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👋 Je m’appelle Sophie Gliocas, j’ai 32 ans, je vis à Paris et je suis romancière. Ici je raconte mon quotidien d’autrice publiée, mais surtout mon expérience en tant que femme désormais trentenaire, ainsi que tout ce qui m’a façonné avant : l’enfance, l’adolescence et puis la vingtaine.
🩷N’oublie pas de liker cette lettre une fois que tu l’auras lue : un micro-geste pour toi, et une grande aide pour moi !
Mais quel été déprimant.
Roh, pardon de débuter aussi abruptement, je ne suis pas d’humeur à faire semblant.
Après les canicules étouffantes apparues dès juin, nous sommes nombreux et nombreuses à suivre l’évolution des incendies partout en France (Fontainebleau x2, les Landes, la Gironde, le Var, Dijon… pfiou) en se sentant impuissants. Les habitants fuient leurs logements, maisons qu’ils ne sont pas sûrs de retrouver intacts à leur retour et ça me brise le coeur.
À l’heure où j’écris ces mots, plus de 90 pompiers ont été blessés en Gironde, des animaux qui n’ont rien demandé se sont retrouvés prisonniers au milieu des flammes, d’épaisses fumées toxiques surplombent Bordeaux et alentours, des bénévoles s’activent sur place tant bien que mal pour aider les secours et… le reste doit encore s’écrire.
Chaque jour se révèle un peu plus anxiogène que le précédent, vous ne trouvez pas ? Plus possible de nier les conséquences catastrophiques du réchauffement climatique. D’ailleurs, beaucoup d’entre nous s’interrogent sur ce qui a été réellement mis en place par les pouvoirs publics depuis la canicule de 2003 pour à la fois lutter ainsi que s’adapter à ces vagues de chaleur de plus en plus invivables. Réponse ? Visiblement pas grand-chose… Des justifications, il y en a. Certaines sont légitimes, d’autres démontrent un sérieux manque de préparation et d’investissements alors que l’urgence sonne à notre porte.
Enfin, non. Y a plus de porte. Elle aussi a brûlé.
C’est à se demander où passe toute cette thune...
Deuxième réponse : pas dans les services publics.
Vous connaissez mon point de vue sur la question. Les mêmes s’engraissent toujours, bien au frais dans une de leurs propriétés climatisées tandis que d’autres triment voire agonisent en plein cagnard. On semble découvrir que vivre dans des fournaises est mortel. Incroyable !
Parfois, j’essaie de me dire qu’on a “juste” du retard sur ce sujet et que le train de la transition écologique n’est pas encore parti.
Parce que quand même, ce serait con qu’on se retrouve tous et toutes sur un quai blindé à jouer des coudes alors que c’est déjà trop tard. Et encore, ça c’est mon mood quand je ne suis pas d’humeur trop pessimiste et déprimée.
Pour aller mieux, j’essaie de penser à tous ces gestes de solidarité dont on est capables, les solutions et alternatives qui existent, la créativité débordante dont les humains font preuve même si parfois on est les derniers des cons.
Et après pas mal de ruminations, j’arrive à peu près à dormir paisiblement.
J’évite aussi de penser aux pyromanes qui s’en donnent à cœur joie pour tout détruire sur leur passage. J’ai beau avoir avalé je ne sais combien d’articles pour comprendre1 leur geste, je reste sidérée par cet acte2, sadique et et mortifère.
🔎Pour rappel, 9 incendies sur 10 sont d’origine humaine. La grande majorité sont accidentels, mais une part non négligeable (25% tout de même) sont liés à des actes intentionnels et par conséquents malveillants.
Pardon mais il y a de quoi se méfier de n’importe qui qui a décidé d’aller crapahuter en forêt sous un beau ciel bleu (activité de base tout à fait raisonnable et légitime).
Bref.
