Pourquoi le système mortifère et destructeur craint les défenseurs de la Palestine – Une longue lecture
Par Karim, le 13 août 2026, BettBeat Media
Octobre 2023. La police anti-émeute bahreïnienne disperse une manifestation et défère six hommes devant le parquet. Human Rights Watch recense des dizaines d’interrogatoires à travers le royaume, dont certains concernent des enfants.
Berlin. Lors de la Journée des peuples autochtones du même mois, la police intervient lors d’une manifestation anticolonialiste devant le ministère des Affaires étrangères et interpelle les personnes brandissant des drapeaux palestiniens, affirmant aux organisateurs que la Palestine n’a “rien à voir avec le colonialisme”. Le 13 octobre, le Sénat de Berlin publie une directive à l’intention des établissements scolaires autorisant l’interdiction du keffieh, des cartes de la Palestine et de la mention Free Palestine, au motif que ces éléments pourraient être interprétés comme un soutien à la violence et risqueraient de perturber la tranquillité des classes. Le Centre européen d’aide juridique recensera six cents interpellations à Berlin en neuf jours.
Le 12 octobre, le ministre français de l’Intérieur adresse un télégramme aux préfets leur enjoignant d’interdire les manifestations pro-palestiniennes. Le Conseil d’État refusera par la suite d’annuler cette décision, estimant que les préfets doivent statuer au cas par cas, tout en notant la formulation comme étant “regrettablement imprécise”. Les marches de soutien à Israël ne rencontrent toutefois aucune difficulté de ce type pour obtenir une autorisation.
Puis la Grande-Bretagne. Juillet 2025. Le gouvernement interdit Palestine Action en vertu de la loi de 2000 sur le terrorisme, rendant tout soutien à cette organisation passible d’une peine pouvant aller jusqu’à quatorze ans de prison. Les citoyens réagissent alors en organisant un sit-in sur Parliament Square, brandissant des pancartes en carton sur lesquelles on peut lire : “Je m’oppose au génocide, je soutiens Palestine Actiont”. La police les arrête par centaines. Quatre cent soixante-six en une seule journée du mois d’août, le plus grand nombre d’arrestations effectuées en une seule journée par la police métropolitaine depuis une décennie. Près de neuf cents en septembre. Les chiffres officiels pour l’année s’achevant en septembre 2025 indiquent une hausse de 660 % des arrestations liées au terrorisme, dont 1 630 sur 1 886 étaient liées à cette seule campagne. L’âge moyen des personnes arrêtées est de cinquante-sept ans. Parmi elles figurent des prêtres à la retraite, un ancien détenu de Guantánamo, des anciens combattants, des descendants de survivants de l’Holocauste, ainsi qu’une femme de quatre-vingt-trois ans se déplaçant à l’aide d’un déambulateur. Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme qualifiera cette interdiction d’abus inquiétant de la législation antiterroriste. Le gouvernement poursuivra son action.
Dans la nuit du 8 mars 2025, des agents fédéraux en civil embarquent Mahmoud Khalil de son immeuble à New York, sous les yeux de sa femme enceinte. Ils lui annoncent que son visa étudiant a été révoqué. Lorsqu’il présente sa carte verte, ils lui répondent que celle-ci a également été révoquée. Il est transféré par avion vers un centre de détention de l’ICE à Jena, en Louisiane, où il sera retenu pendant cent quatre jours. Aucune infraction ne lui est reprochée. Le fondement juridique ? Une disposition de la loi sur l’immigration et la nationalité (Immigration and Nationality Act), datant de la Guerre froide, autorisant l’expulsion lorsqu’un secrétaire d’État estime que la présence d’une personne porte atteinte à la politique étrangère américaine. La juge de l’immigration de Louisiane indiquera clairement ne pas avoir le pouvoir de remettre en cause cette décision. Quelques jours plus tard, l’étudiante turque Rümeysa Öztürk sera elle aussi interpellée dans une rue de Somerville par des agents masqués de l’ICE, à la suite d’une tribune publiée dans un journal universitaire. Les dossiers judiciaires font état de plus de cinq mille personnes signalées et de centaines de visas révoqués au cours du premier semestre de cette année-là.
