Quand mon invitée me raconte son parcours, une phrase revient plusieurs fois : “Je me suis rendue compte que je me suis sur-adaptée.”
Mon invitée a passé plus de 15 ans dans de grands groupes. Engagée, exigeante avec elle-même, animée par un fort besoin de relations humaines et de sens. Elle a tout donné pour ses organisations. Jusqu’à l’épuisement.
Son témoignage est un voyage à travers l’épuisement professionnel mais c’est aussi et surtout un récit de reconstruction, de l’importance de poser des limites, de s’ancrer dans ses valeurs, et de comprendre qu’on n’est pas obligée de trouver le sens uniquement au travail.
Au début de sa carrière, dans le domaine commercial, mon invitée évolue dans un environnement qu’elle décrit comme collaboratif. Elle aime les échanges informels avec les collègues, le travail d’équipe, le management de proximité.
Puis les transformations d’entreprise arrivent. La gouvernance change. Les individus autour d’elle se renferment sur eux-mêmes. Elle constate que
“l’individualisme a vraiment pris le dessus, où les personnes commençaient à cacher des choses, à ne pas être francs et à ne pas œuvrer pour le collectif.”
Pour elle qui porte des valeurs d’engagement et de transparence, c’est le début d’un questionnement douloureux.
“Je me suis sentie moins pressurisée, et les collègues étaient pressurisés avec des réactions qui étaient vraiment parfois de l’ordre de l’individualisme.”
Cette situation la marque profondément. Elle finit par quitter cette fonction parce qu’elle n’y retrouve plus ce qui compte pour elle : le lien humain.
Mission suivante en tant que cheffe de projet dans l’informatique. Un domaine qu’elle ne connaît pas du tout.
Un accompagnement de deux mois est prévu à sa prise de poste, mais très rapidement, voyant qu’elle se débrouille, on retire la ressource censée l’accompagner pour l’affecter à un autre projet.
Elle se retrouve donc à
“apprendre son métier et en même temps délivrer à des niveaux de qualité qui étaient attendus, à un niveau d’exigence assez fort.”
Sans le savoir encore, elle entre dans la sur-adaptation.
Elle découvre un environnement majoritairement masculin, des équipes où les égos ressortent, des collègues qui défendent leur pré carré plutôt que le collectif.
“Ça m’a demandé beaucoup d’énergie pour créer du lien, pour essayer de faire en sorte que les personnes dépassent leur individualité et leurs objectifs personnels.”
Mais le plus dur, c’est ce qui se passe après : les projets sur lesquels elle travaille pendant des mois, parfois une année complète, sont arrêtés du jour au lendemain à cause de changements de gouvernance.
“Je suis arrivée dans une phase où je me suis vraiment posé la question de mon utilité. À quoi ça servait, en fait, de donner autant d’énergie, autant de temps, des heures à rallonge, pour arrêter des choses ?”
Son manager direct est bienveillant, la soutient, mais au niveau de la direction, les sponsors de projet disparaissent dès qu’il faut prendre des décisions difficiles ou donner des moyens.
“On me dit qu’il n’y a pas de budget pour faire évoluer les collaborateurs, pour les former. Et à côté de ça, on peut lancer des projets à plusieurs milliers d’euros et l’arrêter du jour au lendemain parce qu’un directeur a changé.”
Cette incohérence la travaille mais elle tient quand même plusieurs années sur ce poste.
Épuisée, en perte de sens, elle cherche une mission qui réponde à son besoin profond de se sentir utile.
“Si je vais dans la RSE, concrètement, on traite la partie business, mais on a un côté aussi d’impact sur la société.”
Bingo, pense-t-elle : voilà quelque chose qui a du sens.
Mais son arrivée dans la RSE est, avec ses propres mots, “violente.”
Elle rejoint une petite équipe avec très peu de moyens, beaucoup de sujets à adresser, et du retard à rattraper. Les relations humaines ne sont pas fluides dans l’équipe. Les attentes sont extrêmement fortes.
Comme toujours, elle se donne à fond. On lui fait des retours très positifs sur la qualité de son travail. Mais on lui demande toujours plus.
Au bout de quelques mois, elle a besoin d’un premier arrêt d’une semaine. Elle est “sur les rotules.” Son médecin lui dit qu’une semaine ne sera peut-être pas suffisant, mais elle argumente qu’elle a des congés après.
Quelques mois plus tard, nouveau changement de stratégie... Elle est en pilotage de cette transformation, en plus de tout ce qu’elle gère déjà.
C’est là que les insomnies commencent. Elle cogite tout le temps. Elle développe des problèmes gastriques.
“C’est dur, je sais que c’est dur, mais c’est pour la société, l’impact pour la société qu’on le fait.”
Elle part en congés. Pour la première fois depuis le début de sa carrière, elle prend une longue période.
Mais elle revient des congés
“à plat, toujours à plat, autant à plat au départ qu’à l’arrivée.”
“Je n’avais plus aucune envie au fond de moi. Même si j’ai une famille, je n’arrivais plus à retrouver le réconfort et l’apaisement dans ma famille.”
Tout ce qu’elle aimait faire - cuisiner, recevoir des amis, passer du temps de qualité avec ses proches - elle le fait par automatisme, sans aucune envie.
Quand elle reprend le travail et qu’on lui demande comment ça va, “les larmes commençaient à couler tout seul et je n’arrivais plus à gérer mes émotions.”