Nous sommes un paquet à nous sentir inutiles. On nous a rabâchés durant toute notre enfance que chacun.e pouvait jouer un rôle dans la lutte contre le réchauffement climatique, qu’on devait toutes et tous faire en sorte de polluer moins. Des paroles qui ne sont pas vides de sens, mais qui pourtant nous semblent absurdes quand on découvre l’actualité et qu’on voit ce que les milliardaires / grandes industries / grands groupes se permettent de faire par pur appât du gain. D’un coup, tout semble risible. Ah quoi bon utiliser des pailles en plastique et acheter son portable en reconditionné quand d’autres peuvent déverser leurs merdes toxiques en toute impunité, parfois même encouragés par le gouvernement qui fait passer la Loi Duplomb (deux lois, d’ailleurs, sinon c’est pas drôle) ?
Je pourrai continuer comme ça pendant des paragraphes en entier, mais je pense qu’on est déjà pas mal niveau déprime générale, inutile d’en rajouter une couche. Et puis, bon, je crois que tout ça a déjà été dit mille fois mieux que moi ailleurs, de manière plus instructive et plus intelligente, chiffres clés et données précises à l’appui. Alors pourquoi est-ce que je me fends d’un si long préambule avant de rentrer dans le coeur de mon sujet ? Sans doute pour vous rassurer sur le fait que je ne suis pas delulu, ni hors-sol, mais qu’il y a quand même deux-trois idées que j’avais envie de poser ici parce qu’elles me tiennent à coeur.
Et ces idées sont intrinsèquement liées à notre colère qui enfle encore et encore face aux inactions gouvernementales. Enfin, parler d’inactions me semble pas du tout approprié. Parce qu’en vrai, ce gouvernement (et ceux qui ont précédé) ont vachement agi dans l’intérêt du capitalisme au détriment de notre santé et de notre sécurité.
⚠️Ces pensées ne sont pas spécifiquement liées à l’écologie (dont on a b-e-s-o-i-n et qui n’a rien d’une petite lubie de bourgeoise bohème citadine comme certaines aiment le prétendre) et encore moins aux incendies.
C’est plutôt la façon dont les feux de forêt s’étendent à une vitesse alarmante, ceux qui les provoquent et les conditions climatiques qui les rendent favorables, qui m’ont inspiré le titre de mon article.
Et comme nous sommes en plein été, j’ai suffisamment de temps libre pour me pencher sur un sujet lié à nos convictions (les miennes, les vôtres), ce qu’elles suscitent en nous et comment on finit par les exprimer en ligne.
Peut-être que je vais dire maladroitement les choses, peut-être que je vais être mal comprise car l’écrit comme l’oral a ses limites. Mais… je crois que c’est un exercice auquel je dois me confronter, parce que j’ai besoin d’un espace suffisamment large et long pour tenter de développer le fond de ma pensée.
Le mot “exercice” ici est important (tout comme le mot “tenter”) : il souligne que j’essaie, mais que tout n’est pas définitif ni limité. Peut-être que je me trompe, m’égare, fais des erreurs dans mon raisonnement.
Comme dirait ma belle-mère “y a que ceux qui ne font rien qui ne cassent rien”.
Sans compter que j’ai aussi besoin d’un collectif, dans le sens où j’ai ruminé ce sujet dans mon coin trop longtemps, j’ai des bribes de réflexion mais je ne suis pas certaine d’avoir trouvé toutes les réponses.
En réalité, je ne sais pas si ce sera le cas à la fin de cette lettre, si ça le sera aussi en lisant vos retours (s’il y en a), mais j’ai la certitude que l’écriture m’aidera au moins à avancer dans mon cheminement, ce qui est déjà une bonne chose.
Bon.
🗣️Toutes ces mille et une précaution prises pour vous dire qu’il m’arrive de plus en plus d’être très chagrinée (je ne sais pas si c’est le bon terme, je vous ai dit, je marche sur des oeufs… voici d’autres mots auxquels j’ai pensé : consternée ? perplexe ? déçue ?) par nos manières d’interagir entre nous en ligne.
J’utilise volontairement “nos” parce que je m’inclue dedans, que je suis humaine et pleine de défauts comme tout le monde !
Nulle volonté ici de m’ériger comme modèle de vertu. Nulle envie non plus de passer pour une donneuse de leçons.
Malheureusement, quand on se considère de gauche, on passe forcément pour les gens chiants et qui font la morale en permanence.
