RSS Amplifier

đŸŒ¶ïž Silicon Carne · Jun 18, 2026

Le pompier pyromane et la plus grosse IPO de l’histoire

0
Sign in to vote or save

Carlos Diaz · đŸŒ¶ïž Silicon Carne

Vendredi soir, Ă  17h21 heure de la cĂŽte Est, le gouvernement amĂ©ricain a ordonnĂ© Ă  Anthropic de couper Fable 5 et Mythos 5 pour tout ressortissant Ă©tranger. En France, on a aussitĂŽt criĂ© Ă  la souverainetĂ© volĂ©e. Sauf que la vraie histoire, racontĂ©e par le Wall Street Journal, ressemble moins Ă  une guerre commerciale qu’à une lutte de pouvoir entre gĂ©ants de l’IA Ă  la veille d’une introduction en bourse valorisĂ©e 965 milliards.

Le mĂȘme week-end, SpaceX rĂ©alisait la plus grosse entrĂ©e en bourse de tous les temps, 75 milliards levĂ©s en une matinĂ©e, et Elon Musk devenait le premier ĂȘtre humain Ă  dĂ©passer les 1 000 milliards de fortune personnelle. On a dĂ©cortiquĂ© le business de SpaceX.

À mes cĂŽtĂ©s pour cet Ă©pisode : Pierre Gaubil, Anji Ismail et Fred Lasnier.

L’Hacienda Ă©volue, avec les Hot Seats et une heure de coaching pour les PatrĂłns.

Des analyses complĂštes chaque semaine, les archives, le groupe WhatsApp des abonnĂ©s, des Ă©vĂšnements Ă  San Francisco et Ă  Paris. Rejoignez l’Hacienda pour soutenir une parole Tech indĂ©pendante.

Vendredi soir, Ă  17h21 heure de la cĂŽte Est, Anthropic reçoit une lettre du secrĂ©taire au Commerce Howard Lutnick. L’ordre est clair : suspendre immĂ©diatement l’accĂšs Ă  Fable 5 et Mythos 5 pour tout ressortissant Ă©tranger, y compris les employĂ©s Ă©trangers d’Anthropic, Andrej Karpathy Ă©tant Ă  peine embauchĂ© et dĂ©jĂ  au chĂŽmage technique. Quelques heures plus tard, Anthropic dĂ©cide de suspendre les deux modĂšles les plus puissants jamais rendus publics, pour tout le monde, AmĂ©ricains compris, le temps de se mettre en conformitĂ© (statement officiel d’Anthropic).

Ce qui rend l’affaire vĂ©ritablement explosive, c’est ce qu’on apprend le lendemain.

Selon le Wall Street Journal, c’est Andy Jassy, le patron d’Amazon et principal investisseur d’Anthropic, qui a lui-mĂȘme alertĂ© le secrĂ©taire au TrĂ©sor Scott Bessent et d’autres officiels : les chercheurs d’Amazon avaient rĂ©ussi Ă  utiliser Fable 5 pour obtenir des informations exploitables dans des cyberattaques, et la NSA confirme la faille en affirmant que les Chinois y ont dĂ©jĂ  accĂšs (WSJ).

Le tout une semaine aprĂšs l’annonce de son introduction en bourse : Anthropic a dĂ©posĂ© confidentiellement son dossier le 1er juin, aprĂšs une levĂ©e de 65 milliards Ă  une valorisation de 965 milliards de dollars (Fortune).

Depuis vendredi soir, le rĂ©flexe mĂ©diatique en France et en Europe est quasi mĂ©canique : « les AmĂ©ricains coupent l’accĂšs Ă  l’IA au reste du monde, il nous faut notre souverainetĂ©. » Sauf que, comme on vient de le voir, ce n’est absolument pas ce qui s’est passĂ©. Ça mĂ©rite qu’on s’y arrĂȘte une seconde.

On parle d’un dirigeant enfermĂ© dans sa tour d’ivoire, qui ne manage personne chez Anthropic et passe sa vie Ă  Ă©crire des essais de 5 000 mots sur les risques existentiels de l’IA, qui demande publiquement la crĂ©ation d’une agence fĂ©dĂ©rale pour bloquer les modĂšles dangereux, qui a refusĂ© de donner ses outils Ă  l’armĂ©e amĂ©ricaine au nom de la sĂ©curitĂ©. Et quand son propre partenaire et investisseur principal lui dit « ton modĂšle a une faille de sĂ©curitĂ© exploitable », il refuse de la corriger.

