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đŸŒ¶ïž Silicon Carne · Jun 29, 2026

Qui dĂ©tient vraiment l’interrupteur de l’IA ?

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Carlos Diaz · đŸŒ¶ïž Silicon Carne

Aujourd’hui, on revient ensuite sur l’affaire Anthropic, parce que la version officielle ne tient pas la route : on connaĂźt dĂ©sormais la chronologie prĂ©cise des quatre jours qui ont conduit Washington Ă  dĂ©brancher Fable 5, et ce qu’elle raconte n’est ni tout Ă  fait une menace de sĂ©curitĂ© nationale, ni tout Ă  fait un rĂšglement de comptes politique.

On parle Ă©galement d’OpenAI, qui propose de donner gratuitement jusqu’à 5 % de son capital Ă  l’État amĂ©ricain, et Trump et Bernie Sanders qui ne s’accordent gĂ©nĂ©ralement sur rien, veulent tous deux faire du citoyen un actionnaire de l’IA.

L’intelligence artificielle vient de quitter le terrain du produit pour entrer dans celui de la souverainetĂ©, et la vraie question n’est plus de savoir ce que ces modĂšles peuvent faire, mais qui tient dĂ©sormais l’interrupteur.

À mes cĂŽtĂ©s pour cet Ă©pisode : Fred Montagnon, Kevin Smouts et Jean-Louis QuĂ©guiner. Henri Delahaye en invitĂ© spĂ©cial vient nous parler du prochain sommet Raise Ă  Paris.

Du 7 au 9 juillet 2026, Carrousel du Louvre, Paris

Silicon Carne est partenaire de RAISE Summit et installe un studio sur place pour enregistrer des Ă©missions en direct depuis le Carrousel du Louvre, aux cĂŽtĂ©s des intervenants du sommet. Les membres PatrĂłn de l’Hacienda disposent de quelques places pour assister Ă  l’évĂ©nement. DĂ©tails et marche Ă  suivre rĂ©servĂ©s aux abonnĂ©s PatrĂČns envoyĂ©s par mail.

On revient sur l’affaire Anthropic, parce que depuis la semaine derniùre, les rebondissements s’enchaünent.

Fable 5 a Ă©tĂ© lancĂ© le 9 juin 2026 et dĂ©sactivĂ© le 13 juin, soit quatre jours d’existence. Le DĂ©partement du Commerce a invoquĂ© ses pouvoirs de contrĂŽle Ă  l’exportation au nom d’une menace pour la sĂ©curitĂ© nationale, interdisant l’accĂšs Ă  tout ressortissant Ă©tranger, y compris les employĂ©s non amĂ©ricains d’Anthropic (Fortune).

Le 11 juin, Andy Jassy, PDG d’Amazon et plus gros actionnaire d’Anthropic, appelle directement le secrĂ©taire au TrĂ©sor Scott Bessent pour signaler une faille permettant de contourner les garde-fous de Fable 5 ; la NSA confirmera ensuite que la vulnĂ©rabilitĂ© est rĂ©elle (Wired).

Le matin du 13 juin, Dario Amodei est injoignable : Politico rapporte qu’il serait en « retraite bien-ĂȘtre », ce qu’Anthropic conteste en affirmant qu’il Ă©tait en ligne une heure quinze plus tard. Suivent trois appels avec Bessent, le cyber-directeur Cairncross et Lutnick au Commerce, au cours desquels Bessent lui lĂąche : « Vous ĂȘtes en train de faire une connerie
 » Amodei ne cĂšde pas (Politico). Anthropic affirme n’avoir eu que 90 minutes pour retirer les modĂšles, sans dĂ©tails sur la menace ; la Maison Blanche rĂ©plique que « les contrĂŽles Ă  l’exportation Ă©taient un dernier recours aprĂšs les avoir suppliĂ©s pendant des heures de travailler avec nous ».

