Chers lecteurs, je n'arrive pas à croire qu'il m'ait fallu dix semaines pour guérir mon orteil cassé.
La dernière fois que je me suis cassé un orteil, c’était à Montréal et c’était guéri en trois semaines. Est-ce que je vieillis ? Bien sûr que oui.
Il y a encore trois semaines, je ne pouvais pas marcher plus d’un kilomètre sans souffrir au point de devoir m’arrêter. C’est fini depuis une semaine, ce qui est une bonne chose car, en ce qui me concerne, la photographie et la marche vont ensemble. Qui a dit que le meilleur équipement qu’un photographe puisse posséder, c’est une bonne paire de chaussures ?
Je suis donc allé faire une première promenade sans douleur dans mon quartier vendredi matin.
L'automne évoque probablement un beau paysage idéal de feuilles dorées sur un sol moussu, mais je vis dans une petite zone urbaine, et si le sentiment du changement de saison est là, il a visuellement plus à voir avec la réapparition du brouillard.
Et quand on sort à neuf heures du matin, ce qu'on voit, ce sont des rues calmes et vides.
Octobre est le mois où l'autre monde et le nôtre sont censés se rapprocher au point que des passages s'ouvrent brièvement, avant la rigueur de l'hiver.
Le sentiment d'étrangeté est là, partout, pour qui y est attentif.
“Morning, keep the streets empty for me”
Ce sentiment n’est pas lié au lieu mais au passage des saisons, à la météo, à notre horloge interne naturelle, il se produit partout.
Il n’y a pas de lieux poétiques à photographier, comme il n’y a pas de mots poétiques à écrire dans les poèmes. Comme la poésie, la photographie est une alchimie qui prend racine dans la vie et dans la matière même du monde, mais montre quelque chose qui n’est pas dans la chose photographiée.
Contrairement au peintre qui peut convoquer des idées dans ses images faites à la main, le photographe doit composer avec la réalité d'une façon ou d'une autre.
Les photographes dont je préfère le travail sont ceux dont les photos de l'ordinaire parlent d'autre chose, indéniablement d'eux-mêmes, mais laissent peut-être entrevoir encore autre chose, de plus insaisissable.
La photographie est une façon d'être au monde, qui canalise une sorte d'alchimie qui ne se produit qu'avec elle.
Elle présente toujours la réalité mais montre aussi en même temps quelque chose qui n'est pas évident.
La photographie est faite de la tension entre ce qui est évident et ce qui ne l'est pas.
Le dimanche, avant le déjeuner, sur la colline, nous sommes allés chercher des fossiles.
Si on ne regarde pas de près, ce ne sont que des pierres partout.
Les chemins sont toujours là mais jamais tout à fait les mêmes deux fois.
Les rochers qui sont là depuis toujours peuvent contenir l'image de quelque chose qui a vécu il y a des éons.
Si on regarde de près et qu'on ouvre les bons, les images sont là.
Images fossiles, ombres du passé, photographies.
“Memory comes when memory's old”

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