Aujourdâhui, on revient ensuite sur lâaffaire Anthropic, parce que la version officielle ne tient pas la route : on connaĂźt dĂ©sormais la chronologie prĂ©cise des quatre jours qui ont conduit Washington Ă dĂ©brancher Fable 5, et ce quâelle raconte nâest ni tout Ă fait une menace de sĂ©curitĂ© nationale, ni tout Ă fait un rĂšglement de comptes politique.
On parle Ă©galement dâOpenAI, qui propose de donner gratuitement jusquâĂ 5 % de son capital Ă lâĂtat amĂ©ricain, et Trump et Bernie Sanders qui ne sâaccordent gĂ©nĂ©ralement sur rien, veulent tous deux faire du citoyen un actionnaire de lâIA.
Lâintelligence artificielle vient de quitter le terrain du produit pour entrer dans celui de la souverainetĂ©, et la vraie question nâest plus de savoir ce que ces modĂšles peuvent faire, mais qui tient dĂ©sormais lâinterrupteur.
à mes cÎtés pour cet épisode : Fred Montagnon, Kevin Smouts et Jean-Louis Quéguiner. Henri Delahaye en invité spécial vient nous parler du prochain sommet Raise à Paris.
Du 7 au 9 juillet 2026, Carrousel du Louvre, Paris
Silicon Carne est partenaire de RAISE Summit et installe un studio sur place pour enregistrer des Ă©missions en direct depuis le Carrousel du Louvre, aux cĂŽtĂ©s des intervenants du sommet. Les membres PatrĂłn de lâHacienda disposent de quelques places pour assister Ă lâĂ©vĂ©nement. DĂ©tails et marche Ă suivre rĂ©servĂ©s aux abonnĂ©s PatrĂČns envoyĂ©s par mail.
On revient sur lâaffaire Anthropic, parce que depuis la semaine derniĂšre, les rebondissements sâenchaĂźnent.
Fable 5 a Ă©tĂ© lancĂ© le 9 juin 2026 et dĂ©sactivĂ© le 13 juin, soit quatre jours dâexistence. Le DĂ©partement du Commerce a invoquĂ© ses pouvoirs de contrĂŽle Ă lâexportation au nom dâune menace pour la sĂ©curitĂ© nationale, interdisant lâaccĂšs Ă tout ressortissant Ă©tranger, y compris les employĂ©s non amĂ©ricains dâAnthropic (Fortune).
Le 11 juin, Andy Jassy, PDG dâAmazon et plus gros actionnaire dâAnthropic, appelle directement le secrĂ©taire au TrĂ©sor Scott Bessent pour signaler une faille permettant de contourner les garde-fous de Fable 5 ; la NSA confirmera ensuite que la vulnĂ©rabilitĂ© est rĂ©elle (Wired).
Le matin du 13 juin, Dario Amodei est injoignable : Politico rapporte quâil serait en « retraite bien-ĂȘtre », ce quâAnthropic conteste en affirmant quâil Ă©tait en ligne une heure quinze plus tard. Suivent trois appels avec Bessent, le cyber-directeur Cairncross et Lutnick au Commerce, au cours desquels Bessent lui lĂąche : « Vous ĂȘtes en train de faire une connerie⊠» Amodei ne cĂšde pas (Politico). Anthropic affirme nâavoir eu que 90 minutes pour retirer les modĂšles, sans dĂ©tails sur la menace ; la Maison Blanche rĂ©plique que « les contrĂŽles Ă lâexportation Ă©taient un dernier recours aprĂšs les avoir suppliĂ©s pendant des heures de travailler avec nous ».
On apprend surtout quâAnthropic avait Ă©largi le programme Mythos Ă environ 50 entreprises dans plus de 15 pays sans en informer la Maison Blanche, dont South Korea Telecom, qui dĂ©tient 70 % du marchĂ© tĂ©lĂ©coms sud-corĂ©en et que les renseignements amĂ©ricains soupçonnent de connexions avec la Chine (Semafor).
Dans un billet de blog publiĂ© aprĂšs coup, Anthropic parle de « malentendu », assure quâaucun testeur nâa encore trouvĂ© de contournement universel des garde-fous, et avance que les mĂȘmes techniques fonctionneraient sur GPT-5.5 dâOpenAI.
Quatre parlementaires bipartisans, deux dĂ©mocrates et deux rĂ©publicains, ont Ă©crit au secrĂ©taire au Commerce pour demander si dâautres modĂšles dâIA frontiĂšre devraient subir le mĂȘme traitement, et selon quels critĂšres (Washington Post).
Au G7 dâĂvian, les dirigeants nĂ©gocient un statut de « partenaires de confiance » pour retrouver lâaccĂšs aux modĂšles amĂ©ricains avancĂ©s, lâUnion europĂ©enne rĂ©clamant lâaccĂšs Ă Mythos pour en Ă©tudier les implications en cybersĂ©curitĂ© (Reuters).
En toile de fond, Anthropic est valorisĂ©e 965 milliards de dollars et a dĂ©posĂ© dĂ©but juin un dossier dâintroduction en bourse en confidentiel, ce qui rend la crise dâautant plus sensible pour lâappĂ©tit des investisseurs (Fortune).
Dernier signal, et non des moindres : des versions distillées de Mythos prolifÚrent depuis quelques jours sur internet, ce qui confirme que le modÚle a bien fuité, probablement via les partenaires non autorisés du programme pilote.