Voilà comment on nous voit : des gens pénibles qui critiquent tout, remettent en question ce qui semble aller de soi, refusent le statu quo, pour qui la réponse “c’est comme ça et pas autrement” n’a aucun sens parce qu’elle est trop facile et souvent incorrecte voire malhonnête.
Peut-être que je suis juste en train de faire ce qui est typiquement attendu par quelqu’un de mon bord politique. Dans ce cas, aucune raison que je me justifie hihi.
Pour commencer, rappelons une évidence :
Par certains aspect, Internet est même d’autant plus violent car la distance et l’anonymat (très précieux à mon sens, même si, of course, don’t feed the trolls) permettent d’exacerber des comportements indignes. J’en ai fait les frais à un degré que je ne souhaite à personne et je sais que je ne suis pas la seule dans ce cas-là.
En premier, on pense forcément à la violence visible, évidente, même si on s’y habitue de plus en plus au point de la banaliser. Les idées d’extrême droite qui ne se cachent même plus, ce besoin permanent de se dire “politiquement incorrect” alors que ce qu’on exprime est de l’ordre du délit. Conséquence ? On se retrouve confrontés à un florigèle de propos sexistes, racistes, antisémites, LGBTphobes, validistes et j’en passe qui pullulent un peu partout alors qu’on n’a rien demandé.
Et au-delà de réactions en ligne purement individuelles et isolées, cette violence numérique est parfois organisée, intellectualisée, systématisée si bien qu’elle fait d’autant plus peur.
Cette violence n’est que le triste reflet de la fascisation de la société.
On se bouche les oreilles et on fait mine de n’avoir rien entendu ? On tend la joue ? On discute et débat comme si les propos de notre voisin sont tout à fait banals, anecdotiques ? On lui gueule dessus ? On lui fout une droite ? On utilise sa violence, on la détourne, on se la réapproprie ? Et ensuite quoi ? Jusqu’où on va ?
La réponse la plus logique ici serait de dire que la violence s’utilise face à un adversaire politique qui nous met en danger. Qu’on ne peut pas croire qu’on peut échanger, discuter et débattre tranquillement avec tout le monde alors que toutes les convictions politiques ne se valent pas, qu’elles ne peuvent pas être jugées et considérées de la même manière alors que certaines sont anti-démocratiques, répriment les libertés et la sécurité des autres.
💡L’intellectuelle et poétesse féministe Audre Lorde disait à juste titre “Les outils du maître ne permettront jamais de détruire la maison du maître”. Traduction : on ne peut pas utiliser les mêmes méthodes que l’oppresseur pour se débarrasser de lui. On ne fait alors que repousser le problème en reproduisant le même schéma et ça devient un cycle de violence infini.
En théorie, ce qu’elle dit est plutôt logique. Pourtant, face au danger, face à la répression, on ne peut pas attendre du pacifisme d’être la solution à tout. L’histoire l’a prouvé à maintes reprises. Il a parfois fallu utiliser des méthodes beaucoup plus radicales pour se libérer.
📗 C’est d’ailleurs ce que démontre le philosophe anarchiste Peter Gelderloos dans son essai “Comment la non-violence protège l’état ?” que je vous recommande vivement tant sa lecture il y a quelques années m’avait poussé dans mes retranchements.
OK, mais une fois ce constat posé, qu’est-ce qu’on fait ? A-t-on le champ libre pour user de la violence ? Je ne parle pas d’un point de vue juridique : la question ne se pose même pas. La violence et la non-violence sont des sujets politiques, on l’aura compris. Ici, je parle d’un point de vue philosophique, éthique. Est-ce forcément justifiable ? Ou du moins compréhensible surtout quand il s’agit de se défendre ?
Bonne nouvelle, une experte a étudié le sujet. Elle s’appelle Elsa Dorlin, elle est philosophe, chercheuse, et elle a écrit un ouvrage.
“Se défendre, une philosophie de la violence”, étudie philosophiquement les archives souterraines des dominé·e·s par l’approfondissement des généalogies des pratiques d’autodéfense des minorités.
