La Chine est aujourd’hui confrontée à une crise d’encerclement du même type que celle qui a causé la chute de l’Union soviétique.
Par Karim, le 16 août 2026, BettBeat Media
La plupart des médias critiques envers l’impérialisme vous serviront une histoire qui fait du bien. Une analyse critique de la politique étrangère chinoise est une hérésie dans ces milieux, un sujet tabou. Pas chez BettBeat Media où nous nous efforçons sincèrement de trouver des réponses aux questions qui concernent l’Empire. Et bien que nous éprouvions un grand amour et un profond respect pour la Chine, nous sommes l’un des rares médias à oser remettre en question son attitude déroutante envers un empire qui ne cache plus son intention de la détruire.
Nous voulons que la Chine prospère. Nous voulons même qu’elle l’emporte face à un empire déterminé à réduire ce monde en cendres. Mais pour que la Chine l’emporte, ses actions qui mènent tout droit à la défaite doivent être remises en question. Si vous applaudissez tout ce qu’elle fait, y compris ses actes suicidaires, vous n’êtes pas un ami de la Chine.
Si vous recherchez du triomphalisme, arrêtez de lire dès maintenant. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des commentaires anti-impérialistes vous offriront exactement cela. Vous n’avez que l’embarras du choix.
Le président américaine a quitté le sommet de l’OTAN en Turquie comme un fugitif fuirait un hôtel : il a traversé le tarmac à toute vitesse – selon certains témoignages, à bord d’un véhicule de restauration – et a été embarqué dans un avion leurre, tandis que les membres de son cabinet et la presse qui l’accompagnait étaient laissés sur place comme appâts.
C’est ainsi que les empires prennent fin. Non pas dans un seul coup de tonnerre, mais à travers de petites humiliations, dans la farce, dans le spectacle d’un dirigeant qui mise la vie de ses subordonnés contre la sienne et appelle cela de l’art de gouverner. Du “grand art”.
La guerre contre l’Iran, présentée comme un acte punitif éclair, s’est transformée en une lente hémorragie publique. Les missiles continuent d’arriver, depuis des usines enfouies trop profondément pour que les bombardiers puissent les atteindre. Les monarchies du Golfe, qui savent déceler un vent changeant plus vite que n’importe quelle agence de renseignement, ont commencé à souscrire leurs propres polices d’assurance, en signant des pactes de défense avec Ankara et Islamabad qui, de manière ostensible, excluent Washington. Certains soupçonnent la main de Washington derrière ces pactes, un rempart contre l’Iran mis en place à distance, mais même si tel est le cas, il s’agit de la manœuvre d’une puissance qui doit désormais agir par des intermédiaires, sa propre parole n’ayant plus aucun poids. Les prix du carburant s’apparentent à une baisse de salaire imposée à chaque travailleur américain. Le Trésor, écrasé par la dette du Pentagone et par une frénésie spéculative autour de l’intelligence artificielle, en est réduit à soutenir le yen japonais comme un ivrogne soutient l’homme avec lequel il boit.
Gerald Horne, historien et ami de longue date de BettBeat Media, a raison. L’ancienne formule de violence et de subterfuges qui a permis de bâtir la république coloniale, qui a dépeuplé le continent et rempli les navires négriers, ne suscite plus l’obéissance. Elle engendre l’humiliation et, plus corrosif encore, le dégoût. Un dégoût émanant d’un monde qui voit l’empereur nu, qui observe le phare autoproclamé des droits de l’homme, la cité rayonnante sur la colline, nourrir au grand jour son addiction au massacre de masse, sans honte ni faux-semblants.
Et pourtant, le silence le plus étrange actuellement ne vient pas de Washington mais de Pékin.
La seule puissance au monde qui dispose de la puissance industrielle, des réserves financières et des ressources humaines nécessaires pour précipiter la fin de l’empire américain se comporte au contraire comme un créancier terrifié à l’idée d’offenser un débiteur en faillite. Elle observe la bête blessée vaciller et se précipite vers elle, encore et encore, non pas avec une lance, mais avec un coussin.
À quel point peut-on être socialiste, je me le demande, quand on peut imaginer un arrangement gagnant-gagnant avec l’hégémon mondial du capitalisme impérialiste ?
Considérons ce qui se prépare. Washington est en train de tisser un corset autour de la Chine, du Japon à l’Inde, en passant par l’Australie et la Corée du Sud, et courtise le Vietnam pour boucler le cercle. Gerald Horne nous rappelle que cet encerclement n’est pas une métaphore. C’est la stratégie qui a brisé l’Union soviétique, laquelle, au cours de sa dernière décennie d’existence, faisait face à des puissances hostiles à toutes ses frontières et s’est épuisée jusqu’à la mort en tentant de répondre à toutes ces menaces. L’ironie la plus noire est que Pékin a contribué à nouer ce nœud coulant. Il s’est aligné sur Washington contre Moscou dans les années 1970 et 1980, se persuadant qu’il s’agissait là d’une manœuvre astucieuse. Aujourd’hui, cette même corde est en train d’être ajustée à son propre cou, et sa réponse prend la forme d’un livre blanc sur les avantages mutuels et le “gagnant-gagnant”.