Bahreïn et Berlin. Le Caire et Paris. Londres et la Louisiane. Des traditions constitutionnelles différentes, des hymnes différents, le même réflexe.
“Kanafani avait compris qu’un Palestinien qui se battait dans un camp de réfugiés au Liban luttait contre la même structure qu’un mineur en grève en Bolivie. Il a été tué parce qu’il l’avait compris.”
L’explication facile consiste à dire que les gouvernements occidentaux sont simplement maladroits, qu’ils réagissent de manière excessive face à l’antisémitisme, et que les autocrates du Golfe ne sont que des autocrates. Cette explication s’effondre dès lors que l’on veut bien remarquer à quel point la répression est ciblée avec précision. Non pas contre la violence, mais contre un symbole. Contre un foulard. Contre une carte. Contre la désignation d’une chose.
La solidarité avec la Palestine est traitée comme une urgence tant à Riyad qu’à Westminster pour la même raison : c’est la seule revendication politique qui oblige le public à regarder la structure du monde dans lequel il vit, et à voir qui se tient au sommet de celle-ci.
L’intellectuel palestinien Ghassan Kanafani a été assassiné à Beyrouth le 8 juillet 1972, lorsque le Mossad a relié une bombe au système d’allumage de sa voiture. Sa nièce Lamees, âgée de dix-sept ans, est morte à ses côtés. C’était un romancier et un éditeur, et c’est pour cela qu’il a été exécuté dans une rue résidentielle.
Kanafani a défini l’ennemi en trois volets. L’impérialisme américain venait en premier lieu, et il plaçait Israël au sein de cette catégorie plutôt qu’à côté, car sans le patronage impérial, la garnison ne peut fonctionner. Venaient ensuite les régimes réactionnaires arabophones dont la survie dépendait du maintien de la soumission de leurs propres populations. Et en troisième lieu la classe compradore palestinienne, ces hommes prêts à négocier la défaite de leur propre peuple en échange d’un pourcentage.
La deuxième catégorie a désormais dépassé les frontières du monde arabophone, et l’honnêteté exige de le dire. Je dirais que Kanafani décrivait un rôle, et non une région : l’élite locale qui tire son autorité de son alignement sur l’impérialisme américain et qui, par conséquent, réprime son propre peuple pour le compte d’autrui. Ce rôle est désormais joué sur les cinq continents.
L’Allemagne est devenue l’un des principaux fournisseurs d’armes d’Israël tout en interdisant le port du foulard dans ses propres salles de classe. La Grande-Bretagne a interdit un groupe de protestataires et a commencé à arrêter des retraités en vertu de la législation antiterroriste. La France a donné pour instruction à ses préfets d’interdire purement et simplement les manifestations. Le F-35 qui rasera un pâté de maisons à Gaza est assemblé à partir de composants fabriqués dans différents pays membres de l’OTAN, comme aux Pays-Bas, ce qui signifie que l’alliance n’est pas un simple spectateur de ces bombardements, mais qu’elle en constitue la chaîne d’approvisionnement.
Sous Milei, l’Argentine a réorienté sa politique étrangère vers la loyauté envers Washington et Jérusalem, votant contre l’hémisphère auquel elle appartient.
Les Philippines ont conclu des accords avec les États-Unis concernant l’implantation de bases militaires, tout en achetant des drones et des véhicules blindés israéliens destinés à être utilisés contre leurs propres zones rurales. Le Japon accueille des dizaines de milliers de soldats américains sur son sol et qualifie cet arrangement de “partenariat de sécurité”, alors que les abus sexuels commis sur de jeunes filles japonaises par des soldats américains sont devenus endémiques.
L’Égypte ferme le poste-frontière de Rafah et parle de souveraineté. La Jordanie intercepte tout ce qui survole son territoire et parle de gestion de l’espace aérien.