C’est le mĂȘme homme qui, dans son dernier essai publiĂ© deux jours avant le ban, Ă©crit noir sur blanc que « le gouvernement devrait avoir la capacitĂ© de bloquer les dĂ©ploiements dangereux ». Deux jours plus tard, quand le gouvernement fait exactement ça, il dit que c’est un « malentendu » (La politique Ă  l’ùre de l’exponentielle IA).

Il y a deux lectures possibles du personnage.

La premiĂšre : un philosophe sincĂšre qui a vu quelque chose de terrifiant dans ses propres modĂšles, persuadĂ© que lui seul peut contenir le LĂ©viathan, et qui tire la sonnette d’alarme avec maladresse. On peut dĂ©fendre cette position : si tu penses sincĂšrement avoir construit un truc surpuissant, tu le retiens, tu le confies Ă  quelques partenaires pour durcir la cybersĂ©curitĂ©, tu dĂ©ploies prudemment. Et il faut reconnaĂźtre que 80 Ă  90 % des meilleurs chercheurs en IA pensent comme Dario sur le risque, Ă  moins que ce ne soit justement une stratĂ©gie pour attirer ces talents.

La seconde lecture est plus inquiĂ©tante : c’est un pompier pyromane. Il allume l’incendie en poussant les modĂšles les plus puissants au monde, il crie au feu pour justifier la crĂ©ation d’un corps de pompiers qu’il contrĂŽlera, et il refuse d’éteindre les flammes quand quelqu’un d’autre le lui demande. À se demander si son vĂ©ritable projet n’est pas celui d’un doomer qui cherche Ă  ce que l’IA finisse bridĂ©e, avec Anthropic comme seul arbitre de ce qui est autorisĂ© ou non.

Un rappel chronologique s’impose. En avril, Anthropic nous explique que son nouveau modĂšle est trop puissant pour ĂȘtre publiĂ©. Le 28 mai, l’entreprise boucle une levĂ©e de 65 milliards de dollars Ă  965 milliards de valorisation. Le 1er juin, elle dĂ©pose confidentiellement son dossier d’introduction en bourse. Le 10 juin, elle lance Fable 5, ce modĂšle « trop puissant pour ĂȘtre publiĂ© » qu’on publie quand mĂȘme. Le 12 juin, le gouvernement amĂ©ricain en interdit l’accĂšs Ă  tout ressortissant Ă©tranger. RĂ©sultat : la planĂšte entiĂšre parle de la puissance des modĂšles d’Anthropic. Vous ne pouvez pas acheter une meilleure publicitĂ© Ă  la veille d’une introduction en bourse.

Pour moi, le vrai jeu, c’est la capture rĂ©glementaire.

Le 10 juin, deux jours avant le ban, Dario publie son essai « La politique Ă  l’ùre de l’exponentielle IA » dans lequel il demande la crĂ©ation d’une agence fĂ©dĂ©rale de type FAA pour les modĂšles d’IA. C’est trĂšs bien Ă©crit, trĂšs intelligent, et trĂšs dangereux. Parce que ce qu’il propose en filigrane, c’est un rĂ©gime de certification prĂ©alable pour les modĂšles de pointe.

Qui peut se permettre de passer devant une agence fédérale avant chaque déploiement ?

Les gĂ©ants qui ont des Ă©quipes juridiques et des dĂ©partements conformitĂ©. Qui ne peut pas se le permettre ? Les modĂšles libres de droits. Anthropic ne veut pas juste gagner sur le marchĂ© libre, Anthropic veut utiliser la rĂ©glementation pour Ă©liminer l’alternative libre de droits.

