Depuis quelques temps, j’ai envie de parler plus souvent de littérature et d’écriture ici. Sauf que ça ne fait pas partie de ma ligne éditoriale. J’ai hésité plusieurs fois à créer un deuxième Substack pour scinder mon côté “moi en tant que personne lambda” (ex-salariée perdue, minimaliste, féministe, consommatrice, neurodivergente, geek, etc.) et mon côté “autrice” (y compris mes lectures, parce que pour moi les deux sont intimement liés).
Après quelques jours d’hésitation, j’ai fini par créer une rubrique ici même pour séparer tout ce qui touche au livre, du reste.
Comme si “moi en tant que personne lambda” n’était pas aussi mon moi “autrice et lectrice”.
Un compromis pour éviter de m’éparpiller.
Mais au-delà de l’éparpillement, il y a un autre aspect qui m’a sauté aux yeux : c’est notre tendance à compartimenter notre présence sur Internet, car chaque profil doit avoir une ligne directrice, car chaque plateforme a son public type.
Et en fait, c’est fatigant, de tout le temps se demander ce qu’on peut et doit dire où, et comment, pour contenter son audience et correspondre à l’image qu’on veut créer. Je ne parle même pas nécessairement des réseaux d’influence, mais aussi de ce qu’on poste pour nos proches.
Ça va tellement loin que l’application sociale de suivi de lectures Babelio a décidé d’inclure la possibilité d’avoir deux comptes distincts sur cette plateforme, parce que selon les followers que l’on a… on ne devrait honnêtement montrer tout ce qu’on lit ??? (Je ne les blâme pas eux, j’imagine qu’ils l’ont fait parce qu’il y avait de la demande.)
Ça rejoint un peu cette idée “d’esthétique” de lecture qui prévaut sur le contenu des livres, l’un de points sur lesquels je râlais dans mon article sur le monde littéraire actuel (lien en bas). Si la tranche du livre n’est pas de la bonne couleur, si l’illustration ne cadre pas avec ce qu’on veut montrer, alors il ne vaut pas la peine d’être lu.
On vit dans une ère de l’influence, où on nous fait croire que c’est le côté “humain” qui attire vers notre contenu, mais la réalité, c’est que cette compartimentation nous déshumanise.
Ça s’observe beaucoup dans le marketing d’influence, mais je pense qu’on a aussi tendance à faire ça dans notre vie privée, sur les réseaux sociaux d’ami·es et de proches.
On a différentes esthétiques, différentes directions artistiques, différents tons, voire différentes idées.
Quel taf de gérer toutes ces identités et de ne pas les mélanger, de faire un arrêt sur image avant d’écrire le moindre mot, de valider la moindre photo, pour s’assurer qu’on est aligné·e avec sa vision pour ce média-là sur ce profil-ci.
(C’est évidemment différent pour les personnes qui ont un compte vitrine pour promouvoir leur activité pro. Là, oui, pitié, épargnez-nous vos photos de rencards, vos vidéos de concert où on n’entend rien, et vos piques-niques en famille.)
Les algorithmes récompensent la conformité. Or, qu’on se l’avoue ou non, même quand on poste “sans trop essayer d’être vu·e/lu·e/écouté·e…”, on espère quand même l’être.
Sinon, on écrirait dans un journal papier, on enregistrerait nos idées sur une K7 au lieu d’en faire un podcast, et on se prendrait en photo juste pour pouvoir oublier celles-ci dans les limbes de notre smartphone.
La réponse algorithmique à ce qu’on met en ligne conditionne le persona qu’on développe, consciemment ou non.
Or, ces algorithmes mettent en valeur les personnes qui respectent les codes de leur niche. En conséquence, je pense que les consommateur·rices de contenu développent également un réflexe qui les fait s’arrêter et réagir à des contenus qui ressemblent à ce qu’ils connaissent déjà. Un cercle sans fin.
Quand on poste, il vaut donc mieux ranger tout ce qui dépasse, tout ce qui dénote, ce qui fait notre individualité, parce que tout ça nous fait perdre des points.