Les uniformes diffèrent, les parlements diffèrent, même les niveaux de coercition diffèrent. Ce qui ne diffère pas, c’est la fonction : chacun de ces gouvernements tire une partie de sa légitimité, de son armement, de son accès aux marchés ou des conditions de sa dette de ce même centre, et chacun considère donc une manifestation en faveur de la Palestine comme une menace intérieure plutôt que comme une opinion extérieure. À première vue, le ministère de l’Intérieur bahreïni et le Sénat de Berlin semblent très éloignés, avec toutes les différences constitutionnelles que l’on peut imaginer. Pourtant, ils sont unis par ce même instinct qui les pousse tous deux à détester le drapeau palestinien : le souci de préserver le système.
“Lorsque l’eau que boit une ville du Golfe, les logiciels qui surveillent sa propre population, la nourriture dans sa chaîne d’approvisionnement et le courant dans son réseau électrique passent tous par des entreprises israéliennes et des brevets israéliens, alors la survie de la dynastie régnante devient physiquement indissociable de celle du colonisateur.”
Adam Hanieh, économiste politique palestinien, brosse un tableau plus précis de la structure régionale. La domination américaine sur l’Asie occidentale repose sur deux piliers. Le premier est Israël, implanté par la puissance britannique, dont Washington a hérité après 1967, une fois qu’il eut fait ses preuves au combat : une garnison armée postée au confluent du canal de Suez et de la côte levantine. Le second est le cercle des monarchies pétrolières, gardiennes des plus grandes réserves d’hydrocarbures et des fonds souverains de la planète, dont les dirigeants transforment l’héritage pétrolier de leurs sujets en bons du Trésor américains, en armes américaines, en centres de données américains et en impunité américaine.
Étendez ce modèle à l’extérieur et l’ensemble du système devient visible. Le Golfe recycle les pétrodollars au profit du cœur de l’empire. L’Europe recycle sa capacité industrielle au profit de l’arsenal impérial. Les États clients d’Amérique latine et d’Asie recyclent leur territoire en droits de stationnement impériaux et leur politique en blocs de vote impériaux aux Nations unies. Israël fournit les logiciels de surveillance, la doctrine de contrôle des foules et l’équipement de combat éprouvé au génocide que chacun de ces gouvernements retourne ensuite contre sa propre population en ébullition.
Kanafani avait compris qu’un Palestinien se battant dans un camp de réfugiés au Liban luttait contre la même structure qu’un mineur en grève en Bolivie. Il a été tué pour l’avoir compris. Un demi-siècle plus tard, cette structure compte davantage de nœuds, davantage d’actionnaires et de meilleurs avocats, et elle ne peut toujours pas tolérer la vue d’un seul drapeau sur une seule place, car ce drapeau est le fil qui, si on tire suffisamment fort dessus, défait tout le tissu.
Chaque processus de paix de ces cinquante dernières années a constitué une tentative de fusionner ces deux piliers (l’empire américano-israélien et les États vassaux) en une seule et même structure. L’Égypte en 1979. La Jordanie en 1994. Les Accords d’Abraham en 2020, lorsque les Émirats, Bahreïn, le Soudan et le Maroc ont été rassemblés à Washington pour une séance photo et ont chacun perçu une rémunération. Le Maroc s’est vu accorder la reconnaissance américaine de sa colonisation du Sahara occidental. Le Soudan a obtenu son retrait de la liste des États soutenant le terrorisme, mais seulement après qu’un gouvernement de transition, aux caisses vides, eut accepté de verser 335 millions de dollars dans un fonds d’indemnisation et de reconnaître Israël, en contrepartie de sa réintégration dans l’économie mondiale. On a promis aux Émirats des drones de pointe et une place dans la file d’attente pour les F-35. La normalisation avec l’Arabie saoudite est depuis lors brandie comme une carotte, avec pour incitations une coopération nucléaire civile et une garantie de défense (que l’Iran a désormais rendue caduque).
“Le Royaume-Uni fait exactement la même chose à sa propre population, mais ose néanmoins qualifier ces “monarchies arabes” d’autocratiques. La Grande-Bretagne a arrêté plus de personnes en vertu de la loi antiterroriste pour des raisons liées à la Palestine que l’Égypte n’en a arrêté au total pour les mêmes raisons.”
