RSS Amplifier

La Lettre de Trois degrés · Oct 5, 2025

#11 - Comment les Français perçoivent les risques climatiques

0
Sign in to vote or save

Trois degrés · La Lettre de Trois degrés

Une enquête Odoxa réalisée en septembre, à laquelle ont répondu 13 000 personnes, s’est intéressée à la perception des risques climatiques par les habitants de France hexagonale. Elle a été rapidement commentée à sa sortie mais elle mérite d’y revenir plus en détails car elle apporte des chiffres encore rares sur ces questions. Voici ce qu’on en retient.

1/ Plus d’1/3 des sondés considèrent “qu’il est déjà trop tard [pour] éviter un dérèglement climatique de grande ampleur”. C’est relativement important, mais moins que la part des sondés estimant que “nous pouvons encore éviter le pire” (52%).

Le résultat est toutefois biaisé car les réponses proposées étaient mal formulées : en réalité, les propositions 1 et 2 ne sont pas antinomiques et on peut très bien penser qu’elles sont justes toutes les deux. Ce qui importe ici est plutôt la tendance : + 5 pts en seulement trois ans pour la première proposition. Ce résultat n’est pas surprenant mais vient quantifier le phénomène.

2/ Le détail des résultats à la même question est instructif en termes d’âge : 43% des 35-49 ans pensent “qu’on ne peut plus éviter un dérèglement climatique de grande ampleur” contre 33% des 50-64 ans, 28% des 65-74 ans, 21% des 75 ans et +.

Il y a bien une fracture générationnelle sur la perception du dérèglement climatique.

Cette fracture se retrouve aussi quand on regarde les résultats par activité : alors que les actifs sont entre 34% et 43% à penser “qu’on ne peut plus éviter…” (et les étudiants 39%), les retraités ne sont que 27% à le penser.

L’enquête donne aussi le détail par régions mais les résultats sont assez homogènes selon les régions, surtout compte tenu de la marge d’erreur de ce type de sondages. Notons tout de même que c’est en Ile-de-France et en Normandie que l’on retrouve les taux les plus bas à cette même réponse (31% et 30%), versus 35, 36 et 37% dans la plupart du reste du pays.

3/ Quels risques climatiques sont perçus comme les plus menaçants au niveau local par les sondés, pour leur qualité de vie ? Les canicules et “les sécheresses et pénuries d’eau” arrivent en tête, quasi ex-aequo. Puis, dix points en-dessous, les tempêtes et orages, et encore en-dessous les inondations. Il sera intéressant de voir l’évolution de ces réponses au cours des prochaines années. D’ores et déjà, on constate que, dès que l’on sort des métropoles, ce ne sont pas les canicules qui sont perçues comme les plus menaçantes mais le manque d’eau.

Mais au-delà des écarts entre métropoles et ruralité, le plus frappant visuellement est de constater les différences parfois abyssales entre régions :

-La carte ci-dessous à gauche s’intéresse à la perception de la menace canicules. 4 régions, sur le quart nord de la France, se distinguent nettement du reste du pays, avec des écarts massifs y compris entre régions limitrophes.

-Sur la même image, la carte du centre concerne la perception de la menace “sécheresses et pénuries d’eau”. Là aussi, il y a rupture entre 4 régions au nord du pays et le reste. Les habitants d’Ile-de-France et de Normandie sont nettement moins nombreux qu’ailleurs, en proportion, à considérer ces risques climatiques comme menaçants pour leur qualité de vie locale.

-La carte de droite concerne les tempêtes et orages. Les habitants d’Ile-de-France se distinguent avec ceux des deux régions les plus au sud comme les moins inquiets à ce sujet.

Ci-dessous, les résultats pour les inondations (à gauche), et les incendies (à droite).

Le risque inondations est perçu de façon assez homogène selon les régions (moins de 10 pts d’écart entre les extrêmes), alors qu’il en va tout autrement, sans surprise, pour le risque incendies. Au-delà de la comparaison entre régions, les chiffres en absolu sont intéressants eux aussi car il montre par exemple que les incendies sont encore assez peu perçus comme une menace en Centre Val de Loire, région qui sera pourtant touchée elle aussi, bien qu’à des niveaux bien moindre que dans la partie sud. Ceci étant dit, il est évident que ces chiffres moyennisés masquent des disparités fortes au sein d’une même région.

Ces chiffres - et leurs évolutions dans les années à venir - pourraient être utiles comme base pour travailler localement sur la culture du risque de territoires, et donc sur leur adaptation. Des travaux de sciences sociales, que nous mentionnons en fin du numéro 2 de cette lettre, montrent en effet qu’une faible perception du risque par la population tend à entraver l’adaptation, et influe en particulier sur le consentement à payer pour s’en prémunir. Ces mêmes travaux soulignent aussi que chaque territoire a une culture du risque qui lui est propre, et que cette culture du risque, lorsqu’elle a des fragilités, renforce la vulnérabilité de la population aux aléas climatiques.

