Quand on travaille sur le thème de l’humanité, on finit toujours par tomber sur une question inconfortable : qui décide de ce qui est humain — et de ce qui ne l’est pas ? Montaigne est l’un des premiers, dans l’histoire de la pensée occidentale, à avoir posé cette question de front. Et sa réponse, formulée dans un chapitre des Essais intitulé Des cannibales (Livre I, chapitre XXXI, 1580), est aussi courte que radicale : la barbarie, c’est toujours le nom qu’on donne à ce qu’on ne comprend pas.
C’est une référence incontournable pour le thème de cette année. Elle permet de travailler simultanément les trois grandes dimensions de l’humanité : ce que l’homme est, ce qu’il partage avec tous les hommes, et ce qu’il se doit moralement.
I. L'homme qui lisait le monde depuis sa tour — Montaigne face au Nouveau Monde
Pour bien comprendre ce texte, il faut d’abord saisir le moment où il est écrit. L’Europe vient de découvrir l’Amérique, et avec elle des peuples qu’elle n’a jamais vus. La première réaction est l’effroi : ces peuples pratiquent le cannibalisme, ils n’ont ni Dieu ni loi au sens européen du terme. La conclusion s’impose d’elle-même : ce sont des sauvages. Peut-être même des êtres inférieurs.
Montaigne, lui, réagit autrement. Il a rencontré des Amérindiens lors de leur visite à Rouen en 1562, il a écouté le récit d’un homme qui avait vécu parmi les Tupinamba du Brésil. Et ce qu’il en tire n’est pas du tout ce qu’on attendrait d’un homme de son époque. Retenir cela pour les dissertations : Montaigne n’est pas un voyageur. Il raisonne depuis son château, à partir de témoignages. C’est un exercice de pensée critique — il interroge ce que nous faisons de l’information que nous recevons sur l’autre. Il interroge nos propres préjugés.
II. L'œil qui se retourne — quand Montaigne regarde les sauvages regarder les Européens
C'est ici que le texte devient philosophiquement explosif. Montaigne opère un renversement du regard : il retourne l'accusation de barbarie contre ceux qui la formulent. Son argument tient en quelques lignes décisives :
« Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. » — Des cannibales, Livre I, chapitre XXXI, Essais
Ce que Montaigne dit ici, c'est que le mot « barbare » ne décrit pas une réalité objective. Il décrit un écart — la distance entre ce que je connais et ce que je vois. Chaque culture se prend elle-même comme étalon de mesure de ce qui est humain ou inhumain. Et c'est précisément cette illusion qu'il faut démanteler.
III. Le sang sur les cathédrales — quand la civilisation devient l'ennemie d'elle-même
Puis Montaigne va encore plus loin, avec une formule qui doit absolument figurer dans les copies :
« Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » — Des cannibales, Livre I, chapitre XXXI, Essais
Derrière cette phrase, il pense aux guerres de religion qui déchirent la France — les massacres, les tortures, la Saint-Barthélemy. Des Européens chrétiens qui s'entretuent au nom de Dieu. Face à cela, manger un ennemi vaincu dans un rite guerrier lui semble presque moins barbare. Ce n'est pas un éloge du cannibalisme : c'est une leçon de relativité morale, et un coup de miroir tendu à toute une civilisation.
IV. Une salle fermée, une question ouverte — la controverse de Valladolid
Quelques décennies avant la mort de Montaigne, en 1550, se tient en Espagne un débat qui pose exactement la même question depuis un angle encore plus radical. C’est la controverse de Valladolid — rendue célèbre par le roman historique de Jean-Claude Carrière publié en 1992.
Charles Quint interrompt la conquête de l’Amérique pour poser une question théologique et juridique fondamentale : les Amérindiens ont-ils une âme ? Sont-ils des êtres humains à part entière, ou des êtres inférieurs que l’on peut réduire en esclavage ? Deux hommes s’affrontent devant un collège de théologiens.
D’un côté, Juan Ginés de Sepúlveda : les Indiens sont des barbares naturels, des esclaves par nature au sens aristotélicien. La conquête est non seulement légitime — elle est un devoir.
De l’autre, Bartolomé de Las Casas : il affirme leur pleine humanité, leur égalité avec les Européens, et dénonce les pratiques des colons.
Ce que Carrière met en scène dans son roman, c’est l’absurdité tragique de la situation : des hommes débattent dans une salle fermée de l’humanité d’autres hommes qu’ils n’ont jamais rencontrés. Le lien avec Montaigne est direct : les deux textes posent la même question depuis le même siècle — où commence et où finit l’humanité ? Et qui a le droit de le décider ?
Des cannibales est un texte de quelques pages. Mais derrière sa brièveté se cache une intuition qui va mettre des siècles à faire son chemin : l’humanité n’est pas un club dont certains seraient membres et d’autres exclus. Elle est une exigence de regard — sur l’autre, et surtout sur soi.
Ce que Montaigne inaugure ici, c’est une tradition de pensée qui ira de Las Casas à Lévi-Strauss, de Rousseau aux grandes déclarations des droits. Chaque fois qu’un philosophe, un juriste ou un écrivain a remis en question une frontière tracée entre les humains et les autres — les esclaves, les colonisés, les fous, les femmes —, il a, consciemment ou non, prolongé ce geste.
Pour le thème de cette année, retenez une chose : Montaigne ne résout pas la question de l’humanité. Il la pose mieux que quiconque avant lui. Et parfois, bien poser une question vaut mieux que toutes les réponses.
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