Les échanges commerciaux entre Israël et les Émirats sont passés d’environ deux cents millions de dollars en 2020 à environ 3,2 milliards en 2024, soit une multiplication par quinze en quatre ans, officialisée par un accord de libre-échange en vigueur depuis 2023 (le début du génocide). Les catégories sont encore plus importantes que les chiffres globaux : dessalement, technologies de l’eau, agrotechnologie, semences, drones, cybersurveillance, infrastructure cloud, logistique, interconnexion des réseaux électriques.
Réfléchissez un instant à ce que cela signifie. Lorsque l’eau que boit une ville du Golfe, le logiciel qui surveille sa propre population, la nourriture dans sa chaîne d’approvisionnement et le courant dans son réseau électrique passent tous par des entreprises israéliennes et des brevets israéliens, alors la survie de la famille au pouvoir devient physiquement indissociable de celle du colonisateur. La libération palestinienne cesse d’être une question morale abstraite pour ces régimes et devient une menace infrastructurelle. Leur eau leur parvient par l’intermédiaire de l’occupant. Leur État de surveillance est concédé sous licence par l’occupant. Leurs ambitions nucléaires sont subordonnées à leur soumission à l’occupant.
Tel était le plan. La normalisation avait pour but de liquider la cause palestinienne. Cela a failli fonctionner. Ce qui a fait dérailler le calendrier, c’est la résistance d’octobre 2023 et la fureur des gens ordinaires, d’Amman à Rabat en passant par Sanaa, au prix incompréhensible du sang palestinien.
La même intégration israélienne dans la société se produit dans le reste du monde : à Berlin, Washington et Londres, entre autre. Les licences allemandes d’exportation d’armes vers Israël. Les filiales d’Elbit Systems dans les Midlands anglais. Les composants du F-35 qui traversent l’Atlantique. Les fonds de dotation, les fonds souverains et les caisses de retraite publiques qui détiennent des actions. Les partenariats de recherche universitaires. Les services de police qui envoient des agents en voyages de formation. Les contrats de cloud computing. Les logiciels de surveillance vendus aux agences mêmes qui ont arrêté Mahmoud Khalil.
Le drapeau menace tout cela, car il est devenu le symbole de la résistance à tout ce système.
Demandez-vous pourquoi un empire préférerait réduire tout un peuple en cendres plutôt que de perdre ce territoire.
En 2024, environ vingt millions de barils de pétrole transitaient chaque jour par le détroit d’Ormuz, soit environ un cinquième de la consommation mondiale de produits pétroliers liquides, plus d’un quart de l’ensemble du commerce maritime de pétrole, ainsi qu’environ un cinquième du gaz naturel liquéfié mondial, dont la majeure partie provenait du Qatar. Ajoutez à cela le canal de Suez, l’oléoduc SUMED et Bab el-Mandeb. La région produit environ un tiers du pétrole mondial.
Quiconque contrôle ces vannes tient un couteau sous la gorge de l’économie mondiale, y compris l’essor industriel de la Chine, dont les marchandises et l’énergie transitent par ces mêmes détroits et ces mêmes ports du Golfe. Tel est l’enjeu, et la Palestine en est le pivot.
La mission des monarchies du Golfe consiste à maintenir les vannes ouvertes, les prix acceptables, les excédents réinjectés dans les marchés d’actifs impériaux, et la population calme. Les gouvernements européens sont sous-traitants pour cette même mission, ce qui explique pourquoi un policier allemand déclare à une coalition anticolonialiste que la Palestine “n’a rien à voir avec le colonialisme” et croit faire respecter la loi alors qu’en réalité, il défend une voie maritime. Ou mieux encore, l’empire américain.
Voici le moment que redoutent les puissants, et il s’est déjà produit dans des villes qui, à première vue, ne semblent partager aucun système politique en commun.
En octobre 2023, l’appareil de Sissi en Égypte a appelé la population à descendre dans la rue pour Gaza, s’attendant à une démonstration contrôlée de loyauté. Des milliers de personnes ont ignoré les zones de rassemblement désignées, ont défilé depuis al-Azhar et ont occupé la place Tahrir pendant moins d’une heure. C’est alors que les slogans de 2011 ont refait surface : “Du pain, la liberté et la justice sociale”, et la police est intervenue. Environ cent quatorze arrestations ont suivi dans tout le pays. Des rapporteurs spéciaux des Nations unies se sont ensuite penchés sur les cas de manifestants détenus au secret et accusés d’appartenance à une organisation terroriste, certains étant en détention provisoire depuis des années pour avoir passé un simple après-midi sur une place.