Cette typologie du pouvoir qu’est le dispositif défensif cible3 « ce qui relève d’une force, d’un élan, d’un mouvement polarisé à se défendre, balisant pour certain·e·s sa trajectoire, favorisant son déploiement par un cadre qui le légitime, ou bien, au contraire, pour d’autres, empêchant son effectuation, sa possibilité même, rendant cet élan inhabile, hésitant ou dangereux, menaçant, pour autrui comme pour soi-même » (p. 14).
En bref s’opposent ici deux conceptions de ce que « se défendre » veut dire : d’une part, une conception dominante et juridique de légitime défense et, d’autre part, une conception mineure, somatique, agentive, par l’autodéfense des corps sur la défensive pour ne pas périr.
Tétry-Rivière, G. (2020). Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence Paris, Éditions Zones/La Découverte, 2017, 200 pages. Travail, genre et sociétés, 44(2), 196-199. https://doi.org/10.3917/tgs.044.0196.
Des mots ? Des insultes ? Les décibels d’une voix ? Des gestes ? Des coups ? Ceux qu’on reçoit et/ou ceux qu’on donne ? Et quid de ceux qu’on rend ?
Parce qu’ignorer un feu, est-ce que ça fonctionne vraiment ? Et est-ce que fuir sans avoir tenté de l’éteindre ou d’appeler du renfort, est-ce la meilleure solution ? À vous de me dire. Mais vu la tournure de ces questions, vous savez ce que j’en pense.
Les violences sont multiples, certaines plus évidentes à cerner que d’autres. C’est bien pour ça qu’il existe des “violentomètres” afin de sensibiliser les femmes et les enfants sur les violences qui peuvent exister dans la sphère domestique. Elles peuvent être si insidieuses et difficiles à reconnaître aux premiers abords qu’il est difficile de fuir ou d’alerter lorsqu’elles prennent une toute autre ampleur.
Sans aller jusqu’à des exemples aussi dramatiques, rappelons que les micro-agressions existent aussi : les stéréotypes qui ont la vie dure, qu’on subit en permanence par des phrases maladroites ou irréfléchies font partie d’un continuum de dominations.
Un iceberg dont on accepte de ne voir que son sommet : ce qui est du ressort du légal, de la législation, sans se demander comment on peut basculer dans des régimes violents, discriminatoires et autoritaires alors que, comme le feu, il faut bien que quelqu’un allume la mèche.
Pourtant, ce qui se cache sous la surface est souvent le plus intéressant : cela nous incite à se demander qui propage la violence au quotidien sans même s’en rendre compte. Parfois par ignorance, parfois par manque d’empathie, ou encore à cause d’idées reçues.
Le cocktail final peut s’avérer explosif.
Et bien sûr, je pense aussi à la violence symbolique4, extrêmement pernicieuse, qui peut avoir des effets dévastateurs.
Tout ça, la sociologie l’explique depuis bien plus longtemps que moi (et bien mieux aussi ! 😉). Ce que je raconte ici n’est pas particulièrement révolutionnaire.
Je tiens à souligner la complexité d’un tel sujet, à en soulever les nuances, car je ne cherche pas à avoir une définition simpliste de ce qu’est la violence, ni un regard moralisateur sur comment elle s’incarne/s’exprime dans un contexte de riposte face à des oppressions.
C’est pour cela que je déteste qu’on sorte la carte du “tone policing”, cette technique rhétorique malhonnête qui consiste à ne pas répondre aux remarques de son interlocuteur, à le silencier en insinuant qu’il est trop agressif pour mériter d’être écouté.
Déjà parce qu’en tant que femme, j’ai trop souvent entendu cet argument. À partir du moment où on ouvre la bouche, peu importe ce qu’on peut rétorquer, on passera forcément pour une méchante hystérique incapable de gérer ses émotions.
Ensuite, parce qu’on peut effectivement susciter de la colère chez quelqu’un dès lors qu’on se permet de sortir les poncifs habituels qui démontrent qu’on ne s’est pas informé sur une question. Question qui peut toucher personnellement la personne à qui on parle. Tout le monde ne peut pas avoir le privilège de rester impassible dans certaines situations. Et d’ailleurs, ce n’est pas toujours la meilleure méthode pour être écoutée !