Et c’est lĂ  que la situation devient rĂ©ellement prĂ©occupante pour l’écosystĂšme. OĂč vont aller les entreprises qui ont besoin de ces capacitĂ©s ? Vers les modĂšles libres. Et les meilleurs modĂšles libres aujourd’hui, ce sont les modĂšles chinois, les modĂšles amĂ©ricains libres n’étant pas au niveau. Donc la stratĂ©gie d’Anthropic, consciemment ou non, pousse les entreprises amĂ©ricaines vers des modĂšles chinois. Et pendant que l’AmĂ©rique dĂ©bat de la rĂ©gulation, la Chine avance dans les biotechnologies, la science des matĂ©riaux, les chaĂźnes industrielles.

En France, j’entends les gens dire qu’il faut diriger massivement du calcul vers les modĂšles libres, sauf qu’on parle de centaines de milliards de dollars d’infrastructure et qu’on ne les a pas. L’open source mourra, et il ne restera qu’une seule catĂ©gorie de modĂšles, rĂ©glementĂ©s et contrĂŽlĂ©s par une poignĂ©e d’acteurs.

Oubliez un instant le ban gouvernemental. Regardez ce qu’Anthropic fait avec Fable 5, avant mĂȘme que le gouvernement n’intervienne.

Questions, rĂ©ponses, fichiers, mĂ©moires, contexte intĂ©gral. Pour tout le monde. Sans exception. MĂȘme les clients qui avaient signĂ© des accords de zĂ©ro rĂ©tention n’ont pas le choix : soit ils acceptent, soit ils n’utilisent pas les modĂšles de classe Mythos. On parle d’une entreprise qui s’est construite en se positionnant contre la surveillance d’État, et qui impose maintenant une surveillance obligatoire Ă  ses propres utilisateurs. Ils ne gardent pas seulement vos questions et les rĂ©ponses, ils gardent tout le contexte que vous partagez avec le modĂšle : vos fichiers, vos donnĂ©es, vos mĂ©moires accumulĂ©es au fil des conversations. Et ils utilisent tout cela pour construire un profil, vous classifier, et dĂ©cider quelles capacitĂ©s ils vous accordent (Hacker News).

EnterrĂ© dans un document de 319 pages que personne ne lit, Anthropic avait mis en place un mĂ©canisme cachĂ© qui dĂ©tectait si vous faisiez de la recherche en IA ou en conception de puces Ă©lectroniques. Si c’était le cas, le modĂšle vous basculait automatiquement sur un modĂšle infĂ©rieur, sans vous prĂ©venir. Il réécrivait mĂȘme vos questions en arriĂšre-plan pour s’assurer que la rĂ©ponse serait dĂ©gradĂ©e. Et vous continuiez Ă  payer le prix du modĂšle de pointe. Des exemples concrets ont Ă©mergĂ© : Ben Thompson de Stratechery a Ă©tĂ© bloquĂ© pour une simple question sur le lien entre risque de cancer et mĂ©dicaments de type GLP-1, et un utilisateur a Ă©tĂ© dĂ©gradĂ© pour une question sur les mitochondries (Fortune).

Si Anthropic peut dĂ©cider qui reçoit quelle qualitĂ© de rĂ©ponse, rien n’empĂȘche de favoriser certaines entreprises partenaires au dĂ©triment de leurs concurrents. Imaginons un accord stratĂ©gique avec Novartis : rien ne garantit que le modĂšle ne dĂ©gradera pas subtilement les rĂ©ponses sur les GLP-1 pour un chercheur de Lilly. Si JP Morgan est partenaire et pas Citibank, les rĂ©ponses sur les taux hypothĂ©caires ou les stratĂ©gies d’investissement pourraient ĂȘtre subtilement orientĂ©es. Et le problĂšme fondamental, c’est l’auditabilitĂ© : rien ne garantit qu’Anthropic capture la trace exacte de ce qu’un modĂšle a fait Ă  un instant donnĂ©. Si vous soupçonnez une manipulation, comment le prouvez-vous ? Vous demandez Ă  Anthropic de vous montrer l’empreinte exacte de la gĂ©nĂ©ration Ă  ce moment prĂ©cis, et il y a mille façons de cacher ce qui s’est rĂ©ellement passĂ©.

