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420ppm · May 21, 2026

C'est quoi cette histoire de RCP8.5 ?

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Les ESM, les IAM, les SSP, les RCP et Trump (bref, le fun)

Bonjour les ami.e.s,

Il y a quelques jours, Trump a publié sur son réseau Truth Social un message se félicitant « que le comité climatique de haut niveau des Nations Unies vienne d’admettre que ses propres projections (RCP8.5) étaient FAUSSES ! FAUSSES ! FAUSSES ! ». Le président américain faisait référence à un article paru le 7 avril dernier dans la revue Geoscientific Model Development. Des modélisateurs réunis dans le Scenario Model Intercomparison Project y proposaient une gamme de nouveaux scénarios d’émission destinés à alimenter le prochain rapport du GIEC.

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Cet article très technique n’avait pas vocation à fasciner les foules, mais il a été aspiré dans la bataille féroce que mènent les droites et extrême droites du monde entier contre les politiques climatiques. A la suite de Trump, de nombreuses voix se sont réjouies de la fin de « l’alarmisme climatique » du GIEC. Si les climato-rassuristes sont ravis, c’est parce que les modélisateurs ont abandonné le scénario le plus carboné utilisé jusqu’ici. Ce dernier est désormais jugé « peu plausible, compte tenu de l’évolution des coûts des énergies renouvelables, de l’émergence des politiques climatiques et des tendances récentes en matière d’émissions ». Faisons le point.

Que sont ces scénarios ?

Pour connecter différentes disciplines, on a progressivement mis au point des scénarios d’émission de gaz à effet de serre. Ceux-ci servent de jonction entre les modèles du système-Terre (ESM), qui projettent les conséquences du réchauffement sur la planète (pluie, montée des eaux, sécheresse, etc.), et les modèles intégrés (IAM) qui imaginent des trajectoires socio-économiques (croissance, démographie, régimes énergétiques, etc).

Dans le cinquième rapport du GIEC, terminé en 2014, la trajectoire la plus émettrice était le RCP8.5 (le Representative Concentration Pathway aboutissant à+8,5W/m2 de « forçage radiatif »). Le rapport suivant y a ajouté des narratifs appelés Shared Socioeconomic Pathways (SSP) permettant d’esquisser les contours d’un monde nous amenant à de telles concentrations de gaz. En l’occurrence, le SSP5-8.5 imaginait une croissance de l’économie tirée par les combustibles fossiles tout au long du siècle. Le réchauffement associé tournait autour de +4,4°C en 2100. Pas glop.

Figure issue du sixième rapport de synthèse du Giec.

Pourquoi les critiques ?

Très vite, ce scénario a été jugé excessivement pessimiste. Dans The Language of Climate Politics (2024), la chercheuse Genevieve Guenther retrace l’histoire de ces critiques. D’abord répandues dans l’entourage du BreakThrough Institute, le temple des écomodernistes américains, elles ont été relayées dans les colonnes de la prestigieuse revue Nature en 2020. Dans le même temps, les Républicains américains s’en sont saisis pour dénoncer l’alarmisme supposé des climatologues – fake science – et les mobilisations lancées par Greta Thunberg – angry, crazy, should go see a doctor. Dans son décret de 2025 supposé restaurer l’« excellence scientifique », Trump dédiait même un paragraphe entier au scénario RCP8.5. Celui-ci était moqué comme « hautement improbable » parce qu’il prévoyait « que la consommation de charbon à la fin du siècle allait dépasser les estimations des réserves de charbon exploitables ».

Pourtant, les modélisateurs ne présentent pas ces scénarios comme des moyens de prévoir le futur, mais bien comme des outils pour l’explorer. A la fin des années 2010, il a semblé un temps que les émissions réelles suivaient les courbes du RCP8.5 et certains vulgarisateurs en ont déduit qu’il pouvait être qualifié de scénario business as usual, mais c’était un raccourci. Les scientifiques évitent soigneusement de parler de la probabilité d’un scénario, ils préfèrent la notion de plausibilité – la nuance est importante.

Quelle est la nouvelle gamme de scénarios ?

Le groupe ScenarioMIP estime donc que le SSP5-8.5 n’est plus très plausible et propose, pour le remplacer, un nouveau scénario d’émissions élevées. Qualifié de « High », il prévoit des concentrations en CO₂ à la fin du siècle bien inférieures à celles envisagées précédemment. Pour l’instant, seuls des modèles simples – appelés émulateurs – ont fait une estimation des températures provoquées par ces émissions. Ils placent le réchauffement associé entre +3°C et +4°C. Le scénario « Medium », lui, nous amènerait à un réchauffement entre +2,5°C et +3,5°C, ce qui n’est pas très loin de la projection « Politiques déclarées » de l’Agence internationale de l’énergie (+2,5°C). Ce resserrement de l’éventail a bien sûr été salué par les critiques du RCP8.5, même si certains trouvent les modélisateurs encore trop pessimistes.