Maintenant que j’ai souligné à quel point je ne suis pas un lapin de trois semaines quand il s’agit de ces questions, passons à ce que j’ai à dire à forcer d’observer nos comportements en ligne : parfois, je nous trouve vachement violents entre nous sans raison valable.
Lorsque notre fond de commerce/le moyen de développer notre capital social devient la surenchère permanente, que notre premier réflexe est de sauter à la gorge d’à peu près tout le monde, qu’on ne sait plus faire preuve de mesure et d’un peu de recul, que ça devient permanent, peu importe le sujet…
Y a peut-être un problème, non ?
Et un problème d’ordre collectif.
Comme si on prenait plaisir à craquer l’allumette qui va mettre les gens de mauvaise humeur voire les faire réagir au quart de tour.
Tout ça sous couvert de “faire réfléchir”, d’interpeller. Oui mais qui ? Pour quoi ? Dans quel but ? Est-ce que c’est vraiment ça qu’on cherche, au fond ?
Certes la culpabilité est un bon moyen parmi d’autre pour pousser à la remise en question. Et il ne me semble pas très honnête d’ignorer toutes les remarques et réflexions constructives en se disant contre l’injonction à la pureté militante et à la perfection permanente5. Un peu comme quand on sort la carte de la sororité dès qu’une autre militante féministe a une critique à émettre à notre égard. Bref, c’est trop facile de se dédouaner !
Mais quand même… Là, on ne parle pas de débattre avec l’extrême-droite, encore moins d’être jetée dans une arène pleine de n*zillons.
On parle des espaces qu’on créé soi-même pour échanger auprès de gens avec qui, techniquement, on prend plaisir à discuter. On parle du fait de décider d’aborder un sujet de son plein gré, de réagir à l’actualité ou à certaines thématiques de son propre chef.
Alors pourquoi est-ce qu’on se sent de plus en plus pousser des ailes ? Pourquoi est-ce qu’il est de plus en plus normalisé de formuler nos messages et nos points de vue avec mépris ? Comme si tous les gens qui ne nous valident pas de A à Z seraient décidément trop cons ?
Parfois, j’ai l’impression qu’on s’est levé en ayant bouffé du lion, et qu’on tire à balles réelles dans le tas sans trop se poser des questions sur les répercussions de nos propres pratiques discursives. Les conséquences étant qu’au final on ne convainc que les convaincus tandis que les autres se barrent parce qu’ils ont quand même bien le droit de nous ignorer si on ne sait pas s’exprimer autrement qu’en cherchant le conflit. Or, c’est un peu dommage de se mettre à pondre des pavés si c’est pour s’égosiller dans le vide. Au final, on finit par en perdre sa voix et par s’épuiser inutilement. 🤷♀️
En réalité, je trouve curieux qu’on ne s’interroge pas un peu plus sur la forme du message qu’on cherche à transmettre, comme s’il était dénué de tout conditionnement. Surtout que, j’insiste, on n’est pas en train de parler à des gens à l’opposé de l’échiquier politique dont toute l’éducation serait à faire !
On est même souvent d’accord sur beaucoup de choses, on a techniquement des sensibilités similaires, des inquiétudes qui se rejoignent. Pas forcément sur tous les moyens et toutes les actions possible, mais disons qu’on partage des constats. C’est déjà une bonne nouvelle !
Et cette notion de partage, de commun, devrait rester prégnante.
Bon, c’est terrible car en écrivant ça, j’ai l’impression de vouloir relancer le Nouveau Front Populaire. Merde.
Ce que je cherche à dire c’est qu’on a beau être de gauche, remettre en question tout un tas de comportements et de sujets, on a visiblement tendance à oublier qu’on subit aussi tout un tas de déterminismes.
Dans une société de plus en plus violente, où la méchanceté se banalise, ce qui nous semble anodin et nous amuse/voire fait plaisir peut avoir un côté un peu sadique qui devrait nous interpeler. Je ne crois pas qu’être de gauche soit un badge pour se situer au-dessus de la mêlée quand il s’agit de s’interroger sur nos propres conditionnements. On peut se raconter toutes les histoires qu’on veut, dire qu’on est différents ou pas tout à fait comme les autres, m’est avis qu’on se ment surtout à nous-mêmes.