Je me demande jusqu’à quel point on peut se dire socialiste lorsqu’on imagine un accord “gagnant-gagnant” avec l’hégémon mondial du capitalisme impérialiste ?
Vers la fin de sa vie, Richard Nixon s’inquiétait à haute voix que son ouverture vers la Chine ait créé un monstre qu’il ne pouvait contrôler. Son inquiétude n’avait pas lieu d’être, il s’est avéré que ce monstre ne désirait rien d’autre que l’approbation de son maître. C’est peut-être là la grande blessure tacite de la culture stratégique chinoise : la conviction, défendue avec la ferveur d’un converti, qu’une production suffisante, suffisamment de brevets et suffisamment de patience finiront par lui valoir l’admission au club.
Le journaliste John Helmer a déclaré à propos du dirigeant russe : “Poutine ne comprend pas l’impérialisme”. Pendant deux décennies, Poutine a cru que l’Occident finirait par accepter la Russie comme partenaire, et ni les sanctions, ni les coups d’État, ni la guerre ne semblent l’avoir fait changer d’avis. Il y a tout lieu de craindre que Pékin fasse preuve de la même naïveté. L’ordre impérial occidental n’accepte pas de partenaires. Il n’accepte que des serviteurs et des cibles. Il n’y a pas de troisième catégorie, et la richesse n’en crée pas une.
Le bilan de la Chine au cours des quinze dernières années ressemble à un registre d’abstentions. La Libye a été mise à sac en 2011 tandis que la Chine restait en retrait au Conseil de sécurité, évacuait ses travailleurs et exprimait ses regrets. La Syrie a enduré une décennie de guerre par procuration, ses villes réduites en poussière, et la Chine s’est contentée de déclarations. Le Venezuela a été étranglé lentement, au vu et au su de tous, par des sanctions destinées à faire souffrir sa population, puis son dirigeant a été enlevé et son gouvernement remis entre les mains des mandataires de Washington, tandis que Pékin a réagi avec sa passivité habituelle.
À chaque fois que l’Empire dévorait un État, le ministère chinois des Affaires étrangères exprimait son inquiétude, appelait au dialogue et retournait à ses occupations. Chaque repas rendait le prédateur plus fort et la prochaine cible plus isolée. La passivité n’a pas assuré la sécurité. Elle a permis de gagner du temps, et ce temps a engraissé le monstre.
Ce schéma s’étend au pétrole. Un rival sérieux comprendrait que la machine de guerre américaine repose sur une énergie bon marché et des marchés calmes, que chaque panique à la pompe est un coup porté à la légitimité de l’Empire. L’Iran et la résistance arabe combattent désormais seuls ce monstre, et j’observe avec émerveillement comment Pékin puise dans ses propres réserves pour apaiser ces mêmes marchés dont les secousses causeraient plus de dégâts à Washington qu’une flotte de frégates. La résistance iranienne se sacrifie. Les raffineries chinoises sauvent la mise. L’Empire reprend son souffle.
L’abstention de la Chine a été si appréciée que Trump a pris la peine de la remercier en public. “Je tiens à remercier la Chine, car je lui ai demandé de ne pas s’impliquer avec l’Iran”, a-t-il déclaré. Quand l’empereur est reconnaissant, le vassal a de quoi s’inquiéter.
Ma perplexité s’étend aux relations de la Chine avec Israël. Voici un État qui fait office de chien d’attaque de l’empire américain en Asie occidentale, l’instrument d’une guerre génocidaire menée au vu et au su du monde entier, et la réponse de la Chine a été le commerce : des terminaux portuaires, des accords technologiques, des volumes d’échanges qui ont grimpé en flèche tandis que Gaza brûlait.
On pourrait s’attendre à ce qu’un pays qui se dit socialiste se souvienne de ce que signifiait autrefois l’internationalisme, à l’époque où des volontaires traversaient les océans pour l’Espagne et où des soldats cubains contribuaient à briser l’apartheid sur les champs de bataille angolais. Où est passé cet esprit dans la politique de Pékin envers la Palestine ? Où est-il à Caracas ? La solidarité a été remplacée par le commerce capitalisme.
Et l’Empire a remarqué ce vide. Sa réponse à la retenue chinoise à l’étranger est la subversion sur le territoire national. Alors que Pékin célèbre sa coopération avec Israël, ce même Israël et son protecteur impérial ont passé des années à former des combattants ouïghours pour la guerre en Syrie, les organisant, les armant et les gardant en réserve, tel un couteau posé discrètement sur la table lors d’une négociation. C’est la plus vieille ruse impériale qui soit : cultiver une blessure au sein même du corps de son rival. Une puissance qui refuse de défier l’Empire à Damas finira par l’affronter à Kashgar, selon les conditions fixées par l’Empire.
La porte qui mène hors du siècle américain est grande ouverte. Et la Chine, cette Chine brillante, industrieuse et insomniaque, se tient devant cette porte ouverte, répétant ses formules de politesse, vérifiant ses balances commerciales, attendant une invitation qui ne viendra jamais.