Il y a un trait que lâon ne mesure pas toujours depuis la France : Ă quel point la mentalitĂ© de la Silicon Valley consiste Ă demander pardon plutĂŽt que la permission. Câest inscrit dans lâADN de cet endroit. Tu lances ton produit, tu regardes ce qui se passe, et si ça casse, tu tâexcuses aprĂšs. Sauf que quand le produit en question relĂšve du nuclĂ©aire, des missiles ou dâune cyber-arme, ce rĂ©flexe ne marche plus du tout. Câest exactement ce qui sâest passĂ© : Anthropic a ouvert le programme Mythos Ă une cinquantaine dâentreprises dans quinze pays, sans en parler Ă la Maison Blanche. On a affaire Ă une entreprise privĂ©e qui conduit sa propre politique Ă©trangĂšre. Quand tu partages un modĂšle que tu as toi-mĂȘme qualifiĂ© de cyber-arme avec des entitĂ©s que les renseignements jugent Ă risque, tu ne joues plus dans la cour des entreprises technologiques, tu joues dans celle de la diplomatie et de la dĂ©fense.
Ce qui frappe, câest le contraste entre le discours et la culture.
Les dirigeants de la Silicon Valley ont changĂ©. Ă lâĂ©poque, câĂ©taient des marginaux bien intentionnĂ©s, des âmisfitsâ qui ne se prenaient pas au sĂ©rieux et qui construisaient pourtant des choses importantes. Puis, dans les annĂ©es 2010, sont arrivĂ©s des profils plus lisses, plus conventionnels, qui visaient des choses moins ambitieuses. Aujourdâhui, on a des profils business, motivĂ©s par la valorisation et lâargent, qui se remettent Ă faire des choses trĂšs sĂ©rieuses, de lâIA frontiĂšre, des cyber-armes, des technologies de dĂ©fense, mais sans que la culture de responsabilitĂ© ait suivi. Le dĂ©calage entre la gravitĂ© des enjeux et la lĂ©gĂšretĂ© avec laquelle ces dirigeants traitent les institutions est au cĆur de la crise. Anthropic prĂ©tend ĂȘtre lâentreprise de la sĂ©curitĂ© de lâIA, mais se comporte comme une entreprise technologique des annĂ©es 2010 : construire vite, fort, sans demander. Câest peut-ĂȘtre aussi ça qui nourrit le dĂ©samour du public pour la Silicon Valley.
Ce qui se joue derriĂšre cette crise est bien plus grand que le sort de Fable 5.
Le scĂ©nario qui se dessine, câest celui oĂč Amazon, Google et Microsoft deviennent les gardiens de lâIA. Leur argument est simple et, il faut lâadmettre, assez convaincant : on ne peut pas faire confiance Ă ces laboratoires, leurs modĂšles sont partout, les garde-fous sautent, les fuites se multiplient, alors laissez-nous gĂ©rer la distribution, nous avons lâinfrastructure, la sĂ©curitĂ©, les environnements virtualisĂ©s, et nous emballons le tout dans du KYC.
Le KYC, « Know Your Customer », la vĂ©rification dâidentitĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e, voilĂ la pente dans laquelle nous sommes prĂ©cipitĂ©s. Pour utiliser un modĂšle frontiĂšre, il faudra fournir sa piĂšce dâidentitĂ©, son identifiant fiscal, et accepter que chaque requĂȘte soit enregistrĂ©e et auditable. Si lâon vous demande dĂ©jĂ une piĂšce dâidentitĂ© pour acheter de lâengrais fertilisant, on vous la demandera Ă©videmment pour manier un modĂšle capable de trouver des failles dans des infrastructures critiques.
Les implications pour la vie privée donnent le vertige.
Le rapport de Stanford sur la vie privĂ©e et les modĂšles fondamentaux (Stanford HAI) pointait dĂ©jĂ le risque : ces modĂšles posent des menaces inĂ©dites aux individus et Ă la sociĂ©tĂ© en matiĂšre de donnĂ©es personnelles. Ajoutez une vĂ©rification KYC pilotĂ©e par trois ou quatre hyperscalers, et vous obtenez un audit permanent de la pensĂ©e humaine. Chaque question posĂ©e Ă une IA, chaque exploration intellectuelle, chaque recherche sensible, chaque hĂ©sitation, tout cela consignĂ© dans les journaux dâAmazon Web Services ou de Microsoft Azure. On parle de quelque chose de fondamentalement diffĂ©rent des moteurs de recherche et des rĂ©seaux sociaux : lĂ , ce nâest plus ce que vous dites en public ni ce que vous cherchez, câest la façon dont vous pensez, dont vous raisonnez, dont vous explorez des idĂ©es. LâIA est le premier outil avec lequel les gens pensent Ă voix haute, et y poser un mouchard est bien pire que surveiller des recherches. Anthropic voulait un cadre rĂ©glementaire ? Il va peut-ĂȘtre lâobtenir, mais gĂ©rĂ© par ses concurrents directs, et au dĂ©triment de tous les utilisateurs.
La consĂ©quence structurelle, câest la mort des petits acteurs. Les nĂ©o-clouds, CoreWeave, OVH, Scaleway, nâauront pas les moyens de bĂątir lâinfrastructure KYC, les environnements virtualisĂ©s privĂ©s et les chaĂźnes dâaudit que les hyperscalers ont mis des dĂ©cennies et des milliers de milliards Ă construire. Câest une impossibilitĂ© de coĂ»t et de complexitĂ©. Le rĂ©sultat, câest un oligopole de fait, oĂč deux ou trois acteurs contrĂŽleront lâaccĂšs Ă lâIA la plus puissante du monde. Au G7 dâĂvian, ça se nĂ©gocie dĂ©jĂ : selon Reuters, les dirigeants discutent dâun rĂ©gime de « partenaires de confiance » pour retrouver lâaccĂšs aux modĂšles amĂ©ricains. On assiste peut-ĂȘtre, grĂące Ă lâimprudence dâun seul homme, Ă la crĂ©ation du plus grand pĂ©age technologique de lâhistoire.

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