Vous allez passer l’année à tourner autour de la même question, sous toutes ses formes : qu’est-ce que l’humanité ? En philo, on a vite le réflexe de répondre par la nature — la raison, le langage, la conscience — comme si l’humanité était acquise dès la naissance, une fois pour toutes. C’est une réponse commode, mais un peu trop confortable pour le thème.
Norbert Elias, sociologue allemand exilé par le nazisme, va vous être utile toute l’année pour vous en méfier. Dans son grand livre, Sur le procès de civilisation, il ne pose pas la question “qu’est-ce que l’homme ?” mais une autre, plus dérangeante : comment devient-on humain ? Sa réponse, en substance : rien n’est donné, tout se construit, lentement, socialement, et rien n’est jamais garanti.
I. Devenir humain n’est pas naître humain
On a tendance à penser l’humanité comme un point de départ : on naît homme, comme on naît vivant. Elias renverse cette intuition. Dans La Civilisation des mœurs, il montre que l’humain tel que nous l’entendons — capable de retenue, de pudeur, de maîtrise de ses pulsions — n’est pas donné à la naissance. Il se construit, siècle après siècle, par un long dressage social. “Être humain” n’est donc pas un fait de nature, mais le résultat d’un procès historique, lent et incertain.
Cela déplace la frontière entre l’homme et l’animal. Si l’humanité n’est pas une essence mais une conquête, alors elle ne sépare pas radicalement l’homme du reste du vivant : elle est ce que l’homme parvient, à force d’histoire, à faire de son propre fond animal. Elias décrit un double mouvement — une contrainte d’abord extérieure, le regard des autres, la menace du châtiment, qui devient peu à peu une contrainte intérieure, une censure que l’individu exerce sur lui-même sans même y penser. C’est ce qu’il appelle l’autocontrainte.
Le mythe d'Ulysse rend cette idée presque visible. Face au chant des sirènes, qui promet un plaisir mortel, Ulysse ne se bouche pas les oreilles comme ses compagnons : il veut entendre, tout en sachant qu'entendre le perdra. Il se fait donc attacher au mât, avant que le désir ne prenne le dessus sur la raison. Adorno et Horkheimer verront dans ce geste l'acte fondateur du sujet moderne : le premier homme civilisé n'est pas celui qui ignore ses pulsions, mais celui qui invente un dispositif pour les maîtrise
Ulysse s'attache seul, par ruse personnelle. Elias décrit la même chose à l'échelle d'une civilisation entière : des sociétés qui, génération après génération, transmettent à leurs membres ce geste, jusqu'à ce qu'il ne ressemble plus à une corde visible, mais à une habitude si profonde qu'on la croit naturelle.
II. L’humanité se joue dans le regard des autres
Si l’humanité ne naît pas avec nous, elle ne peut se construire que dans un lieu précis : la relation aux autres. C’est le second apport d’Elias, développé dans La Société de cour : il n’existe pas d’humanité solitaire. On ne devient pas humain seul face à soi-même, mais sous le regard d’autrui, dans un tissu de dépendances réciproques qu’il appelle une figuration.
Pour l’observer, Elias choisit un terrain précis : la cour de Louis XIV. En rassemblant la haute noblesse autour de lui à Versailles, en la privant de son ancien pouvoir militaire féodal pour l’occuper de préséances et de rituels de cour, le roi ne se contente pas d’imposer de bonnes manières — il fabrique une nouvelle façon d’être humain. Le courtisan devient un individu policé en apprenant à surveiller son propre visage sous l’œil de centaines d’autres courtisans, qui le surveillent en retour.
Ce qui vaut à Versailles vaut plus largement : l'humanité n'est jamais une qualité qu'on possède en soi, comme une âme ou une raison innée. Elle est un effet de relation. On devient humain les uns par les autres, par imitation, par désir de distinction, par crainte du jugement — jamais seul face à un miroir intérieur. La bourgeoisie imitera à son tour l'aristocratie, avant d'en durcir encore les exigences.
L'homme est un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant.
— Blaise Pascal, Pensées
Un roseau que la société seule apprend à tenir droit : livré à lui-même, sans le regard et la pression d'autrui, rien ne garantit que l'homme développe la retenue qu'on associe à l'humanité civilisée.
III. Être humain, c’est renoncer à se faire justice soi-même
Il y a une troisième condition à l’humanité, plus radicale, et liée à la précédente : cesser de trancher soi-même ses propres conflits par la force. Tant que chacun peut se venger, réparer son honneur par le sang, régler une offense au pistolet à l’aube, la violence reste une affaire privée, presque animale, quel que soit le raffinement des manières qui l’entourent. L’humanité progresse, pour Elias, précisément lorsque cette violence est retirée aux individus et confisquée par une instance commune.
Max Weber donne à ce mouvement sa formule la plus célèbre : l’État est l’institution qui « revendique avec succès le monopole de la violence physique légitime ». Ce transfert n’est pas seulement juridique, il est aussi intime : moins l’individu a besoin de se défendre lui-même les armes à la main, plus il peut se permettre de désarmer intérieurement sa propre agressivité. Le monopole étatique de la violence est la condition cachée de l’autocontrainte individuelle décrite plus haut — les deux mouvements s’appellent et se répondent.
L'État revendique avec succès, pour son propre compte, le monopole de la violence physique légitime.
— Max Weber, Le Savant et le politique
Renoncer à se faire justice soi-même, accepter qu'un tiers impartial arbitre nos différends : c'est peut-être le seuil le plus décisif de tout le procès de civilisation, celui où l'on cesse d'être seulement un individu fort ou faible, pour devenir membre d'une communauté de droit.
IV. Une humanité toujours réversible
Reste une dernière vérité, plus inquiétante, qui interdit toute lecture trop rassurante d’Elias. L’humanité conquise, patiemment construite par ce triple mouvement — autocontrainte, interdépendance sociale, monopole étatique de la violence —, n’est jamais définitivement acquise. Elias insiste : le procès de civilisation n’est ni linéaire, ni irréversible. Il connaît des accélérations, mais aussi des reflux brutaux, des moments que certains commentateurs appellent des « décivilisations ».
Elias, juif allemand exilé en 1933, en a fait l’expérience directe : la nation la plus policée d’Europe, celle des salons et de la philosophie, a produit en quelques années la barbarie industrielle du nazisme. Le vernis n’était pas une pellicule superficielle facile à percer, mais une organisation profonde — et réversible — des affects collectifs, que la propagande, la peur et l’obéissance bureaucratique ont su retourner contre elle-même.
Il n'est aucun document de civilisation qui ne soit en même temps un document de barbarie.
— Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire
L'humanité n'est donc pas un état qu'on atteint une fois pour toutes, comme un diplôme obtenu au terme d'un progrès continu. C'est un équilibre fragile, entretenu par des institutions et des dépendances mutuelles, qu'il faut sans cesse rejouer pour qu'il ne se défasse pas — un mât auquel on s'attache volontairement, sans jamais être certain, une fois la tempête venue, que la corde tiendra.
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