtemps pour nous apaiser toutes les 2 et lui souhaiter bon vent.

Ou plutôt bon retour à l’eau.

J’ancra ce moment dans un geste : lancer à la mer les coquillages que j’avais ramassé et qui avaient formés un mandala décoratif au sol, pour ce moment précieux (près des cieux).

Le lendemain, j’écrivis un poème dans lequel je m’adressais à elle et je m’enregistra le lire à voix haute afin qu’il soit diffusé lors de la cérémonie qui se tiendrait sans moi. En voici un extrait :

Même si ton image est à présent brouillée par les larmes,

figée dans les souvenirs et les clichés,

Je sais que tu ne seras jamais loin.

Je sais que tu peux être la fraicheur de l’aube,

Le scintillement d’un cristaux de neige,

Un coquillage trouvé sur le sable,

La lumière chaude sur les massifs fleuris,

La gourmandise d’une coupe de glace nappée de Chantilly.

Je sais que tu peux être le vent qui vient de la mer,

Les embruns me rappellerons que tu es là, en nous.

Je sais que pour te voir, il me suffira de le vouloir.

C’est un peu plus tard que je réalisa que “Mouma” s’était mue en Océan.

Mon grand-père avait 3 passions.

La musique, les sciences et la montagne qu’il découvrit par sa belle famille.

Parisien, il passait tout son temps libre dans un petit village de Haute-Savoie devenu rapidement un lieu précurseur dans le développement de l’industrie du ski. Il fut l’un des premiers alpinistes amateurs, copain de cordée du célèbre aventurier Frison-Roche dans leur jeunesse.

A son époque, la montagne était encore sauvage et synonyme de tous les dangers.

Il gravit presque tous les sommets de la région dont 3 fois le Mont-Blanc.

Il adorait marcher seul dans les montagnes.

Traquer les champignons à basse altitude, les glaciers plus hauts.

Se régaler de myrtilles.

Il aimait par-dessus tout, certains lieux très spécifiques.

Des lieux dont il me reste quelques fragiles souvenirs de balades en sa compagnie alors que j’étais petite.

J’ai un attachement très particulier à ces paysages, dans lesquels j’ai choisi de m’installer avec mon conjoint à mon retour d’Angleterre l’année dernière.

Il n’y a pas si longtemps que je compris ce qui rendait ces paysages si différents. Ils vivents par nos histoires. Les histoires secrètes de mon grand-père qui partait seul au coeur de la nuit pour atteindre un sommet à l’aube. Les histoires en noir et blanc de mon arrière grand-père chutant à ski en riant là où moi-même je pris mes premières gamelles. Les histoires de ma mère dans cette exécrable colonie de vacances où le froid et la faim l’on tiraillée. Les souvenirs du village tel qu’il était dans mon enfance, des tables chaleureuses autour d’une soupe rassasiante.

Ce sont nos histoires qui font vivre les paysages et qui tissent ce fil invisible, ce lien d’attachement qui nous fait nous sentir appartenir à un lieu, à un territoire, à ces spécificités. Nos histoires font perdurer nos expériences. Rendre palpables notre passage à ce point précis du globe. Epaissisent la matière de notre mémoire.

A chaque bouffée d’extase devant tant de beauté,

A chaque brouillard épais dans lequel s’est perdu “Pouta”,

A chaque sommet me rappelant humilité et respect,

Je ressens la présence malicieuse et solitaire de mon grand-père dans ces montagnes.

C’est vrai qu’elle me fatiguait parfois à me rappeler sa demande, telle une doléance, à chaque visite. Elle me faisait promettre de continuer de faire perdurer pour elle, un rituel qu’elle avait : offrir la lumière d’une bougie ou un petit bouquet de fleurs à la Vierge Marie. Dans une église, une chapelle ou simplement au pied d’une statue dans la campagne.

J’ai été au catéchisme et j’ai même choisi de me faire baptisée lorsque j’avais 10 ans. C’était l’unique voie spirituelle qui m’était proposée et j’ai toujours senti qu’elle ne me correspondait pas vraiment. Mais ma grand-mère était très croyante et plutôt pratiquante. Ce dont on se moquait joyeusement encouragés par mes parents.

En grandissant, je me suis demandée si sa demande n’était pas symptomatique de la peur de la fin ?

La peur de la mort et de l’oubli.

Peut-être est-ce pour cela que nous honorons nos ancêtres ?

Que nous visitons leurs tombes ?

Pour s’assurer qu’ainsi d’autres le feront pour nous le moment venu ?

En m’observant ces 7 dernières années depuis son décès, je me suis surprise à penser à cette grand-mère chaque fois que j’entre dans une église, chaque fois que j’aperçois une représentation de Marie, chaque fois que des cierges font vaciller leurs flammes.

“Mamine” a probablement atteint son but.

J’ai dans ma vie, un “petit quelque chose” qui dirige instantanément ma mémoire vers elle.

Et je l’en remercie.

Difficile de créer du lien avec un parent que nous n’avons jamais rencontré. Encore plus quand celui-ci s’est donné la mort 10 jours avant ma naissance.

Pendant longtemps, j’y ai vu comme un lien… de cause à effet…

C’est en ayant mon 1er jardin et en m’attelant à mon premier potager en autonomie, que je compris qu’il y avait probablement en moi, un peu de ce grand-père horticulteur. Il me suffit de fermer les yeux pour sentir l’odeur chaude et acre qui régnait encore dans ses serres vides de désespoirs quelques années après le drame alors que j’étais très jeune.

Plus je travaille la terre, plus je sens le lien entre nous s’épaissir.

Les massifs fleuris dans les villes de bord de mer, sont comme l’ombre des gestes qu’il a tant effectué pour embellir sa région balnéaire.

Les effluves et couleurs de certaines fleurs nous réunissent fugacement.

Le feu, les océans, la terre riche d’humus et les montagnes sont devenus des intercesseurs entre mes ancêtres et moi.

Voilà comment malgré moi, mes ancêtres se sont transmutés en éléments du Vivant.

Ils sont retournés à la biosphère, perdurant sous une autre forme.

Leur individualité, dissoute dans la grande toile de la Vie.

Et m’invite à cultiver ma relation aux autres formes de vie.

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MERCI de votre lecture 💚

/// Anaïs

Photos du Devon

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