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La newsletter du design accessible · Nov 3, 2025

Design validiste : comment rompre les normes systémiques

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Tamara Sredojevic · La newsletter du design accessible

Bonjour tout le monde,

Cette édition s’adresse à toutes celles et ceux qui portent l’accessibilité, officiellement ou non, dans leur équipe.

Notre société repose sur un système qui privilégie les personnes valides au détriment des personnes handicapées. Et ce mécanisme se retrouve aussi en design. On croit concevoir pour “tout le monde”, mais en réalité on se concentre sur les gens qui nous ressemblent, avant de se demander si ça fonctionnera pour les personnes handicapées. Une binarité malvenue, pour nous autres humains qui ne pouvons pas être rangés si facilement dans des cases.

Cette réflexion est le point de départ du talk que j’ai donné à Paris Web cette année. J’en ai tiré une version plus courte sous forme d’article, déjà disponible sur mon blog.

En attendant le replay, je voulais aussi partager quelques leviers de transformation pour un design anti-validiste — au-delà de la seule accessibilité de nos interfaces. Comment faire évoluer une industrie entière pour qu’elle s’adapte réellement à tout le monde ? Ce n’est pas facile, mais on peut quand même faire bouger les choses.

Ces leviers viennent de mes échanges avec des spécialistes de l’accessibilité, des personnes handicapées, et de mon expérience à la MAIF, où je travaille depuis près de trois ans comme UX designer et référente en accessibilité numérique.

Bonne lecture,
Tamara.

En repensant à mes débuts à la MAIF, je me suis rendu compte que j’avais passé beaucoup de temps à poser des questions. Pas de manière stratégique au départ, mais parce que je voulais vraiment comprendre comment l’entreprise fonctionnait. Ces questions ont créé du dialogue avec mes collègues et nous ont permis de co-construire des solutions pour améliorer l’accessibilité. Avec le recul, je crois que c’est l’un des leviers les plus efficaces. Parce qu’imposer des solutions ou accuser vos collègues de ne pas s’y intéresser met tout le monde sur la défensive. La curiosité partagée, à l’inverse, transforme vos collègues en alliés.

Remplacez les accusations par des questions ouvertes. Au lieu de “tu n’as pas pensé à l’accessibilité”, demandez “comment tu t’assures que tes annotations arrivent jusqu’aux devs ?”. Vous identifierez la vraie source du blocage — formation manquante, outil inadapté, process défaillant — et vous pourrez agir là où c’est réellement nécessaire.

Les premières fois que j’ai suggéré de faire de la recherche utilisateur avec des personnes handicapées, on m’a répondu que ce serait illégal car leur état de santé est une donnée privée. Je l’ai même entendu chez des prestataires de recherche. Plutôt que de la traiter comme un verdict définitif, j’ai vu cette réponse comme un signal de ce que je devais creuser en tant que référente.

Grâce à Gwenaëlle Brochoire, j’ai appris qu’on pouvait tout à fait faire de la recherche inclusive. En utilisant les questions du Washington Group, on identifie des situations d’usage sans jamais collecter de données sensibles. Une fois armée de ces éléments, j’ai pu les réutiliser à chaque objection. Et petit à petit, la réponse provisoire est devenue un vrai changement de pratique : on a commencé à mener de la recherche inclusive, en embarquant nos prestataires avec nous.

Quand on vous fait une réponse bloquante, demandez-vous s’il y a une idée reçue à déconstruire. Dosez vos efforts et ne cherchez pas à convaincre tout le monde d’un coup. La déconstruction prend du temps. Les réponses provisoires d’aujourd’hui peuvent évoluer et transformer un “non” en “bien sûr”. Soyez patients.

Souvent, on bloque tellement sur la manière de résoudre un problème complexe qu’on passe à côté de solutions simples. Décider d’inclure les personnes handicapées au cœur du design n’est pas un petit changement. C’est une démarche politique, sociale et économique, bien plus large que la seule question de l’accessibilité technique. Pour y parvenir, il faut apprendre à renverser nos schémas mentaux — y compris en tant que designers.

Organisez un atelier de Design Fiction avec votre équipe. Au lieu de demander “comment améliorer notre service ?”, posez la question : “comment garantir son échec auprès des personnes handicapées ?”. Laissez surgir les idées absurdes, provocantes, exagérées. Ensuite, retournez chaque idée pour en faire une action positive. “Trouvons la solution entre designers valides” devient “et si on demandait directement à quelqu’un de concerné ce dont il a besoin ?”. Ce type d’exercice aide aussi à convaincre les parties prenantes de changer de méthodologie pour faire avancer l’accessibilité.

Mettre en place des process d’AccessibilityOps, c’est utile : former les designers à annoter les maquettes, rappeler aux devs de vérifier les attributs, documenter les bonnes pratiques. Mais si personne ne comprend pourquoi c’est important, si personne ne voit le lien entre ces gestes et l’exclusion systémique, ces efforts resteront mécaniques.

C’est ce que j’ai réalisé en échangeant avec Charlotte Puiseux, qui me parlait de sa fatigue face à la violence sur Internet — une violence qu’elle connaît déjà bien dans le monde réel. Dans la rue, on l’interroge sans cesse sur son corps, sa santé, comme si elle devait des explications à tout le monde. Et c’est pareil en ligne : des inconnus lui posent des questions très personnelles qu’on ne poserait jamais à quelqu’un de valide.

Ces comportements, qu’on banalise souvent, montrent pourquoi certaines personnes se tiennent à distance du numérique. Et pourquoi la conformité technique ne suffit pas. Un service peut être “100 % conforme” tout en restant validiste dans sa logique ou dans la manière dont il s’adresse aux gens.

Le “100 % accessible” serait donc à la fois conforme et anti-validiste — un environnement sans curiosité déplacée, sans stigmatisation, et où chacun se sent légitime et en sécurité.

Faites de la vraie recherche inclusive quand c’est possible : testez avec des personnes handicapées qui ne travaillent pas dans le numérique. Sinon, faites de la recherche documentaire : lisez des témoignages, regardez des vidéos, contactez des personnes pour des interviews informelles. L’expérience de ces personnes en dehors du numérique sera différente, parfois brutale, et vous apprendrez des choses que vous n’auriez jamais imaginées. C’est parfois la nuance qui fera la différence dans votre approche et votre façon de parler du sujet.

Quand on travaille sur l’accessibilité, on finit souvent par parler entre gens déjà convaincus. On assiste aux mêmes conférences, on cite les mêmes références. C’est confortable, rassurant — mais ça limite notre impact.

Pour que l’accessibilité progresse, il faut sortir de nos chambres d’écho. Aller voir ce qui se dit ailleurs. Discuter avec des métiers qu’on écoute peu. Lire les travaux de recherche ou d’associations militantes en dehors du numérique. C’est dans ces dialogues qu’on découvre les angles morts de nos pratiques.

Variez vos sources d’inspiration : abonnez-vous à des newsletters en dehors de votre domaine, invitez des profils différents à vos ateliers, assistez à des événements qui ne parlent pas explicitement de design ou n’en parlent pas comme vous. Et quand vous partagez vos apprentissages, adressez-vous aussi à celles et ceux qui n’auraient pas cliqué spontanément sur un article “accessibilité”.

Read the original on tamarasredojevic.substack.com

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