Cela vous dit quelque chose ? Le Royaume-Uni fait exactement la même chose à sa propre population, tout en osant qualifier les “monarchies arabes” d’autocratiques. Jamais l’Occident “démocratique”, bien sûr. La Grande-Bretagne a arrêté plus de personnes en vertu de la loi antiterroriste pour des faits liés à la Palestine que l’Égypte n’en a arrêté au total pour les mêmes raisons.
En Algérie, un État qui a fondé sa légitimité sur son passé anticolonial et qui n’a jamais reconnu Israël, les marches en faveur de Gaza ont été tolérées jusqu’à ce que la foule se mette à entonner des chants sur la liberté et la dignité. L’autorisation a été retirée.
On retrouve la même dynamique en Occident. À Berlin, les étudiants qui sont descendus dans la rue pour Gaza ont commencé à s’interroger sur les licences d’armement allemandes, puis sur ceux qui en tirent profit, ensuite sur les pratiques policières discriminatoires à Neukölln, et enfin sur quelles vies la conscience allemande d’après-guerre (“plus jamais ça”) avait réellement pour vocation de protéger.
En Grande-Bretagne, la campagne Palestine Action s’est déplacée de Gaza vers l’usine d’une entreprise d’armement israélienne à Bristol, et l’État a réagi en inventant une nouvelle catégorie de terroristes composée principalement de retraités armés de marqueurs et de cartons.
Aux États-Unis, les campements qui avaient commencé par réclamer un cessez-le-feu ont fini par exiger la divulgation des avoirs des fonds de dotation, moment où les forces anti-émeutes sont intervenues et où les administrateurs ont redécouvert leurs principes.
La Palestine est un sujet tabou, car elle apprend au peuples à se demander à qui appartient la machine. Aucun de ceux qui possèdent la machine ne souhaite que cette leçon soit enseignée.
Theodor Herzl décrivait le futur État juif comme un maillon du rempart de l’Europe contre l’Asie, un avant-poste de la civilisation face à la barbarie. Dans ses journaux intimes, il imaginait apporter la propreté, l’ordre et les coutumes raffinées de l’Occident (l’“Ouest”) à ce qu’il qualifiait de coin de l’Orient ravagé par la peste.
Si l’on écoute suffisamment souvent et attentivement le colonisateur, on remarque que la liste de ses accusations n’est autre qu’une description de lui-même. Il les traite de sales alors que les MST sévissent dans les immeubles insalubres de ses propres villes industrielles. Il les traite de barbares tout en supervisant les camps et les bombardements incendiaires de civils à l’échelle industrielle. Il les traite de fanatiques tout en citant les Écritures pour justifier une revendication territoriale. Il les traite de paresseux alors qu’il vit de leur travail. Il les traite de traîtres, lui qui est arrivé sous un mandat qu’il avait déjà décidé de violer. Et aujourd’hui, il les traite de violeurs tout en diffusant avec jubilation les viols collectifs de prisonniers. L’accusation est toujours un aveu. Ou, comme l’a si bien dit le psychologue juif Freud, une projection.
Lord Balfour, dont la déclaration est restée dans les mémoires comme un acte de philanthropie, avait sur les Juifs des opinions que l’on qualifierait aujourd’hui sans conteste d’antisémites. L’Europe n’aimait pas les Juifs, du moins pas les plus pauvres ni ceux de gauche. L’Europe voulait qu’ils partent ailleurs, et souhaitait que cet ailleurs soit stratégiquement utile. C’est là l’origine de cet arrangement, et cela explique pourquoi les plus fervents défenseurs d’Israël au sein des parlements européens d’aujourd’hui côtoient si aisément des partis qui font le commerce de la haine. Le sionisme a été, dès le départ, un moyen d’exporter un problème européen et d’obtenir une garnison en échange.