Nous sommes la somme de beaucoup d’aspects différents, c’est ce qui fait notre personnalité dans la vraie vie. Pourtant, dès lors qu’on affiche “trop” de ces facettes, on tombe rapidement dans des catégories vagues (“lifestyle”), ou on perd de l’audience. Parce qu’en réalité, beaucoup de gens ne veulent pas vraiment suivre un individu, mais bien une atmosphère, une idée, un concept.
Et je ne pointe pas du doigt, ça m’est déjà arrivé d’arrêter de suivre quelqu’un parce que tous les aspects de son contenu ne m’intéressaient pas suffisamment. Mais en tant que personne qui publie des choses sur des plateformes publiques, on ne devrait pas baser notre contenu sur les chances de perdre ou gagner des vues, des likes, des followers… ou de désintéresser nos proches. Les réactions à ce qu’on poste ne devraient pas avoir un tel impact sur ce qu’on choisit de montrer ou de dire.
Quand on vit dans un monde où chaque opinion et/ou décision peut être postée, aimée, partagée, commentée, et jugée, la ligne entre qui nous sommes vraiment et qui nous avons appris à être devient de plus en plus floue. L’individu moderne existe devant un public virtuel, que ce soit ses ami·es, sa famille, ses collègues, ou des inconnu·es, il y a toujours quelqu’un en train de regarder. Dans ces conditions, il semble que nous n’ayons d’autre option que d’incarner des personnes soigneusement mises en scène, dans le but d’obtenir l’approbation des gens autour de nous.
Haaniah Unez, “Are We Losing Ourselves?” sur Substack (ma traduction)
Alors, non seulement on divise notre personnalité en catégories bien différenciables, quitte à perdre des miettes de soi par-ci par-là, mais en plus, on gomme tout ce qui pourrait nous rendre marginal·e dans notre propre niche.
Quand j’étais en train de me reconvertir (ça sonne très spirituel…) pour devenir programmeuse, notre coach en emploi m’avait affichée devant tou·tes les apprenant·es parce que j’avais écrit un titre professionnel un peu rigolo sur LinkedIn, quand j’aspirais encore à jongler entre écriture et développement logiciel.
Elle m’a dit “on ne fait pas d’humour sur LinkedIn”.
Comme si, dans le monde du travail, on n’était plus la personne qu’on est dehors.
(Après on va dire aux personnes autistes de ne pas pratiquer le masking parce qu’il risque de mener au burn-out alors que depuis qu’on est étudiant·es, tout le monde nous dit qu’on doit afficher une personnalité différente au boulot…)
D’ailleurs, ça me fait penser à ce post, et à toutes les fois où j’ai dit que j’avais l’esprit d’équipe parce que c’était ce qu’il fallait dire dans ce contexte-là.
Le taf, c’est probablement le contexte où on doit le plus jouer avec ces pièces qui composent notre propre puzzle. Corporate nous force à nourrir une entente cordiale entre collègues, à prétendre s’ouvrir aux autres lors d’exercices ou de team buildings, mais le curseur entre “adorable, c’est un·e humain·e aussi, je peux développer de la compassion pour lui/elle et ne pas être un connard fini/une vraie bitch dans nos relations quotidiennes” et “oh my, quel·le weirdo, et dire que je vais devoir me coltiner cette personne au quotidien et faire semblant de ne pas la détester” est difficile à situer.
Pour résumer la phrase alambiquée ci-dessus, on (le management) cultive cette idée qu’il faudrait que tout le monde s’entende bien, se fasse confiance et se connaisse pour travailler efficacement ensemble, mais en même temps, trop dévoiler sa vraie personnalité équivaut à se distancier des autres.
(Et après tous ces exercices pour resserrer les liens dans l’équipe, tu dois essayer de te souvenir des choses que les autres savent à propos du personnage de fiction que tu joues de neuf à cinq, cinq jours par semaine, et ne pas te tromper dans le scénario.)
Au final, ce n’est pas seulement une question de boulot. Est-ce qu’on n’est pas différent·e selon l’ami·e qu’on a en face de soi ? Selon l’événement auquel on participe ? Le lieu ? Le contexte ?
Et surtout, pourquoi surveille-t-on sa ligne directrice dans quasiment toutes les situations, nous refusant d’être juste nous-même ?