On a vu pendant dix ans que le concept de « sĂ©curitĂ© » est un mot assez vague. On est passĂ© de la lutte contre le terrorisme aux « micro-agressions », au point de justifier la coupure de comptes bancaires pour des raisons idĂ©ologiques. La mĂȘme trajectoire se dessine avec l’IA, mais en plus puissant, parce que cette fois on ne parle pas de modĂ©rer des publications, on parle de contrĂŽler l’accĂšs Ă  l’intelligence artificielle elle-mĂȘme. Pour un particulier, c’est un risque de censure. Pour une entreprise, c’est quasi rĂ©dhibitoire : n’importe quel scientifique, n’importe quel cadre dirigeant, n’importe quel chercheur peut dĂ©clencher ce filtrage sans le savoir et se retrouver coupĂ© d’une source de diffĂ©renciation concurrentielle vitale. Les entreprises doivent maintenant gĂ©rer cette phase comme un risque stratĂ©gique, diversifier leurs fournisseurs de modĂšles, et surtout Ă©viter le point de dĂ©faillance unique.

Et puis il y a la rĂ©action française. Et lĂ , on touche au comique de rĂ©pĂ©tition. Depuis vendredi, les politiques et les commentateurs français dĂ©roulent le mĂȘme refrain : « Vous voyez bien qu’il nous faut une IA souveraine, un cloud souverain, un modĂšle français, des serveurs en France. » L’Union europĂ©enne elle-mĂȘme, par la voix de Thomas Regnier, porte-parole de la Commission, dĂ©clare que l’incident « souligne une fois de plus le besoin de souverainetĂ© technologique de l’Europe ».

Sur le principe, bien sĂ»r, l’Europe doit avoir ses propres modĂšles. Mais regardons ce qu’on est en train de rĂ©clamer. On vient de voir en direct, grandeur nature, trĂšs exactement le danger d’un interrupteur unique tenu par un seul État. Un gouvernement a dĂ©cidĂ© vendredi soir de dĂ©brancher des centaines de millions d’utilisateurs dans le monde. Les chercheurs qui testaient, les entreprises qui dĂ©ployaient, les hĂŽpitaux qui expĂ©rimentaient : coupĂ©s du jour au lendemain. Et la premiĂšre rĂ©action de la classe politique française, c’est de dire : « Il nous faut le mĂȘme interrupteur, mais Ă  Paris » (Rafik Smati, Edouard Philippe).

Non. Ce dont on a besoin, ce ne sont pas des solutions uniques aux mains d’un État, qui s’imposeraient au nom d’une morale nationale. Ce dont on a besoin, ce sont des alternatives sur le marchĂ©. Parce qu’il ne faut pas se tromper de camp : dans cette affaire, les États ont tout Ă  gagner en contrĂŽle, et nous tout Ă  perdre en libertĂ©. Le souverainisme technologique version monopole public, ce n’est pas l’indĂ©pendance, c’est un changement de maĂźtre.

L’Europe a aujourd’hui une carte unique Ă  jouer, et elle est Ă  l’exact opposĂ© du monopole. Devenir la terre la plus ouverte du monde pour que ces alternatives puissent prospĂ©rer. Pousser les modĂšles libres jusqu’au bout, financer des centres de calcul ouverts alimentĂ©s au nuclĂ©aire dĂ©carbonĂ©, Ă©crire un cadre juridique qui garantit les libertĂ©s individuelles au lieu d’étrangler l’innovation, offrir un vĂ©ritable statut aux entreprises nativement IA comme Milei vient de le proposer en Argentine, tester des formes de revenu universel ou de services universels qui redistribuent la valeur vers les gens. Une terre d’accueil, pas une forteresse.

Mais soyons lucides. Cette opportunitĂ©, on va la rater. Parce que nous n’en avons pas le courage et que nous sommes incapables de nous mettre d’accord Ă  27. On finira par interdire Ă  notre tour l’arbalĂšte, et on nous vendra, la main sur le cƓur, un retour glorieux Ă  l’arc et aux flĂšches.