On apprend surtout qu’Anthropic avait Ă©largi le programme Mythos Ă  environ 50 entreprises dans plus de 15 pays sans en informer la Maison Blanche, dont South Korea Telecom, qui dĂ©tient 70 % du marchĂ© tĂ©lĂ©coms sud-corĂ©en et que les renseignements amĂ©ricains soupçonnent de connexions avec la Chine (Semafor).

Dans un billet de blog publiĂ© aprĂšs coup, Anthropic parle de « malentendu », assure qu’aucun testeur n’a encore trouvĂ© de contournement universel des garde-fous, et avance que les mĂȘmes techniques fonctionneraient sur GPT-5.5 d’OpenAI.

Quatre parlementaires bipartisans, deux dĂ©mocrates et deux rĂ©publicains, ont Ă©crit au secrĂ©taire au Commerce pour demander si d’autres modĂšles d’IA frontiĂšre devraient subir le mĂȘme traitement, et selon quels critĂšres (Washington Post).

Au G7 d’Évian, les dirigeants nĂ©gocient un statut de « partenaires de confiance » pour retrouver l’accĂšs aux modĂšles amĂ©ricains avancĂ©s, l’Union europĂ©enne rĂ©clamant l’accĂšs Ă  Mythos pour en Ă©tudier les implications en cybersĂ©curitĂ© (Reuters).

En toile de fond, Anthropic est valorisĂ©e 965 milliards de dollars et a dĂ©posĂ© dĂ©but juin un dossier d’introduction en bourse en confidentiel, ce qui rend la crise d’autant plus sensible pour l’appĂ©tit des investisseurs (Fortune).

Dernier signal, et non des moindres : des versions distillées de Mythos prolifÚrent depuis quelques jours sur internet, ce qui confirme que le modÚle a bien fuité, probablement via les partenaires non autorisés du programme pilote.

Il y a un trait que l’on ne mesure pas toujours depuis la France : Ă  quel point la mentalitĂ© de la Silicon Valley consiste Ă  demander pardon plutĂŽt que la permission. C’est inscrit dans l’ADN de cet endroit. Tu lances ton produit, tu regardes ce qui se passe, et si ça casse, tu t’excuses aprĂšs. Sauf que quand le produit en question relĂšve du nuclĂ©aire, des missiles ou d’une cyber-arme, ce rĂ©flexe ne marche plus du tout. C’est exactement ce qui s’est passĂ© : Anthropic a ouvert le programme Mythos Ă  une cinquantaine d’entreprises dans quinze pays, sans en parler Ă  la Maison Blanche. On a affaire Ă  une entreprise privĂ©e qui conduit sa propre politique Ă©trangĂšre. Quand tu partages un modĂšle que tu as toi-mĂȘme qualifiĂ© de cyber-arme avec des entitĂ©s que les renseignements jugent Ă  risque, tu ne joues plus dans la cour des entreprises technologiques, tu joues dans celle de la diplomatie et de la dĂ©fense.

Ce qui frappe, c’est le contraste entre le discours et la culture.

Les dirigeants de la Silicon Valley ont changĂ©. À l’époque, c’étaient des marginaux bien intentionnĂ©s, des “misfits” qui ne se prenaient pas au sĂ©rieux et qui construisaient pourtant des choses importantes. Puis, dans les annĂ©es 2010, sont arrivĂ©s des profils plus lisses, plus conventionnels, qui visaient des choses moins ambitieuses. Aujourd’hui, on a des profils business, motivĂ©s par la valorisation et l’argent, qui se remettent Ă  faire des choses trĂšs sĂ©rieuses, de l’IA frontiĂšre, des cyber-armes, des technologies de dĂ©fense, mais sans que la culture de responsabilitĂ© ait suivi. Le dĂ©calage entre la gravitĂ© des enjeux et la lĂ©gĂšretĂ© avec laquelle ces dirigeants traitent les institutions est au cƓur de la crise. Anthropic prĂ©tend ĂȘtre l’entreprise de la sĂ©curitĂ© de l’IA, mais se comporte comme une entreprise technologique des annĂ©es 2010 : construire vite, fort, sans demander. C’est peut-ĂȘtre aussi ça qui nourrit le dĂ©samour du public pour la Silicon Valley.