Elle va voir son médecin pour demander des vitamines, du magnésium mais le médecin lui dit
“Je pense vraiment qu’il va falloir qu’on arrête. Si on continue, je ne peux pas vous dire où est-ce que vous retomberez.”
Premier arrêt : une semaine. Mais elle retourne au bureau pour faire des passations parce qu’elle se sent coupable.
“Je me sentais coupable. Je savais qu’on était en sous-effectif et qu’il y avait beaucoup de sujets.”
Au bout d’une semaine, l’arrêt est prolongé d’un mois. Puis encore prolongé.
Elle découvre alors de l’intérieur ce dont elle avait beaucoup entendu parler : l’épuisement professionnel.
“Ma réalité de vie à cette période-là, c’était : je me levais, je ne savais pas trop dans quel état j’allais me retrouver le soir, je pleurais. Pour pouvoir pleurer cinq minutes plus tard, dix minutes plus tard, ne pas pleurer mais être amorphe.”
Elle n’a plus envie de sortir dans la rue. Elle a peur du regard des autres. Elle se sent comme “un déchet, un rebut” parce qu’elle n’a plus d’activité professionnelle.
“Mon ressenti à un moment, c’était que j’ai l’impression d’être un robot qui devait accomplir des tâches, des exigences, sans lien humain.”
Au début, elle cogite : “Tel sujet, qui va le traiter ? Est-ce que je vais être en capacité ?” Elle a perdu conscience de ses capacités.
Mais elle a une chance immense : une famille soutenante, des amis présents, un médecin qui connaît les sujets d’épuisement professionnel, et sa foi.
Elle teste tout : sophrologie, marche en montagne, acupuncture, course à pied. Elle reprend une thérapie qu’elle avait déjà faite quelques années auparavant. Elle engage un bilan de compétences.
Son médecin lui répète :
“Ne vous attendez pas à ce que dans un mois, ça soit parfait. Acceptez que ça va prendre le temps qu’il faudra par rapport à vous.”
Au bout de huit mois environ, elle commence à ressentir à nouveau du plaisir.
“Je me suis sentie vraiment revivre et surtout ancrée dans mes valeurs. Il y a des choses que je n’accepte, que je n’étais plus prête à accepter et je le disais, que ça fasse plaisir ou pas.”
Avant l’épuisement, elle prenait beaucoup de choses sur elle. Elle capitulait. Elle acceptait des situations qui n’étaient pas acceptables.
Maintenant, c’est fini.
Elle reprend avec un mi-temps thérapeutique. Mais c’est compliqué. L’organisation n’adapte pas la charge de travail.
On lui dit :
“Sois moins exigeante, prends de la hauteur, prends de la distance. Tu peux déléguer.”
Mais elle répond :
“La délégation, ça implique quand même une charge mentale pour la personne qui délègue.”
On lui dit aussi : “Tu as tout dans ta tête, tu as l’habitude de faire ça.”
Elle réagit violemment à cette phrase : “Je ne suis pas un robot. Ma tête, elle explose. Ma tête n’a pas à retenir tout ça. Le boulot doit être au boulot et ma tête doit être libre.”
Elle commence à poser des limites claires. Elle apprend à dire stop.
Aujourd’hui, elle est repassée à 100%. Elle va bien.
“Je n’accepte plus qu’on me demande de me sur-adapter, et c’est un non. Je sais que ça ne fait pas du tout plaisir à certaines personnes, mais je ne suis pas là pour faire plaisir aux gens.”
Elle a compris plusieurs choses fondamentales :
Sur l’engagement :
“Quand je m’engage dans quelque chose, j’y vais et je le fais jusqu’au bout. Maintenant, je ne le fais plus à mes dépens. Je pose des conditions et je dis : je peux le faire dans ces conditions-là. Les conditions sont réunies, j’y vais. Elles ne sont pas réunies, je n’y vais plus.”
Sur le sens :
Elle a découvert qu’on n’est pas obligé de trouver le sens uniquement au travail. Elle cultive les relations humaines qui comptent, au travail et ailleurs. Elle s’engage dans d’autres activités qui ont du sens pour elle. Elle a repris la danse après 15 ans d’arrêt.
Sur les relations humaines :
Elle a compris qu’on n’a pas tous les mêmes besoins.
“J’arrive dans un endroit, ok, je crée de la relation humaine avec la personne qui est dans cette dimension. La personne qui ne veut pas, qu’elle passe sa route, je n’ai pas de sujet avec ça.”
Sur la responsabilité de l’entreprise:
“On est dans des environnements où aujourd’hui, on est obligé de poser les limites, sinon l’organisation ne la pose pas pour nous.”
“À quel moment on a une réflexion globale en se disant, il faut qu’on arrête un peu, qu’on prenne un peu plus de recul sur ces sujets-là dans les organisations, parce que ça devient trop l’affaire des personnes ?”
À la fin de notre conversation, je lui demande : “Et si c’était à refaire ?”
Elle répond : “Tout ce que j’ai pu vivre, ça m’a permis de grandir et d’être qui je suis aujourd’hui. Cette phase douloureuse, ça m’a permis aujourd’hui d’être complètement ancrée et d’affirmer ce qui est important, ce qui n’est pas important.”
Et elle ajoute, pour celles qui traversent l’épuisement en ce moment :
“Qu’elles ne le perdent pas, vu qu’il y a un après, et que cet après, il est beau.”
Ce témoignage montre qu’on peut se reconstruire après un burn-out. Qu’on peut rester engagée sans se brûler. Qu’on peut être exigeante sans se détruire.

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