Vendredi 12 juin, Elon Musk a sonnĂ© la cloche d’ouverture du Nasdaq depuis Starbase, au Texas. SpaceX est entrĂ©e en bourse Ă  135 dollars l’action pour une valorisation de 1 770 milliards de dollars. À la clĂŽture, le titre avait bondi de 20 % Ă  161 dollars, portant la capitalisation au-dessus de 2 100 milliards, soit plus que Walmart et General Motors rĂ©unis. C’est la plus grosse introduction en bourse de tous les temps, pulvĂ©risant le record de Saudi Aramco en 2019. SpaceX a levĂ© 75 milliards de dollars en une seule opĂ©ration, plus que toutes les introductions amĂ©ricaines des deux derniĂšres annĂ©es combinĂ©es (SpaceX Stock Rises in Largest IPO Ever).

Au passage, Musk est devenu le premier ĂȘtre humain de l’histoire Ă  franchir le seuil de 1 000 milliards de dollars de fortune personnelle. 555 millions d’actions vendues, soit 4 % du capital. Les investisseurs particuliers ont reprĂ©sentĂ© 22,5 % de l’introduction, du jamais-vu Ă  cette Ă©chelle. Rien que dans les vingt premiĂšres minutes, les particuliers ont achetĂ© 18 millions de dollars d’actions, et Ă  la fin de la journĂ©e 118 millions de dollars d’achats nets de la part des petits porteurs, le plus gros premier jour pour les investisseurs individuels de l’histoire (SpaceX’s Retail-Powered Debut).

Mais derriĂšre les chiffres spectaculaires, c’est la composition de cette entreprise qui est fascinante. SpaceX n’est plus seulement une entreprise de fusĂ©es. AprĂšs le rachat de X.AI et de Cursor, c’est un conglomĂ©rat spatial, IA et tĂ©lĂ©communications. L’an dernier : 18,7 milliards de revenus, en hausse de 33 %, mais une perte de 4,9 milliards Ă  cause des investissements massifs dans l’IA. Les investisseurs projettent 160 milliards de revenus en 2028. Un 8x en trois ans. C’est ça qui rend les gens nerveux (Wall Street digests record fundraising haul).

On ne peut pas comprendre la valorisation de SpaceX sans comprendre une chose fondamentale : tout part du lancement. C’est le joyau de la couronne, la fondation sur laquelle repose absolument tout le reste. Et c’est lĂ  que Musk a un avantage que personne au monde ne peut rĂ©pliquer aujourd’hui.

Jusqu’à il y a peu, lancer une fusĂ©e, c’était comme si vous montiez dans un avion, que vous voliez jusqu’en Californie, que vous descendiez de l’avion, et que l’avion explose aprĂšs. En gros, chaque vol Ă©galait un vĂ©hicule dĂ©truit. Ce que SpaceX a fait avec la rĂ©utilisabilitĂ© du premier Ă©tage du Falcon est dĂ©jĂ  rĂ©volutionnaire (SpaceX’s Reusable Falcon 9).

Mais ce n’est que le dĂ©but. L’objectif avec Starship, c’est la rĂ©utilisabilitĂ© des deux Ă©tages : faire voler le booster et le vaisseau 30, 40, 50 fois avant de le remettre en Ă©tat. À ce moment-lĂ , le coĂ»t du vĂ©hicule s’amortit sur des dizaines de vols, et le coĂ»t au kilogramme s’effondre. On passe de 1 500 dollars le kilogramme sur Falcon Ă  un objectif de 250 dollars, puis on converge vers le coĂ»t du carburant seul, c’est-Ă -dire bien en dessous de 200 dollars.

La feuille de route est claire : SpaceX va tenter de rĂ©cupĂ©rer le deuxiĂšme Ă©tage de Starship plus tard cette annĂ©e, de le rendre rĂ©utilisable l’annĂ©e prochaine, puis de monter en cadence. On est passĂ© de 160 Ă  165 lancements l’an dernier Ă  un objectif de plusieurs centaines dans les prochaines annĂ©es, puis de milliers, soit deux Ă  trois lancements par jour. C’est cette cadence qui dĂ©bloque l’économie de Starlink V3, du direct vers mobile, et surtout du calcul orbital. Sans la rĂ©utilisabilitĂ© rapide des deux Ă©tages, aucune de ces activitĂ©s n’atteint son plein potentiel. Avec, tout devient possible.