La Chine a bâti la culture d’ingénierie la plus redoutable au monde, mais a négligé d’enseigner à son peuple ce qu’est l’impérialisme. L’élite envoie ses enfants à Harvard et à Yale comme un tribut.
L’échec le plus profond est interne, et c’est un échec de l’esprit. La Chine a bâti la culture d’ingénierie la plus redoutable au monde, mais a négligé d’enseigner à son peuple ce qu’est l’impérialisme. L’élite envoie ses enfants à Harvard et à Yale comme un tribut. Hollywood est adoré. Les départements d’économie des grandes universités chinoises enseignent la doctrine néolibérale.
Une population à qui l’on n’a jamais donné les outils intellectuels pour discerner l’impérialisme ne le reconnaîtra pas lorsqu’il se présentera, et confondra ses flatteries avec de l’amitié et ses universités avec un terrain neutre.
Nulle part cette cécité n’est plus douloureuse que sur la question raciale. Partout en Chine, les écoles publient des offres d’emploi pour des professeurs d’anglais “caucasiens”, comme si le fait d’être blanc constituait en soi une qualification. La blancheur est ainsi flattée. Les internautes chinois récitent des catéchismes anti-woke forgés dans les fournaises de la guerre culturelle de l’Empire, apparemment inconscients que la hiérarchie raciale qu’ils acclament les classe sous la même botte, et que les affiches du péril jaune du siècle dernier sont réimprimées avec des graphismes de meilleure qualité.
W.E.B. Du Bois, qui a fêté son 91e anniversaire à Pékin où il a été mis à l’honneur, avait compris que la ligne de couleur (barrière raciale) et l’Empire formaient un seul et même système, deux noms pour désigner un seul et même mécanisme de domination. Le pays qui l’avait autrefois célébré semble avoir oublié ses enseignements.
Voilà ce qui arrive quand on croit que les STEM et le PIB constituent la défense d’une civilisation. Les ingénieurs ne peuvent pas décoder l’hégémonie. Les analystes quantitatifs ne peuvent pas déchiffrer une guerre par procuration. Une nation qui construit des réacteurs à fusion mais affame ses sciences sociales essentielles, qui traite la sociologie et l’histoire comme des éléments décoratifs plutôt que comme des armes, se fera déjouer par un rival qui forme par dizaines de milliers des conteurs, des créateurs d’images et des agents de renseignement à l’étranger.
Gramsci avait compris que le pouvoir règne avant tout à travers les récits que le public accepte comme relevant du bon sens. La plus grande réussite de l’Empire en matière d’exportation vers la Chine n’a jamais été le soja ni les semi-conducteurs. C’était le bon sens.
Nous en arrivons donc aux euphémismes. Lisez n’importe quelle déclaration chinoise sur les guerres, les sanctions, les groupes aéronavals au large de ses côtes, et vous y trouverez les mêmes formules fantomatiques : “certains pays”, “certaines forces”, “les parties concernées”. Les États-Unis sont le maître météo non nommé de toutes les prévisions. Or, nommer est le premier acte de résistance. Tous les peuples colonisés l’ont toujours su. Un État qui ne parvient pas à prononcer le mot adversaire a renoncé au pouvoir de définir sa propre situation, et une diplomatie aussi patiente commence à prendre des allures suicidaires.
Il existe un dicton, inventé, comble de l’ironie, par un suprémaciste blanc américain, selon lequel pour savoir qui vous gouverne, il suffit de découvrir qui vous n’avez pas le droit de critiquer. Il comprenait la domination de l’intérieur, comme un geôlier comprend les serrures. Appliquez son test aux communiqués de Pékin et le verdict est immédiat. La seule puissance jamais nommée, jamais critiquée, jamais confrontée en termes clairs, est celle qui œuvre ouvertement à la destruction de la Chine. Le silence est assourdissant.
L’ironie amère de ce moment est que l’Empire n’a que rarement été aussi affaibli. L’Iran a révélé ses limites militaires. Son Trésor public est en feu. Ses régimes clients en Amérique latine constituent un recul déguisé en avancée, le réflexe d’une puissance qui se replie sur son propre hémisphère. La porte menant hors du siècle américain est grande ouverte. Et la Chine, brillante, industrieuse, insomniaque, se tient devant cette porte ouverte, répétant ses formules de politesse, vérifiant ses balances commerciales, attendant une invitation qui ne viendra jamais.
Les Soviétiques pensaient eux aussi que le temps jouait en leur faveur. Ils croyaient que le rapport de forces était en train de basculer, que la patience était une stratégie, que l’encerclement était gérable. Leur drapeau a pourtant fini par tomber. On ne ramène pas les empires à la raison par l’apaisement, et ce ne sont pas ceux qui refusent de les voir qui leur survivent. Il faut les nommer, les affronter et les arrêter. Les dirigeants de Pékin continuent de croire qu’ils peuvent faire exception, qu’ils sont le rival à qui l’on finira par pardonner son ascension. L’histoire a un mot pour désigner les puissances qui nourrissent cette conviction, et ce mot est proie.
~ Karim
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