RSS Amplifier

Une vie de papier · May 3, 2026

Nouveau kink littéraire débloqué.

0
Sign in to vote or save

Une vie de papier · Une vie de papier

Jusqu’à récemment, je ne pensais pas avoir plus d’intérêt pour ce que l’on appelle le roman choral que pour d’autres structures narratives, mais il y a visiblement une forme spécifique de ce genre qui me touche particulièrement. Je ne parle pas des romans qui suivent deux, trois ou quatre personnages en alternance dans une linéarité narrative (comme dans Le Seigneur des anneaux). Je parle d’une structure qui pourrait presque s’apparenter à celle des recueils de nouvelles. Car s’il y a effectivement plusieurs voix pour nous rendre compte d’une même histoire, chacune s’intègre dans une localité propre, exprime une tonalité différente, s’inscrit même parfois dans une temporalité très éloignée de la précédente, et surtout, ne prend en charge la narration qu’une seule fois dans le livre. C’est une toute autre histoire, à chaque nouveau chapitre. Cette construction particulière apporte richesse, volume et profondeur au roman. Chaque voix que nous découvrons occupe plusieurs places : tantôt personnage principal d’un chapitre, secondaire d’un autre, parfois même simple figurant·e. Il y a comme un effacement de la hiérarchisation des personnages et de leurs points de vue, demandant parfois même un effort de réajustement pour les lecteurices. Lire le premier chapitre d’un roman en pensant passer 400 pages avec une voix, un personnage, dans un environnement précis, et se rendre compte qu’on ne retrouvera jamais cette configuration dans le reste du livre est pour le moins déroutant, parfois même super agaçant ! Et finalement, on se plaît à anticiper qui pourra être la prochaine voix, ce qu’elle nous dévoilera de l’univers du roman, comment elle se raccrochera aux branches déjà construites dans les chapitres précédents.

Récemment, j’ai lu quatre romans construits sur ce modèle et j’ai pu me rendre compte que cette forme de narration étoffait la portée politique et la richesse sociologique des récits. En créant tous ces points de vue, les auteurices permettent à des structures de classe de prendre forme, à des points de vue plus divers et inclusifs de s’exprimer. Ces histoires induisent alors une empathie plus forte, car répartie plus ou moins équitablement sur plusieurs manières de vivre et de penser les mêmes événements.

Voyons ce que cela donne dans ces quatre titres (comme d’habitude, toutes les références complètes sont en fin de lettre).

[Et vu la taille de l’intro, allez vous préparer un thé pour accompagner la lecture de la suite !]

“Personne n’est assez fou pour lire un livre à propos de cette merde.”

Eh bien moi si, et cette merde, c’est la destruction, parcelle par parcelle, d’Ironopolis, une ville du nord de l’Angleterre qui doit ce surnom à son passé industriel. Détruire pour mieux reconstruire, voilà le message envoyé par l’entreprise immobilière qui rachète chaque mètre carré de la ville pour mieux la gentrifier1, mieux effacer une image ouvrière pas assez scintillante. Avec Ironopolis (Le Typhon/Points), l’auteur mancunien2 Glen James Brown s’inscrit dans le genre de la littérature ouvrière en y ajoutant une touche de mystère presque horrifique. Sur fond de crise des logements sociaux, les différent·es narrateurices du récit – tantôt une mère au foyer en phase terminale, tantôt une coiffeuse en pleine faillite, tantôt un jeune adulte qui ne demande qu’à s’échapper de la tour insalubre dans laquelle il vit – dressent le portrait d’une ville en lutte. Chez Glen James Brown, la lutte est aussi visible à travers la description des corps, fatigués, malades, brisés, témoins directs de la violence sociale. Et en creux, derrière chaque mot, apparaît la présence lourde d’une figure menaçante rôdant autour du puits de la ville, une légende orale transmise de génération en génération par les habitant·es.

“Une fois que l’on brise une communauté, sa culture et ses histoires – ses histoires orales –, tout est perdu.”