Mais le problème n’a jamais été les Juifs. Ce qui a traversé la Méditerranée, ce n’était pas un peuple, c’était une doctrine, et cette doctrine était celle de l’Europe. Les colonisateurs de la Palestine ont emporté avec eux le racisme et la suprématie blanche de l’Europe et les ont mis en place sous la bannière du sionisme et de la suprématie juive sur la terre d’autrui.
Pendant des décennies, les travailleurs palestiniens de Gaza et de Cisjordanie ont vendu leur force de travail pour un salaire de misère en Israël, construisant ainsi l’État qui leur avait pris leurs terres. Lorsque cette main-d’œuvre est devenue politiquement gênante, Israël a importé des remplaçants du Népal, d’Inde, du Sri Lanka et de Thaïlande. Les gratte-ciel du Golfe se sont élevés de la même manière, grâce à des travailleurs d’Asie du Sud et d’Afrique soumis au système de la kafala, leurs passeports enfermés dans le tiroir de leur employeur, leurs salaires retenus, leurs corps ensevelis sous une chaleur que personne dans la classe capitaliste ne ressentira jamais. Et en Europe, ce même tri racial détermine quelle manifestation représente un risque pour l’ordre public et laquelle relève d’une tradition civique, quelle grand-mère est une sympathisante terroriste et laquelle exerce ses libertés ancestrales, quel quartier subit les chiens et le gaz au poivre.
Un mouvement qui perçoit cela en Palestine le verra partout. C’est là tout le problème.
La guerre menée par Israël est passée du massacre des personnes à la destruction des lieux. Une analyse des données de télédétection réalisée pour le Programme des Nations unies pour l’environnement a révélé qu’au printemps 2025, plus de 97 % des cultures arboricoles de Gaza avaient été saccagées ou endommagées, ainsi que la grande majorité des cultures annuelles, des zones arbustives et des prairies. Des analyses ultérieures ont estimé la destruction des cultures arboricoles à près de 98 %, la plupart des serres ayant disparu. Quelque trente-sept millions de tonnes de gravats jonchent désormais le sol, contaminés par de l’amiante et des métaux lourds. Forensic Architecture qualifie cette destruction agricole d’acte délibéré, d’écocide. Les oliveraies qui nourrissaient des familles depuis des siècles ne sont plus que des souches. Et aujourd’hui, ils font de même au Liban.
L’armée américaine est le plus grand émetteur de gaz à effet de serre au monde. Les mêmes gouvernements qui font la leçon aux pauvres sur le sacrifice partagé sont en train d’incinérer l’écosystème de tout un territoire.
Pendant ce temps, les monarchies pétrolières accueillent les sommets sur le climat, arrivant avec des délégations de dirigeants du secteur pétrolier, vendant de l’hydrogène et de l’énergie solaire du désert à l’Europe sous le prétexte d’une transition verte, tout en spoliant les agriculteurs d’Afrique du Nord de leurs terres et de leur eau. Les gouvernements européens achètent cette électricité et appellent cela la décarbonisation.
Se tenir aux côtés de la Palestine signifie véritablement s’opposer au capitalisme fossile, et c’est pourquoi les dirigeants du capital fossile, dans tous les hémisphères et sous tous les uniformes, préféreraient que vous ne vous rangiez pas du tout du côté de la Palestine.
La France a occupé l’Algérie pendant cent trente-deux ans et l’a rebaptisée “France”. En mai 1954, les Vietnamiens ont anéanti la garnison française à Diên Biên Phu et ont prouvé à tous les peuples colonisés qui suivaient ces événements que l’invincible pouvait être vaincu. Six mois plus tard, les Algériens ont déclenché leur guerre, et leurs dirigeants ont déclaré ouvertement d’où leur venait ce courage : de leurs frères et sœurs du Vietnam.
À l’époque, la solidarité n’était pas un hashtag. Abd el-Krim, ce Rifain qui avait humilié une armée européenne au Maroc, fut sollicité par les Vietnamiens pour organiser politiquement les conscrits nord-africains afin qu’ils ne soient pas sacrifiés comme chair à canon coloniale en Indochine. Les dockers refusèrent de charger les armes destinées au Vietnam. L’activité portuaire ralentit. La phrase qui lui est attribuée reste d’actualité : la défaite de l’impérialisme dans une partie du monde est sa défaite dans une autre.