Estimation temporaire des trajectoires climatiques avant que les vrais costauds Earth System Models ne machouillent tout cela.. H=High, M=Medium, L=Low, VL=Very Low. (ScenarioMIP-CMIP7)

Somme-nous tirés d’affaire ?

Comme l’ont souligné beaucoup de scientifiques, les raisons de se réjouir restent en réalité limitées. D’une part, nous en sommes au stade des émulateurs, les fourchettes de températures seront affinées par les modèles du système Terre – en prenant en compte les débats autour de la sensibilité du climat au CO₂. D’autre part, une hausse entre +2,5 et +3,5°C reste catastrophique, d’autant que pour un même niveau de température les scientifiques redoutent des « impacts » finalement plus importants que ce que l’on pensait auparavant. Et puis, le système Terre pourrait nous jouer des tours. Que se passerait-il, par exemple, si les océans se mettaient à absorber moins de CO₂ ? Ou si les courants océaniques ralentissaient ? Pendant longtemps, la climatologie a été accusée d’être trop linéaire dans son approche et de sous-estimer le fait que l’on puisse passer « brutalement » d’un équilibre à un autre. Les nouveaux scénarios sont supposés mieux couvrir ces effets et le cycle du carbone. Les simulations révéleront peut-être des surprises.

Last but not least, comme le souligne la sociologue Béatrice Cointe dans un entretien qu’elle m’a accordé pour le Nouvel Obs, il y a une douce ironie dans le fait que Trump et ses sbires se réjouissent de la fin du RCP8.5. Les fascistes fossiles souhaitent relancer le charbon, repousser le déclin du pétrole, augmenter l’usage du gaz. Ils luttent contre les énergies renouvelables et criminalisent les militants climats. Si le monde s’est éloigné des premiers scénarios, c’est parce que leurs adversaires politiques n’ont pas lâché le morceau. Et les modélisateurs montrent que la partie est loin d’être gagnée. Pour espérer revenir sous les +1,5 °C, ils sont obligés d’imaginer des technologies d’émissions négatives encore fantomatiques. Rien ne dit par ailleurs qu’un fort backlash ne nous remettra pas sur une pente encore plus réchauffante. Plutôt que de voir dans ce nouveau panel de scénarios une victoire des climato-rassuristes, on peut y lire l’idée que si une bataille a été gagnée, la guerre est hélas loin d’être finie ◆


⛅ Quand le capital-risque rencontre le Soleil

Dans le milieu de la géo-ingénierie, la start-up Stardust, dont il a été question plusieurs fois dans cette newsletter, suscite la curiosité, l’agacement et l’inquiétude. Alors que l’immense majorité des scientifiques favorables à la recherche autour du voile solaire répète qu’il est hors de question que celle-ci soit dictée par des intérêts privés, cette entreprise a levé 75 millions de dollars pour commencer à développer une infrastructure d’injection d’aérosols dans la stratosphère. Tout le monde les attendait donc au tournant, en particulier quant aux détails de la particule « biosafe » qu’elle disait avoir développée. Stardust vient de fournir quelques précisions. Il ne s’agit donc pas de soufre – l’hypothèse la plus étudiée parce qu’elle est analogue aux éruptions volcaniques –, mais de microscopiques particules de silice amorphe. Les six papiers publiés, rédigés avec des chercheurs affiliés à des universités mais non revus par des pairs, examinent le comportement de ces particules – tout l’enjeu est qu’elles ne s’agglomèrent pas – leur production et leur dispersion. Le média spécialisé SRM360 a recensé les réactions de grands noms de la discipline. Citons celle de Daniele Visioni, de l’Université Cornell : « Les prépublications de Stardust mettent en évidence toutes les limites d’une initiative à but lucratif dans ce domaine. Leur grande et aveugle confiance, fondée sur des résultats préliminaires et fragmentaires, découle davantage de la nécessité de justifier l’afflux massif de fonds auprès de leurs investisseurs que d’un véritable intérêt scientifique ou d’une approche prudente »


🙏 Cette newsletter a été éditée par Marie Telling. Merci à Béatrice Cointe d’avoir accepté de répondre à mes questions pour le Nouvel Obs, et à Genevieve Guenther.


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