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Alain Astruc · Dec 7, 2022

12. Les derniers rayons avant le gel

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Alain Astruc · Alain Astruc

Après mon dernier post, Passé en images, sons futurs, j’ai reçu un email de mon amie V. de Montréal, peintre et photographe. Elle m’a dit qu’un recueil des essais de Luigi Ghirri était disponible en librairie. J’adore le travail de Ghirri, je me demande comment j’avais pu ignorer l’existence de ce livre. Je l’ai commandé immédiatement et je l’ai reçu avant même d’avoir eu le temps de le lire.

J’ai apporté le livre à la maison sur la colline, où nous sommes allés passer une nuit et une journée pendant le week-end. Nous avons quitté la ville à 17h.

Dès que j’ai eu un moment seul, j’ai ouvert le livre au hasard et la première chose que j’ai lue était le paragraphe suivant.

Ainsi, une fois que j'ai accepté « l'instant décisif » comme inévitable (je n'entends évidemment pas par là la censure d'un concept de temps linéaire, qui finit souvent par produire une série d'esquisses photographiques inutiles), et comme faisant partie de la structure interne du langage photographique, j'ai essayé de me concentrer sur les relations au sein d'une séquence d'images. Même sans récit préétabli, ou même conçue de façon aléatoire, la séquence permettait d'autres moments d'interrelation entre les images, et m'aidait à clarifier ce que je faisais.

— Luigi Ghirri, "f/11, 1/125, Lumière naturelle" dans "Les Essais complets, 1973-1991"

Ça m'a frappé, car j'ai passé beaucoup de temps à essayer de définir ma façon de travailler avec les images fixes. Que ce soit pour des travaux professionnels ou pour mes propres projets artistiques, je me retrouve toujours quelque part entre la photographie fixe, le cinéma, et aussi la musique et l'écriture. Je sens que j'édite la photographie un peu comme j'édite des films, tout en essayant de conserver la spécificité de l'effet de l'image fixe. J'envisage généralement des ensembles en courtes séquences autour d'un thème qui n'est pas prédéterminé. Un peu plus loin dans l'essai, Ghirri aborde ce sujet précis.

J'ai trouvé que choisir un genre ou un style à l'avance, qu'il soit esthétique ou linguistique, peut être une entreprise périlleuse, et que de tels choix entraînent une perte à la fois de valeur expressive et de partialité. J'ai donc évité de choisir un genre ou un style, car ils peuvent fragmenter davantage un langage (la photographie) qui est fragmentaire par nature.

— Luigi Ghirri, "f/11, 1/125, Lumière naturelle" dans "Les Essais complets, 1973-1991"

Depuis que j'ai commencé cette série, j'ai réalisé que j'aime écrire un court texte qui n'est pas nécessairement directement lié à la séquence de photos que je veux montrer. Peut-être parce qu'il me semble que la définition d'un essai dans le monde anglophone est moins intimidante que ce qu'elle implique en français. Un essay est un court texte vaguement défini autour d'un sujet qui ne sera pas épuisé en lui, tandis qu'un essai implique pour moi le type de voix autoritaire et articulée que je n'ai pas et n'ambitionne pas d'avoir.

Le lendemain, j'ai été le premier levé et je suis parti marcher alors qu'il faisait encore nuit. Le champ à côté de la maison scintillait doucement sous les premiers rayons chauds du soleil. C'était la toute dernière fois de la saison avant que le froid ne prenne complètement le dessus. La rosée n'était pas encore gelée. J'ai regardé le soleil se lever. Tout au long de la journée, sa lumière était plaisante et rassurante, mais elle s'est rapidement évanouie dans l'après-midi. À 17h il faisait nuit et nous sommes retournés vers la ville endormie dans le méandre de la rivière, une ville qui voyage encore, dans le temps, se dirigeant droit vers le cœur des ténèbres de l'hiver.

De retour à la maison, une rotation de plus de la Terre était derrière nous.

"Parce que nous ne savons pas quand nous mourrons, nous en venons à penser à la vie comme à un puits inépuisable. Pourtant, tout n'arrive qu'un certain nombre de fois, et un très petit nombre en réalité. Combien de fois encore te souviendras-tu d'un certain après-midi de ton enfance, un après-midi si profondément ancré en toi que tu ne peux même pas concevoir ta vie sans lui ? Peut-être quatre ou cinq fois encore, peut-être pas même ça. Combien de fois encore regarderas-tu la pleine lune se lever ? Peut-être vingt fois. Et pourtant tout cela semble illimité."

― Paul Bowles, Un thé au Sahara

Read the original on alainastruc.substack.com

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