Dans son ouvrage “Téchnoféminisme”, Mathilde Saliou rappelle justement dans une note de bas de page que l’algorithme de Meta favorise cinq fois plus les contenus qui suscitent de la colère.
Quand on est sur les réseaux sociaux, on ressent de l’indignation en permanence. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas légitime, mais cette omniprésence devrait nous interpeler sur ce qu’elle change en nous. Sur les réflexes qu’on finit par adopter.
On reproduit des schémas, on les adapte, ils ne sont pas naturels. Ils sont même culturels, ce qui est plutôt une bonne nouvelle car ça signifie aussi qu’on peut s’en éloigner !
En réalité, on reproduit cette violence, on se permet d’être volontairement mesquin, méprisant, malveillant, voire franchement méchant à force d’être fatigué, frustré, et en colère.
La colère… la fameuse. Plus dangereuse qu’on ne le pense.
C’est dommage parce que j’ai perdu l’URL d’un podcast super intéressant qui expliquait le lien entre colère et haine. J’en avais retenu qu’on ne devient pas haineux du jour au lendemain. On devient haineux à force de colère et d’immobilisme, à force d’emmagasiner de la frustration de ne rien voir évoluer. Et cette haine finit par se reporter sur les autres quand on ne la retourne pas contre soi-même.
Au bout d’un moment, la colère dévore sans jamais nous rassasier.
Bonne nouvelle (bis), là non plus ce n’est pas inéluctable. Bien sûr, il est très difficile de trouver de la gentillesse, de la joie et de l’enchantement quand on voit tout ce qui ne tourne pas rond dans le monde et l’ampleur du chantier qui nous attend.
Mais c’est vital.
C’est vital parce qu’à force de se parler comme des merdes sur des sujets sur lesquels on est pourtant sensiblement d’accord, à force de prétendre que chaque changement à son échelle est forcément hyper facile à appliquer en contrant tous les arguments d’un revers de main sans faire preuve d’empathie ni prendre en compte les situations, les difficultés et les sensibilités de chacun6 (ça aussi le “yakafokon” libéral à la sauce Macron a bien réussi à se diluer dans nos petites caboches), on s’étonne que le ton monte, que rien ne change et on finit encore plus énervé qu’au début. Et bon, je vais pas vous refaire le schéma entre la colère puis la haine, toussa. Normalement, vous avez pigé comment on passe de l’un à l’autre 🤓.
C’est vital parce qu’un peu de bonheur, d’apaisement, savoir acheter la paix à certains moments, savoir arrondir les angles, savoir tourner la langue sept fois dans sa bouche, ce n’est pas faire preuve d’ignorance ou de lâcheté.
Et sachez qu’il m’a fallu des annééééees de thérapie et de travail sur moi-même pour comprendre cette idée et en mesurer toute sa puissance.
Alors certes, notre énervement est souvent légitime, notre colère se comprend, mais on ne peut pas s’étonner que des gens en face n’aient pas forcément envie de recevoir ou d’accepter cette colère. Comme on dit ”it takes two to tango”. 💃
Surtout quand vous les visez indirectement ou qu’ils se sentent visés (la nuance est subtile, mais elle n’empêche pas de créer des situations tendues dans les deux cas). Et ce même si vous voulez “les faire réfléchir”. Même si vous êtes à la base pleins de bonnes intentions.
Est-ce le noeud du problème ? En plus de parler par écran interposé, ce qui n’aide pas à stimuler notre empathie, qu’en est-il de publier des messages pour le plus grand nombre sans vraiment soucier de qui les lira et de la situation matérielle/psychique dans laquelle il/elle se trouvera à ce moment-là ?