Ce qui se joue derriĂšre cette crise est bien plus grand que le sort de Fable 5.

Le scĂ©nario qui se dessine, c’est celui oĂč Amazon, Google et Microsoft deviennent les gardiens de l’IA. Leur argument est simple et, il faut l’admettre, assez convaincant : on ne peut pas faire confiance Ă  ces laboratoires, leurs modĂšles sont partout, les garde-fous sautent, les fuites se multiplient, alors laissez-nous gĂ©rer la distribution, nous avons l’infrastructure, la sĂ©curitĂ©, les environnements virtualisĂ©s, et nous emballons le tout dans du KYC.

Le KYC, « Know Your Customer », la vĂ©rification d’identitĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e, voilĂ  la pente dans laquelle nous sommes prĂ©cipitĂ©s. Pour utiliser un modĂšle frontiĂšre, il faudra fournir sa piĂšce d’identitĂ©, son identifiant fiscal, et accepter que chaque requĂȘte soit enregistrĂ©e et auditable. Si l’on vous demande dĂ©jĂ  une piĂšce d’identitĂ© pour acheter de l’engrais fertilisant, on vous la demandera Ă©videmment pour manier un modĂšle capable de trouver des failles dans des infrastructures critiques.

Les implications pour la vie privée donnent le vertige.

Le rapport de Stanford sur la vie privĂ©e et les modĂšles fondamentaux (Stanford HAI) pointait dĂ©jĂ  le risque : ces modĂšles posent des menaces inĂ©dites aux individus et Ă  la sociĂ©tĂ© en matiĂšre de donnĂ©es personnelles. Ajoutez une vĂ©rification KYC pilotĂ©e par trois ou quatre hyperscalers, et vous obtenez un audit permanent de la pensĂ©e humaine. Chaque question posĂ©e Ă  une IA, chaque exploration intellectuelle, chaque recherche sensible, chaque hĂ©sitation, tout cela consignĂ© dans les journaux d’Amazon Web Services ou de Microsoft Azure. On parle de quelque chose de fondamentalement diffĂ©rent des moteurs de recherche et des rĂ©seaux sociaux : lĂ , ce n’est plus ce que vous dites en public ni ce que vous cherchez, c’est la façon dont vous pensez, dont vous raisonnez, dont vous explorez des idĂ©es. L’IA est le premier outil avec lequel les gens pensent Ă  voix haute, et y poser un mouchard est bien pire que surveiller des recherches. Anthropic voulait un cadre rĂ©glementaire ? Il va peut-ĂȘtre l’obtenir, mais gĂ©rĂ© par ses concurrents directs, et au dĂ©triment de tous les utilisateurs.

La consĂ©quence structurelle, c’est la mort des petits acteurs. Les nĂ©o-clouds, CoreWeave, OVH, Scaleway, n’auront pas les moyens de bĂątir l’infrastructure KYC, les environnements virtualisĂ©s privĂ©s et les chaĂźnes d’audit que les hyperscalers ont mis des dĂ©cennies et des milliers de milliards Ă  construire. C’est une impossibilitĂ© de coĂ»t et de complexitĂ©. Le rĂ©sultat, c’est un oligopole de fait, oĂč deux ou trois acteurs contrĂŽleront l’accĂšs Ă  l’IA la plus puissante du monde. Au G7 d’Évian, ça se nĂ©gocie dĂ©jĂ  : selon Reuters, les dirigeants discutent d’un rĂ©gime de « partenaires de confiance » pour retrouver l’accĂšs aux modĂšles amĂ©ricains. On assiste peut-ĂȘtre, grĂące Ă  l’imprudence d’un seul homme, Ă  la crĂ©ation du plus grand pĂ©age technologique de l’histoire.

Read the original on siliconcarne.substack.com ↗

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