Les Algériens ont porté le flambeau plus loin, en formant et en finançant des mouvements de l’Amérique latine à l’Afrique australe, tandis qu’Israël armait les dictatures que ces mouvements combattaient.
Nelson Mandela, dont la mémoire est embaumée en Occident précisément pour que l’on puisse oublier sa politique, a déclaré que c’est l’oppresseur qui détermine les moyens de la lutte. Le droit international reconnaît le droit des peuples colonisés à résister, un fait qui s’évapore dans les studios de télévision dès que l’on brandit un drapeau palestinien. En effet, aucune de ces victoires n’a été remportée par les urnes. Pas une seule. Le pouvoir n’a jamais été offert aux colonisés tant que le colonisateur n’avait pas d’abord été contraint de verser son sang pour l’obtenir.
“Les peuples colonisés ne sont pas une matière inerte attendant que la conscience des puissants s’éveille. Ce sont eux-mêmes qui ont mis fin à tous les systèmes coloniaux qui ont jamais pris fin.”
Regardez l’Autorité palestinienne pour entrevoir l’avenir vers lequel tendent tous les gouvernements sous l’empire américain. Née d’Oslo, soutenue par des donateurs, elle est devenue un sous-traitant : elle coordonne ses actions avec les services de sécurité de l’occupant, arrête les résistants, emprisonne les journalistes, administre un bantoustan tandis que ses responsables accumulent permis et villas et maltraitent leur population en toute impunité. Fanon avait averti dès 1961 que la bourgeoisie nationale postcoloniale dégénérerait en agent commercial de l’ancien maître, présidant à ce qu’il appelait le vol légalisé de son propre peuple. Il décrivait l’avenir.
C’est désormais le modèle partout. Une élite autochtone gérant une population au nom du capital et qualifiant cela de souveraineté. Rabat y aspire. Tout comme le sénateur berlinois qui interdit le port du foulard tout en approuvant une licence d’exportation, et la rectrice d’université qui appelle la police contre ses propres étudiants puis témoigne devant le Congrès au sujet de la sécurité sur le campus, ainsi que le ministre de l’Intérieur qui reclassifie un prêtre de quatre-vingt-trois ans en tant que terroriste et appelle cela l’État de droit, et la députée qui arborait le slogan “Tax the Rich” lors d’un gala où les places coûtaient trente-cinq mille dollars, puis a voté pour protéger un demi-milliard de dollars destinés à la défense antimissile israélienne alors que Gaza était affamée.
Je ne terminerai pas sur une note de fatalité, car la fatalité est un luxe réservé à ceux qui observent les événements à distance, en toute sécurité. Gramsci a écrit, depuis une prison fasciste, sur le pessimisme de l’intellect et l’optimisme de la volonté, et cette formule perdure parce qu’elle désigne une discipline plutôt qu’un état d’esprit.
L’espoir repose ici sur des faits avérés. Les Vietnamiens ont gagné. Les Algériens ont gagné. L’apartheid à Pretoria est tombé, et les Israéliens qui l’ont soutenu sont désormais confrontés à un monde en ébullition. Les peuples colonisés ne sont pas une matière inerte attendant que la conscience des puissants s’éveille. Ce sont eux-mêmes qui ont mis fin à tous les systèmes coloniaux qui ont jamais pris fin.
Le travail est ingrat et de longue haleine. Apprenez les histoires que l’empire a enterrées : l’Algérie, Haïti, le Vietnam. Trouvez le point d’étranglement que vous pouvez réellement atteindre : le port, l’usine d’armement, la dotation, le fonds de retraite, le contrat de transport maritime, le conseil municipal, la section syndicale locale. Refusez le cadre qui transforme une nation colonisée en un cas de pitié, dépourvue de politique et de droit à la résistance. Soutenez ceux qui luttent contre l’oppression foncière.
