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Alain Astruc · Nov 9, 2022

9. Les fossiles dans la chambre noire

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Alain Astruc · Alain Astruc

Je me suis retrouvé récemment à raconter des histoires de l’époque où j’étais dans un groupe de rock dans les années quatre-vingt-dix. L’un de mes rares regrets est de ne pas avoir voulu emmener mon appareil photo pour chroniquer les événements de ma vie à cette époque, si bien qu’il ne me reste aucune photo de ces aventures picaresques. Je me souviens d’avoir pensé, avec la naïveté et l’arrogance de la jeunesse, que l’art devait être plus symbolique, peut-être pas allégorique, mais clairement détaché de la vie de l’artiste, et que chroniquer des événements ordinaires n’avait rien à voir avec ça.

Ma jeunesse m’amenait probablement à attribuer une valeur très différente au temps qui passe, quand la majeure partie de ma vie était encore devant moi, par rapport à aujourd’hui, à presque cinquante ans.

J’ai vu cet état d’esprit radicalement exprimé au début du film Begotten d’E. Elias Mehrige. Je me souviens avoir été attiré par la radicalité de ce carton, mais je me souviens aussi avoir commencé à douter à cette époque.

Begotten, E. Elias Mehrige (1989)

Porteurs de langage, Photographes, Faiseurs de journaux Vous avec votre mémoire êtes morts, figés Perdus dans un présent qui ne cesse de passer Ici vit l’incantation de la matière Un langage pour toujours.


Le paradoxe de cette affirmation, c’est qu’elle est faite au début d’un film, rêve audiovisuel linéaire et technologique, qui n’a rien à voir avec un “langage de la matière pour toujours” tel qu’il existe dans les statues des façades de cathédrales, par exemple. Un film, même quelque peu allégorique, aux thèmes universels et d’une intensité visuelle et viscérale comme celui-là, reste plus proche d’une collection de photographies que d’un cercle de pierres anciennes.

Qu’en est-il du “présent figé qui ne cesse de passer”, maintenant que je suis pleinement porteur de langage, et même pas dans ma langue maternelle, photographe, et faiseur de journal ?

Il est vrai, et cela a été abondamment discuté, que le cinéma et la photographie utilisent le temps de façon très différente. Je pense au grand livre d’Andreï Tarkovski sur le cinéma, Le Temps scellé, et à L’Instant décisif d’Henri Cartier-Bresson.

La photographie est capable de présenter une distorsion du temps. Elle offre au spectateur la possibilité de regarder quelque chose saisi en une fraction de seconde, mais penser qu’elle ne fait que geler mécaniquement l’apparence de son sujet, c’est nier le fonctionnement fondamental de l’esprit, du corps et de la cognition humaine.

Il y a deux appareils photo : celui qu’on a dans la main et celui qu’on a dans la tête. Je peux invoquer un cadrage 50mm n’importe où, sans regarder dans le viseur. La nature technologique, automatisée et rapide de la photographie permet au photographe de faire résonner l’action d’appuyer sur le déclencheur avec quelque chose d’aussi ténu et fugace qu’un sentiment ou une humeur visuelle, une intuition sur une lumière, une confiance dans ce que ressent le corps, et non pas simplement sélectionner froidement une tranche découpée dans le voile du réel. Je le vois plutôt comme la réalisation d’une conjonction entre la réalité et l’image dans l’esprit, un esprit que j’imagine comme une camera obscura.

C’est ainsi que j’aime présenter les photos que je fais : dans une succession chronologique soigneusement choisie.

Je me suis retrouvé perdu dans le rêve de la vieille maison, puis j’en suis sorti avec la belle lumière du jour éclairant la maison sur la colline, pour découvrir ensuite une obscurité similaire, une atmosphère saisonnière qui s’est emparée du monde naturel extérieur, ni vraiment effrayante ni rassurante, juste un peu trop tôt. Repasser à l’heure standard est comme un jump-cut exaspérant dans le cycle naturel. On dirait que la nuit était partie et qu’elle est soudainement revenue.

Le dimanche, nous sommes allés visiter un site paléontologique tout près de chez nous, où l’on peut voir une plage jurassique figée dans la pierre. À la surface, on voit les traces laissées par de nombreux animaux il y a des millions d’années, notamment des ptérosaures.

Les paléontologues sont capables d’interpréter ces traces, de savoir à qui elles appartenaient et ce que ces animaux faisaient là. Une grande structure de protection a été construite au-dessus d’elles, parce qu’elles doivent rester dans l’obscurité, protégées des éléments, sans quoi les images seraient perdues, comme un rouleau de film dans une chambre noire.

À partir de quelques empreintes seulement, le scientifique est capable de comprendre qu’un ptérosaure courait et a soudainement fait demi-tour, pour une raison oubliée, dans ce qui fut peut-être un moment décisif pour cet animal. Penser que cette petite créature vivante a laissé une trace ténue il y a des centaines de millions d’années, et que nous sommes encore capables d’en évoquer des images dans nos têtes, est stupéfiant.

Plus que ça, je trouve ça émouvant.

Une collection de rêves fossiles, qui racontent une histoire plus complexe, plus englobante.

Read the original on alainastruc.substack.com

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