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Une Page de Proust · Jul 29, 2026

Certains souvenirs sont comme des amis communs

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Marcel & Sandrine · Une Page de Proust

Le narrateur croise M. Legrandin, un brillant ingénieur que ses parents admiraient avant de le juger trop snob. Souffrant de ne connaître plus d’aristocrates, il reproche au narrateur de se fourvoyer en les fréquentant dans les salons. Au cours d’un discours précieux, parsemé de références bibliques, Legrandin regrette la frivolité et le manque de goût pour la sincérité du narrateur — qui semble ne pas mal le prendre :

Avant d’arriver chez Saint-Loup qui devait m’attendre devant sa porte, je rencontrai Legrandin, que nous avions perdu de vue depuis Combray et qui, tout grisonnant maintenant, avait gardé son air jeune et candide. Il s’arrêta.
« Ah ! vous voilà, me dit-il, homme chic, et en redingote encore ! Voilà une livrée dont mon indépendance ne s’accommoderait pas. Il est vrai que vous devez être un mondain, faire des visites ! Pour aller rêver comme je le fais devant quelque tombe à demi détruite, ma lavallière et mon veston ne sont pas déplacés. Vous savez que j’estime la jolie qualité de votre âme […] En étant capable de rester un instant dans l’atmosphère nauséabonde, irrespirable pour moi, des salons, vous rendez contre votre avenir la condamnation, la damnation du Prophète. Je vois cela d’ici, vous fréquentez les “cœurs légers”, la société des châteaux ; tel est le vice de la bourgeoisie contemporaine. Ah ! les aristocrates, la Terreur a été bien coupable de ne pas leur couper le cou à tous. Ce sont tous de sinistres crapules quand ce ne sont pas tout simplement de sombres idiots. Enfin, mon pauvre enfant, si cela vous amuse ! Pendant que vous irez à quelque five o’clock, votre vieil ami sera plus heureux que vous, car seul dans un faubourg, il regardera monter dans le ciel violet la lune rose. La vérité est que je n’appartiens guère à cette terre où je me sens si exilé ; il faut toute la force de la loi de gravitation pour m’y maintenir et que je ne m’évade pas dans une autre sphère. Je suis d’une autre planète. Adieu, ne prenez pas en mauvaise part la vieille franchise du paysan de la Vivonne […] Pour vous prouver que je fais cas de vous, je vais vous envoyer mon dernier roman. Mais vous n’aimerez pas cela ; ce n’est pas assez déliquescent, assez fin de siècle pour vous, c’est trop franc, trop honnête ; vous, il vous faut du Bergotte, vous l’avez avoué, du faisandé pour les palais blasés de jouisseurs raffinés. On doit me considérer dans votre groupe comme un vieux pompier ; j’ai le tort de mettre du cœur dans ce que j’écris, cela ne se porte plus ; et puis la vie du peuple, ce n’est pas assez distingué pour intéresser vos snobinettes. Allons, tâchez de vous rappeler quelquefois la parole du Christ : “Faites cela et vous vivrez”. Adieu, ami. »
Ce n’est pas de trop mauvaise humeur contre Legrandin que je le quittai. Certains souvenirs sont comme des amis communs, ils savent faire des réconciliations ; jeté au milieu des champs semés de boutons d’or où s’entassaient des ruines féodales, le petit pont de bois nous unissait, Legrandin et moi, comme les deux bords de la Vivonne. 📚

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