Cette question me fait aussi penser au sujet de la compartimentation du corps des personnes identifiées comme femmes, et des personnes sexualisées de manière générale.
J’ai lu plusieurs essais sur la manière dont l’apparence physique des femmes est traitée par la société (article dans les liens plus bas), et cette idée que le corps des femmes n’est souvent vu que comme un ensemble de parties jugées et jaugées individuellement revenait très souvent.
C’est pourquoi le regard masculin (male gaze) objectifie souvent les corps féminins, au cinéma par exemple, à travers des gros plans sur une partie précise du corps, en montrant rarement la femme dans son ensemble ou sa tête (le siège de la pensée et de la réflexion).
Là encore, ça me fait penser aux cases dans lesquelles on veut ranger les femmes : célibataire ou casée, épouse ou putain, mère ou amante, carriériste ou bonne mère… ce qui représente souvent un frein à l’épanouissement pluriel. Et donner de toute sa personne à un seul aspect de sa vie, c’est dangereux en termes de résilience.
Parce que, quand on perd l’un des statuts qui fédérait de l’attention, une communauté, qui influençait nos rituels et notre organisation, que reste-il, si on a gommé le reste ?
À part le dernier point, sur la compartimentation sociale et physique des femmes, on pourrait se demander si c’est vraiment un problème, tout ça, en soi. Et honnêtement, je n’ai pas de réponse concrète.
Mon avis, c’est qu’à trop se plier aux exigences des algorithmes et aux tendances du web, on pourrait s’oublier. Idem pour les masques qu’on porte pour ne pas dénoter au travail ou dans d’autres contextes sociaux où on se sent jugé·es.
Il n’y a peut-être pas de problème tant qu’on arrive encore à savoir si on fait les choses pour son nourrir son persona, ou parce qu’on le veut réellement. Tant que, dans la vraie vie, on arrive encore à être cette personne entière, au moins avec nos personnes de confiance.
Plusieurs articles et vidéos que j’ai consultés récemment émettaient l’hypothèse que cette compartimentation fait de nous des personnes moins intéressantes et plus lisses, parce qu’on se concentre sur des aspects reconnus socialement mais qu’on laisse peut-être tomber tout ce qui n’est pas “rentable” socialement. Précisément, ce qui nous différencie de la masse.
Même si c’est difficile de se prononcer strictement sur la question, je dois l’avouer, ça m’arrive souvent de me perdre. Parfois, je ne sais plus si je lis un énième essai sur le féminisme parce que c’est un sujet qui m’intéresse, ou parce que je sais que j’ai une liste de recommandations de littérature féministe sur mon blog et que je me sens investie d’une mission de continuer à la compléter. Et souvent, je me demande ce que je peux me permettre de dire où et comment. Je me demande si je devrais commencer un nouveau blog pour parler de ma passion numéro 127 278, parce que ça n’intéresse pas les gens qui me lisent déjà, et c’est de la charge mentale et du temps que je dépense uniquement à répondre à une exigence qui n’est pas la mienne, au départ.
Si c’est un problème ? Je ne sais pas, et ça m’intéresse de connaître ton opinion sur le sujet, mais je dirais qu’il faut quand même garder à l’esprit :
que c’est important de savoir si on a un profil public dans un but professionnel précis (vitrine de services ou produits), où c’est justifié d’avoir une ligne directrice cohérente et restreinte, ou si nos profils sont censés nous permettre de nous exprimer et de faire du lien (et alors, pourquoi vouloir se compartimenter et cacher certaines de nos facettes)
que si on décide volontairement de compartimenter, il faudrait à tout moment pouvoir évaluer si cette compartimentation ne déteint pas sur notre personne entière et réelle, sur nos activités, nos centres d’intérêt…
que jouer un rôle sans arrêt au travail, ou dans d’autres contextes compétitifs et exigeants, ça peut mener au burn-out (et ça ne fait pas partie de ta description de poste, probablement, alors tu n’es pas payé·e pour prendre cette charge sur tes épaules)
qu’il vaut mieux peu de connexions vraies que beaucoup de connexions ténues, mais c’est juste une opinion après tout
Sur le blog : Se défaire de notre obsession de l’apparence physique des femmes
Sur Substack : Faut-il lire de la merde pour se détendre ?
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