La version française d’Ironopolis est le fruit du travail de Claire Charrier, traductrice spécialisée dans les romans du nord de l’Angleterre issus de la “working class” (elle a également traduit pour Le Typhon le second roman de l’auteur, L’Histoire de Mother Naked). J’ai dévoré ce texte en quelques jours (c’est un petit pavé), je l’ai trouvé extrêmement touchant et presque envoutant. L’auteur parvient à mêler un mystère presque surnaturel à un propos politique majeur, et nous rappelle ainsi que, pour faire société, il nous faut des attachements communs, des imaginaires partagés, une solidarité qui ne serait plus empêchée.

“Elle pense […] à ce que cela avait été d’avoir vingt et un ans et aucune idée de quoi faire de sa vie. Lui revient ce sentiment de naufrage qui l’envahissait le matin avant même qu’elle n’ouvre les yeux. Elle pense à la folie que c’était de mettre quatre adultes dans une boîte en béton s’élevant vers le ciel. L’appartement avait été un lieu affreux de tension psychique : le son étouffé de la béquille de son frère dans le couloir lorsque tout le monde dormait, le grincement de la charnière du placard à côté du frigo, le bruit sourd et fantomatique des tuyaux quand quelqu’un allumait l’eau chaude – comment tout cela trahissait ses allées et venues et ne lui laissait aucun moment pour être seule. Mais ce n’était même pas le pire, il y avait cette atmosphère que les murs aspiraient et amplifiaient – le son omniprésent de la vie qui l’assaillait constamment, plus fort que tout autre bruit, une clameur inéluctable qui jamais, jamais ne s’arrêtait. Et cela écorchait sa raison, comme les cordes effilochées d’un violon.”

De critique sociale, il est également question dans un roman allemand paru dans les années 1990, Des milliards de tapis de cheveux (L’Atalante). Je triche un peu en l’incluant dans cette sélection de lectures récentes, puisque je l’ai lu il y a deux ans. Mais à l’échelle d’une vie, c’est finalement plutôt récent. Ce roman d’Andreas Eschbach au titre très énigmatique est l’un des meilleurs – si ce n’est LE meilleur – romans de science-fiction que j’ai pu lire.
Sur une planète, une étrange coutume régit la vie économique : la confection de tapis de cheveux. Organisés en guilde, les tisseurs dédient leur vie à la fabrication d’un tapis créé à base des cheveux de leurs femmes afin de l’envoyer au palais impérial pour décoration. Vendre son tapis est un grand honneur et permet à la famille du tisseur de vivre jusqu’à ce que le fils tisse à son tour un tapis, le vende, et ainsi de suite depuis des générations. La tradition est solide, presque gravée dans le marbre, inculquée aux fils de tisseurs dès leur plus jeune âge. Y contrevenir est un blasphème et discrédite les familles.
Voici ce que l’on comprend dans le premier chapitre (dont la fin vous mettra déjà à plat) consacré à Ostvan, un tisseur. Dans les chapitres suivants, nous rencontrons d’autres personnages issus de classes sociales plus ou moins prestigieuses : un maître d’école, une marchande ambulante, un collecteur d’impôts, un archiviste, un rebelle… L’univers imaginé par Andreas Eschbach s’étoffe, chapitre après chapitre. Il y est question du travail, de la foi, du pouvoir, de la loyauté, de la désobéissance, et la fin est tout simplement époustouflante. Il est ressorti dans la jolie édition poche des éditions L’Atalante l’année dernière. Si vous hésitiez, cessez.

Depuis que je ne suis plus libraire, j’ai une manière différente de flâner en librairie. Je suis plus attentive aux tables (puisque je ne sais plus ce qui sort), et surtout, je passe énormément de temps à scruter les rayons (puisque je peux lire du fonds maintenant !) et notamment celui des littératures de l’imaginaire. C’est comme ça que je suis tombée sur Plus haut dans les ténèbres, qui m’a attirée par sa très jolie couverture bleutée. Premier roman de Sequoia Nagamatsu, ce texte se situe à la frontière de la science fiction et de la dystopie. Dans le premier chapitre, nous suivons Cliff, en 2030. Il se rend en Sibérie, dans une base scientifique, afin de poursuivre les travaux de sa fille morte tragiquement dans un ravin du cratère de Batagaika. Là-bas, elle avait trouvé les restes d’une enfant qui avaient été parfaitement conservés par la glace. Avec la fonte du permafrost, le virus qui l’avait tuée il y a des milliers d’années va se répandre et bouleverser la vie sur Terre pour des générations. Chaque chapitre sera alors l’occasion d’avancer dans le temps, parfois par dizaines d’années, parfois par centaines. Les narrateurices successif·ves seront, pour l’auteur, des moyens de questionner la manière dont nous faisons face à l’impensable. Comment continuer à vivre lorsque l’on est celle ou celui qui reste3 ? Comment réinventer les liens sociaux ? Comment faire renaître l’économie ? Et c’est peut-être là que le roman est le plus original, sûrement aussi le plus cynique : l’auteur imagine un véritable business de la mort, un expansion du marché des pompes funèbres, la création de concepts funéraires disruptifs.
Par rapport aux deux précédents romans, celui-ci a un ton beaucoup plus mélancolique. Certes, la critique du capitalisme est bien là, mais Sequoia Nagamatsu s’attache surtout à saisir une espèce d’énergie du désespoir. Il a beaucoup de tendresse pour chacun de ses personnages et sa sensibilité m’a tiré les larmes à plusieurs reprises. C’est un roman entièrement tournée vers la mort, et pourtant porteur d’une lumière fulgurante.

