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Une vie de papier · Jun 15, 2026

Suis-je une énorme fraude ?

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Une vie de papier · Une vie de papier

Ça fait des semaines que je commence des textes pour vous parler de mes émotions du moment, du lot d’insécurités, de vulnérabilités et d’angoisses que charrie cette nouvelle vie1 dans laquelle je me suis lancée. Mais je ne suis pas très bonne dans le partage de l’intime. Dans le “je”, le vrai. Pas celui du “je viens de finir ce livre, c’était un banger”. Le “je” du “je me sens inutile”, du “je me demande si j’ai fait le bon choix”, du “je ne dois pas être aussi douée que je le croyais”.
J’ai commencé plusieurs lettres donc, tantôt un poil ironiques, tantôt banalement analytiques, tantôt franchement pathétiques. Avec celle-ci je décide d’arrêter de trop réfléchir, de laisser couler les mots tels qu’ils sortent. Tant pis si je me prends trop au sérieux, s’il y a des répétitions ou aucun effort de style. J’ai simplement envie et besoin de vous partager ce que cela me fait d’être confrontée au vide. Même s’il est vertigineux, je l’ai choisi ce vide, je savais que ce serait difficile. Mais je n’avais pas complètement anticipé le challenge santé mentale que ça allait représenter. Pour une simple et bonne raison : il y a cinq ans et demi, j’ai connu un période de chômage de neuf mois qui a été un kiff absolu. Après avoir pris le temps de souffler longuement, j’ai retrouvé le lien avec mon cerveau, ma créativité, l’écriture. J’ai fait une formation en écriture journalistique, j’ai ouvert mon compte Bookstagram, j’ai commencé à écrire pour les Missives, j’ai même interviewé Emil Ferris, excusez du peu. Alors en janvier 2026, je suis entrée dans ma nouvelle période de chômage avec l’assurance d’une profiteuse du système bien solide dans ses bottes, prête à nager dans son droit aux ARE2 avec la grâce et l’aisance d’une raie Manta. J’avais oublié un petit détail : lors de mon dernier passage par la case chômage, on était en pleine crise COVID. Ne rien faire était quasiment une injonction. Le ralentissement était valorisé. Et Pôle emploi n’attendait rien de moi puisque, de toute façon, le monde du travail n’avait que peu de choses à m’offrir. Six ans plus tard, c’est une autre limonade. Le petit monde capitaliste est reparti comme en 40, produisant toujours plus, réformant le chômage et poussant à la salle3.

Alors ça fait quoi d’être au chômage avec un projet bancal et précaire dans un monde occidental qui te demande d’être la meilleure version de toi-même chaque seconde qui passe ? Ça fait mal à la confiance en soi et ça laisse plein de place pour le syndrome de l’impostrice.

Depuis plusieurs semaines, je ne produis rien. Rien qui soit utile, j’entends. J’ai du mal à écrire, comme je vous le mentionnais plus tôt. Que ce soit pour parler de moi ou pour décortiquer certaines de mes (excellentes) lectures. Et ne rien produire à l’ère des réseaux sociaux et du partage en temps réel, c’est quasiment ne pas exister. Et toute éduquée et lucide que je sois quant à cette partie nocive des réseaux4, je ne peux pas m’empêcher de me sentir bien nullos face à tous les trucs trop intéressants, pertinents et superbement écrits que je lis ici ou là. [Pendant que moi je regarde la saison 22 de Grey’s Anatomy, que je fais des puzzles ou des sudokus en regardant ma boîte mail pro toutes les heures.] Mais j’ai été tout bonnement paralysée par la flemme et la lassitude de voir que 90 % de ma prospection auprès des rédactions de presse se soldaient par un épais silence qui prenait toute la place dans mon esprit. J’en ai pourtant écris des mails avec des idées d’articles ! J’essaie de faire les meilleurs matchs entre une idée et une ligne éditoriale, je m’efforce d’être un peu originale, de ne pas simplement proposer ce que d’autres font déjà très bien, d’aller sur des terrains un peu plus ignorés habituellement. Mais force est de constater que toutes ces idées qui me paraissaient, si ce n’est ultra novatrices, au moins pertinentes, sont ignorées dans la grande majorité des cas5. Je ne jette absolument pas la pierre aux rédactions. Je pense qu’elles reçoivent quatre tonnes de propositions comme les miennes, et surtout que des pigistes hyper enthousiastes qui savent aligner les mots correctement, il y en a des dizaines. Je ne fais que m’ajouter à une longue liste, je fais quand même un peu partie du problème, et pour qui je me prends d’ailleurs ?
Je sais également très bien que j’arrive dans un contexte compliqué, à la fois dans le milieu de la presse et dans celui de la culture. Les budgets baissent partout, le monde est ce qu’il est, entre génocide, guerres, ego trips mortifères de la masculinité hégémonique au pouvoir, canicules toujours plus précoces et intenses…

BREF, évidemment qu’à côté de tout cela ma crise existentielle doit vous paraître (et à moi aussi d’ailleurs) un peu insup’, mais j’essaie quand même d’être indulgente avec moi-même, de m’autoriser à ressentir ces déceptions, même si elles viennent de mon orgueil. Heureusement, au milieu de tous ces silences, il y a quelques petites choses qui se sont débloquées. Je vais même devoir par mal bosser cet été pour des papiers qui sortiront à l’automne, et ça c’est trop chouette. Et puis il y a d’autres perpectives qui se concrétisent un peu ici ou là. [Stay tuned.] On est bien loin de l’objectif SMIC, mais on s’approche de l’objectif KIFF. Ce qui est déjà pas mal dans la France à Macron.

Cet épanchement de ouin ouin un peu gênant aura eu le mérite de me faire écrire un peu, ainsi que de rappeler que les raies Manta sont les queens de nos océans, et c’est déjà beaucoup !

Merci de m’avoir lue.

1

Bref résumé des épisodes précédents : j’ai été libraire pendant dix ans, je ne le suis plus. J’ai décidé de tenter de devenir pigiste indépendante et d’en vivre en profitant de mes 18 mois de chômage pour me lancer avec un petit matelas de sécurité. C’est tout bien expliqué ici.

2

Allocation chômage d’aide au retour à l’emploi.

3

Oui, pour moi ces trois choses sont liées.

4

Je dis bien “cette partie”, je trouve par ailleurs qu’il y a plein de très chouettes choses dans les réseaux sociaux.

5

Il y a des rédactions qui me répondent, avec détails même, pour m’expliquer pourquoi ce que je propose ne leur convient pas, et ça c’est super parce que ça me permet d’affiner toujours plus ma prospection.

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