Et puis, à force de se dire qu’on touche plus de monde en ligne, qu’en est-il de nos conversations IRL ? Des études ont démontré qu’une conversation en face à face a plus de chances de convaincre quelqu’un. C’est ça la force du lien, de l’échange ! D’où d’ailleurs l’importance du porte à porte avant les élections... mais aussi la nécessité de parler avec son entourage. Et quand on dit parler, il s’agit de réellement discuter.
Est-ce d’ailleurs pour ça qu’Internet est devenu un déversoir de nos frustrations ? Est-ce parce que certains se sentent seuls avec leurs convictions et leurs angoisses au quotidien ? Encore plus triste, utilisent-ils les réseaux sociaux pour envoyer des messages indirects à leur entourage parce qu’ils n’ont pas la force ou le courage de discuter en face à face de leurs désaccords ? Est-ce leur manière de leur dire “voilà ce que je pense, on n’en parlera jamais ensemble, j’aurai peur qu’on s’écharpe, je ne veux pas voir ton regard changer, mais au moins, par ce moyen détourné, tu sais”. Dans ce cas-là, on ne peut s’étonner que la frustration et la colère finissent par suinter de partout.
La colère devient presque… une pulsion.
Ce besoin constant de rallumer la flamme s’explique. Il ne justifie pas tout, mais il est une piste à explorer.
Alors je pense aux pompiers, qui s’y mettent à plusieurs pour tenter d’éteindre un incendie ravageur sans avoir tous les moyens matériels ou humains pour y parvenir, surtout quand des flammes apparaissent de part et d’autre, portés par les vents furieux des colères qui se mélangent, se nourrissent entre elles.
Et je pense aussi aux bénévoles. Qui pourraient quitter les lieux en courant, ne rien tenter car c’est pas leur boulot. Mais ils aident. Ils résistent aux côtés des autres.
L’apaisement est aussi une réponse politique.
La douceur a toute sa place.
Elle est légitime.
On la méprise, on ne la trouve pas assez virile et masculine. Mais qu’est-ce qu’on s’en fiche. Changeons de paradigme !
Bien sûr, la douceur n’est pas forcément utile partout et tout le temps, ni pertinente à tout bout de champ. Mais elle mérite d’être envisagée, réfléchie, prise en compte.
La douceur soigne. La douceur calme.
La douceur devrait être un réflexe.
La douceur permet de reprendre son énergie.
La douceur est sans aucun doute anti-capitaliste.
La douceur est probablement utopique et inatteignable.
La douceur est sans aucun doute un privilège.
Alors faisons en sorte de le rendre accessible au plus de monde possible.
💌 Tu viens de lire une lettre de la newsletter Gang de Plumes !
👋 Je m’appelle Sophie Gliocas, j’ai 32 ans, je vis à Paris et je suis romancière. Ici je raconte mon quotidien d’autrice publiée, mais surtout mon expérience en tant que femme désormais trentenaire, ainsi que tout ce qui m’a façonné avant : l’enfance, l’adolescence et puis la vingtaine.
🩷N’oublie pas de liker cette lettre une fois que tu l’auras lue : un micro-geste pour toi, et une grande aide pour moi !
Mais pas excuser, faut pas pousser mémé dans les orties
“Le dispositif défensif défend des individus toujours déjà reconnus légitimes à se défendre par eux-mêmes.” Elsa Dorlin
“La violence symbolique est un concept sociologique élaboré dans les années 1960 par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, popularisé avec la parution de La Reproduction en 1970, pour qualifier une forme de violence non physique et a priori invisible, historiquement construites par des institutions. De manière simple, on peut dire qu’il y a violence symbolique lorsqu’une personne parvient à faire accepter à une autre personne comme une évidence une manière de voir le monde (dimension du “symbolique”) qui place cette dernière en situation d’infériorité sociale (dimension de la “violence”), faute d’outils intellectuels dotés d’une reconnaissance sociale au moins égale pour la critiquer. […] La violence symbolique a pour spécificité d'expliquer la manière dont les personnes occupant une position dominée parviennent à adhérer d'eux-même à la culture dominante, les conduisant à percevoir les hiérarchies sociales comme légitimes.” [Wikipedia]
impossible à atteindre, by the way 😉
qu’on ne comprend pas toujours mais qui témoignent d’expériences de vie différentes
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