Le dernier titre dont je voulais vous parler est en revanche bien moins lumineux, puisqu’il s’agit d’un thriller psychologique. Amateurices de romans noirs, Rien ne pourra t’atteindre (Le Gospel) est pour vous !
En 1997, Sara Morgan, une jeune étudiante, est retrouvée morte dans les bois. Un crime pour lequel son petit ami est jugé, mais finalement acquitté car considéré irresponsable. Il aurait tué Sara lors d’une crise psychotique. Ce féminicide impuni n’aura de cesse de hanter les personnes ayant été touchées de près ou de loin par ce qui finit par devenir un fait divers parmi tant d’autres. Certain·es ont connu Sara, d’autres ne l’ont même jamais croisée, mais toustes résonnent, d’une manière ou d’une autre, avec les répercussions de cette affaire. La femme qui a découvert le corps, une journaliste enquêtant sur cet assassinat, la sœur du petit ami meurtrier… En creux, c’est évidemment le portrait de Sara que nous donne à lire l’autrice. Mais aussi, comme chez Sequoia Nagamatsu, on se demande que faire de la mort, de nos mort·es, de celleux des autres. Comment trouver le sens d’un événement aussi crument abject que promptement effacé par la dernière horreur en date ? Comme l’écrivait si justement Solveig – à qui je laisserai le mot de la fin – dans sa critique : “Les morts restent quelque part dans ce que leur absence fait aux vivants, dans les trajectoires déviées, dans les pensées que l’on réfrène, les gestes suspendus, les moments d’absence qui nous transportent dans le passé.”

Références :
Ironopolis, Glen James Brown, traduit de l’anglais (Angleterre) par Claire Charrier, Le Typhon (maison d’édition indépendante), 2023 / Points (groupe Média participations), 2025.
Des milliards de tapis de cheveux, Andreas Eschbach, traduit de l’allemand (Allemagne) par Claire Duval, L’Atalante (maison d’édition indépendante), 2016, puis dans leur collection “Neptune”, 2025 (première édition française en 1999).
Plus haut dans les ténèbres, Sequoia Nagamatsu, traduit de l’anglais (États-Unis) par Henry-Luc Planchat, éditions du Seuil (groupe Média participations), 2024 / J’ai Lu (groupe Madrigall), 2025.
Rien ne pourra t’atteindre, Nicola Maye Goldberg, traduit de l’anglais (États-Unis) par Floriane Herrero, Le Gospel (maison d’édition indépendante), 2025.

1

Faire en sorte qu’un quartier, une ville, soit habitée par une population plus aisée (par exemple, ouvrir des cafés et des concept stores dans des quartiers historiquement populaires, oui je parle du 19e arrondissement parisien, où je vis, et oui je fais partie du problème puisque je suis contente quand je vois des nouveaux trucs bobos ouvrir).

2

Habitant de Manchester, ce n’est pas une évidence, donc je précise.

3

Si vous avez vu la série The Leftovers, c’est complètement l’ambiance. Si vous ne l’avez pas vue, qu’attendez-vous ? (VRAIMENT, qu’attendez-vous ? C’est, pour moi, l’une des trois meilleures séries de tous les temps.)

Aucun post

Read the original on uneviedepapier.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.