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Une Page de Proust · Jun 29, 2026

Je déplorais ces temps de canicule

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Marcel & Sandrine · Une Page de Proust

Au cours d’une soirée chez la princesse de Guermantes, le narrateur croise l’un des médecins qui avait ausculté sa grand-mère lorsqu’elle souffrait d’une insuffisance rénale suite à une attaque cérébrale. Heureux de trouver quelqu’un à qui parler, le professeur en profite pour confirmer son diagnostic passé, car il a oublié le décès de la grand-mère du narrateur :

Je fus à ce moment arrêté par un homme assez vulgaire, le professeur E***. […] Il venait de guérir le prince, […] et la reconnaissance toute particulière qu’en avait pour lui Mme de Guermantes était cause qu’on avait rompu avec les usages et qu’on l’avait invité. Comme il ne connaissait absolument personne dans ces salons et ne pouvait y rôder indéfiniment seul comme un ministre de la mort, m’ayant reconnu, il s’était senti, pour la première fois de sa vie, une infinité de choses à me dire, ce qui lui permettait de prendre une contenance, et c’était une des raisons pour lesquelles il s’était avancé vers moi. Il y en avait une autre. Il attachait beaucoup d’importance à ne jamais faire d’erreur de diagnostic. Or son courrier était si nombreux qu’il ne se rappelait pas toujours très bien, quand il n’avait vu qu’une fois un malade, si la maladie avait bien suivi le cours qu’il lui avait assigné. On n’a peut-être pas oublié qu’au moment de l’attaque de ma grand-mère, je l’avais conduite chez lui […] Depuis le temps écoulé, il ne se rappelait plus le faire-part qu’on lui avait envoyé à l’époque. « Madame votre grand-mère est bien morte, n’est-ce pas ? » me dit-il d’une voix où une quasi-certitude calmait une légère appréhension. « Ah ! En effet ! Du reste dès la première minute où je l’ai vue, mon pronostic avait été tout à fait sombre, je me souviens très bien. »
C’est ainsi que le professeur E*** apprit ou rapprit la mort de ma grand-mère, et je dois le dire à sa louange, qui est celle du corps médical tout entier, sans manifester, sans éprouver peut-être de satisfaction. […] Les médecins […] sont en général plus mécontents, plus irrités de l’infirmation de leur verdict que joyeux de son exécution. C’est ce qui explique que le professeur E***, quelque satisfaction intellectuelle qu’il ressentît sans doute à voir qu’il ne s’était pas trompé, sut ne me parler que tristement du malheur qui nous avait frappés. Il ne tenait pas à abréger la conversation, qui lui fournissait une contenance et une raison de rester. Il me parla de la grande chaleur qu’il faisait ces jours-ci […]
À cause de la façon dont était morte ma grand-mère, le sujet m’intéressait et j’avais lu récemment dans un livre d’un grand savant que la transpiration était nuisible aux reins, en faisant passer par la peau ce dont l’issue est ailleurs. Je déplorais ces temps de canicule par lesquels ma grand-mère était morte et n’étais pas loin de les incriminer. Je n’en parlai pas au docteur E*** mais de lui-même il me dit : « L’avantage de ces temps très chauds, où la transpiration est très abondante, c’est que le rein en est soulagé d’autant. » La médecine n’est pas une science exacte. 📚

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