Nicolas Verlynde, dans une thèse sur la perception du risque d’inondation à Dunkerque et ses alentours, écrit aussi :

  • La conscience du risque et la crainte sont des éléments moteurs de la préparation face au risque” (Raaijmarkers et al., 2008).

  • Dans le cas des inondations, “la crainte d’incommoder la population ne doit pas être un frein à la mise en place d’une politique de gestion du risque centrée sur la vulnérabilité. Il est préférable que les habitants soient conscients plutôt que surpris en cas d’inondation”. (…) Il ne semble pas pertinent « d’avoir peur de faire peur » [à la population] au regard des enjeux actuels. Cette pensée est contreproductive dans le cadre d’une politique de gestion du risque visant à réduire la vulnérabilité des individus.”

  • “Par ailleurs, nous pouvons supposer que si l’aléa devait advenir sans que les populations en soient informées, les pouvoirs publics seraient très probablement considérés par l’opinion publique comme étant responsables de la situation.”

4/ C’est le chiffre qui a été le plus partagé de ce sondage : 28% des sondés disent qu’ils pourraient déménager dans les prochaines années pour réduire leur exposition aux risques climatiques. Le chiffre est élevé. Il apparaît comme crédible : une étude précédente, publiée par la Banque européenne d’investissement en 2024, indiquait même que “39% des Français pensent qu’ils devront déménager [à l’avenir, c’est à dire pas nécessairement dès les prochaines années] dans un endroit moins vulnérable au dérèglement climatique, même à proximité”, et “28 % disent qu’ils devront déménager dans une autre région”.

Ici, selon cette enquête Odoxa, dans les prochaines années 16% des Français disent qu’ils pourraient changer de commune en restant dans la même région, et 12% changer de région, pour raison climatique.

5/ Une région se distingue sans surprise comme “terre climatique désirable” : la Bretagne, très largement (37%) devant la Normandie (14%). On y retrouve ici les deux régions qui font d’ores et déjà l’objet de discours, parfois fantasmés, sur leur attractivité vis-à-vis du dérèglement climatique. Nous aurons l’occasion d’y revenir pour Trois degrés, mais mentionnons dès à présent que nous avions traité le sujet du “mythe du refuge climatique” dans un numéro précédent.

6/ Enfin, il est frappant, même si peu étonnant, de constater à nouveau les écarts massifs sur ce sujet du déménagement climatique, en fonction de l’âge des répondants. Le chiffre de 43% pour les moins de 35 ans montre à quel point la réflexion est partagée chez les générations qui subiront le plus les effets du dérèglement climatique. Quasi 1/3 des 35-49 ans, et 1/4 des 50-64 ans, prêts à déménager pour raison climatique, restent eux aussi des chiffres importants.

Il n’est pas surprenant non plus que les résultats varient fortement suivant les tailles d’agglomération, la capacité de mobilité étant souvent plus forte dans les métropoles qu’en ruralité. Il serait cependant intéressant, dans de prochaines études, d’avoir des précisions ; par exemple savoir dans quelle mesure le choix de rester est subi ou non. Les travaux de sciences sociales comme l’excellent “Ceux qui restent” de Benoit Coquard invitent à manier ces questions avec prudence. Des écarts de genre pourraient d’ailleurs aussi se constater (cf l’ouvrage “Les filles du coin” de Yaëlle Amsellem-Mainguy).

7/ Enfin, l’enquête s’intéresse à ce que les maires devraient faire en priorité pour réduire les risques climatiques, selon les Français. Ici il est intéressant d’aller regarder sur la droite en bleu clair les écarts par rapport à la moyenne nationale.

***

Il existe encore peu d’enquêtes sur ces questions et c’est ce qui rend celle-ci intéressante. Elle fournit une photographie, à date de 2025, de l’état de l’opinion sur les risques posés par le dérèglement climatique. Comment évolueront les réponses des Français dans les prochaines années ? A quelle vitesse l’opinion bougera-t-elle ? Sur quels types de risques en particulier ? Certaines catégories de population (par âges, par régions, par tailles d’agglomération…) évolueront-elles plus que d’autres ? Ce sont ces dynamiques que l’on suivra lors des prochaines enquêtes de ce type.

C’était la 11e édition de la Lettre de Trois degrés. Retrouvez les précédentes ici. A bientôt !

Read the original on troisdegres.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.