Et comprenez pourquoi ils vous haïssent pour cela, que l’ordre vienne d’un palais ou d’un parlement. Ils le haïssent parce que cela menace le statu quo. Ils le haïssent parce qu’un drapeau peint sur un mur à Neukölln, un slogan scandé sur la place Tahrir, une pancarte en carton sur la place du Parlement et un étudiant de troisième cycle expulsé d’un immeuble new-yorkais relèvent tous de la même idée : mettre fin à notre monstrueux système d’oppression mondiale.
Ce que l’on veut, ce n’est pas seulement une Palestine libre. C’est une Palestine libre dans un monde libre. Les deux sont indissociables, et ceux qui contrôlent les détroits (ainsi que nos écoles et nos médias) le comprennent mieux que nous.
Cet article s’inspire de cette formidable interview de Hamza Hamouchene, militant et universitaire algérien. Regardez-la, vous m’en remercierez.
~ Karim
“Vers la libération de la Palestine” avec Hamza Hamouchene
Sous titres disponibles
Hamza Hamouchene revient dans notre podcast pour parler de Towards Palestinian Liberation : Global Perspectives on Anti-Colonial Resistance and Solidarity (Vers la libération palestinienne : perspectives mondiales sur la résistance anticoloniale et la solidarité), le nouveau recueil qu’il a coédité avec Abi Bae. Selon lui, la Palestine ne peut être appréhendée simplement comme un “conflit” ou une crise humanitaire, mais comme une lutte de libération nationale contre le colonialisme de peuplement, ancrée dans un système plus large d’impérialisme occidental et de capitalisme mondial.
Hamza retrace le rôle d’Israël au sein de l’ordre impérialiste, les intérêts de classe des élites dirigeantes arabes, ainsi que l’économie politique de l’occupation et de la dépossession. En établissant des liens avec l’Algérie, le Vietnam, l’Afrique du Sud et d’autres luttes anticoloniales, il souligne le potentiel révolutionnaire de la solidarité internationale et la nécessité de relier entre elles les luttes contre le colonialisme, le capitalisme et l’impérialisme.
Steve introduit la théorie monétaire moderne (MMT) dans la discussion, en faisant valoir qu’une analyse des ressources réelles est incomplète si elle ne s’attaque pas au pouvoir impérialiste et à la violence par lesquels ces ressources sont contrôlées. La conversation va finalement au-delà de la solidarité avec la Palestine pour s’orienter vers un projet de libération plus vaste. Comme le conclut Hamza :
“Nous devons être solidaires des mouvements qui se battent pour leurs droits, contre l’accaparement des terres, contre l’extractivisme, contre le pillage néocolonial. Soyons aux côtés des Palestiniens dans leur lutte pour la libération. Car ce que nous voulons, Steve, ce n’est pas seulement une Palestine libérée. Nous voulons une Palestine libérée dans un monde libéré.”
Trop souvent, les discours dominants sur la Palestine se concentrent exclusivement sur Israël, la Cisjordanie et Gaza. La solidarité est réduite à une question de violations des droits de l’homme et du droit international. Hamza reste ferme dans son refus de traiter la Palestine comme une exception à la lutte mondiale contre l’impérialisme.
Le Dr Hamza Hamouchene est un chercheur-militant algérien basé à Londres, commentateur et membre fondateur de l’Algeria Solidarity Campaign (ASC), d’Environmental Justice North Africa (EJNA) et du Réseau nord-africain pour la souveraineté alimentaire (Siyada). Il est actuellement coordinateur de programme pour la région arabe au Transnational Institute (TNI). Ses travaux portent principalement sur les questions d’extractivisme, de ressources, de souveraineté foncière et alimentaire, ainsi que sur la justice climatique, environnementale et énergétique dans la région arabe. Il est l’auteur ou l’éditeur de cinq ouvrages : Vers la libération palestinienne : perspectives mondiales sur la résistance anticoloniale et la solidarité (2026), Démanteler le colonialisme vert : justice énergétique et climatique dans la région arabe (2023), Les soulèvements arabes : une décennie de luttes (2022), La lutte pour la démocratie énergétique au Maghreb (2017) et La révolution à venir en Afrique du Nord : la lutte pour la justice climatique (2015).
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