Parlons de Starlink, parce que c’est l’activitĂ© que tout le monde connaĂźt mais que personne ne dimensionne correctement. Le service d’accĂšs Ă  internet par satellite a pĂ©nĂ©trĂ© moins de 1 % des foyers mondiaux. Moins de 1 %. Le potentiel, ce sont des centaines de millions de terminaux et d’utilisateurs. Et on n’a mĂȘme pas encore parlĂ© du vrai moteur de croissance.

Le vrai moteur, c’est le direct vers mobile. Les investisseurs projettent que le business de Starlink sur ce segment passe de 10 milliards Ă  50 milliards de revenus d’ici 2028. Et 50 milliards, ça reprĂ©sente seulement 0,3 % du marchĂ© tĂ©lĂ©com mondial. Donc quand on pose la question « est-ce que SpaceX peut multiplier par cinq cette activitĂ© en trois ans ? », la rĂ©ponse est qu’il y a assez de marchĂ© adressable, largement. Starlink quand tu voyages, c’est systĂ©matiquement la meilleure connexion mobile, la plus rapide, la plus basse latence. Avec la rĂ©utilisabilitĂ© rapide, ce sera aussi le coĂ»t par gigaoctet le plus bas. Mieux, plus rapide, moins cher : c’est une formule qui a toujours gagnĂ©.

À San Francisco, l’épicentre de la technologie mondiale, deux dĂ©cennies aprĂšs le dĂ©but de la rĂ©volution mobile, on a la connectivitĂ© d’un pays du tiers-monde en plein cƓur de la Silicon Valley. Tout le monde va passer Ă  Starlink Mobile quand ce sera disponible. C’est une Ă©vidence que le marchĂ© ne valorise pas encore correctement, parce que ça dĂ©pend de Starship V3 et de la rĂ©utilisabilitĂ© rapide, et que la rĂ©utilisabilitĂ© rapide est un problĂšme d’ingĂ©nierie extrĂȘmement difficile. Mais si on regarde la trajectoire de SpaceX sur les problĂšmes d’ingĂ©nierie extrĂȘmement difficiles, le pari semble raisonnable.

C’est la grosse surprise des six derniĂšres semaines, et c’est probablement le point le plus sous-estimĂ© de toute l’introduction en bourse. Il y a quelques mois, personne n’avait SpaceX dans ses modĂšles de calcul IA. Le scĂ©nario, c’était fusĂ©es plus Starlink plus X.AI, point. Et puis en l’espace de quelques semaines, Musk a signĂ© des contrats massifs avec Anthropic et Google pour leur vendre de la capacitĂ© de calcul. SpaceX est passĂ© d’acteur inexistant Ă  quatriĂšme fournisseur de calcul mondial en 30 jours, devant Oracle et tous les acteurs spĂ©cialisĂ©s (SpaceX signs $30bn deal with Google).

Les chiffres sont vertigineux. Le contrat X.AI et Google gĂ©nĂšre plus de bĂ©nĂ©fice opĂ©rationnel par gigawatt qu’Anthropic, Meta, Google ou OpenAI sur leurs propres infrastructures. Quand Google, Meta ou OpenAI construisent leurs propres centres de donnĂ©es, ils les utilisent pour entraĂźner et faire tourner leurs modĂšles, et le bĂ©nĂ©fice opĂ©rationnel par gigawatt dĂ©pend de ce qu’ils arrivent Ă  vendre comme services, abonnements, accĂšs API, publicitĂ© alimentĂ©e par l’IA, rapportĂ© Ă  la capacitĂ© installĂ©e.

Quand SpaceX et X.AI vendent directement leur capacitĂ© de calcul Ă  Google ou Anthropic via des contrats de location longue durĂ©e, le bĂ©nĂ©fice opĂ©rationnel par gigawatt est plus Ă©levĂ© pour deux raisons combinĂ©es. D’abord, le coĂ»t est plus bas : Musk construit ses centres de donnĂ©es en 122 jours lĂ  oĂč les autres mettent des annĂ©es, la vitesse Ă©tant littĂ©ralement le coĂ»t, moins de jours Ă  payer les Ă©quipes de construction, et il a repensĂ© l’architecture du centre de donnĂ©es Ă  partir de zĂ©ro plutĂŽt qu’en copiant les modĂšles existants. Ensuite, le prix de vente est plus haut : Google paie un surprix de 50 milliards par gigawatt, contre 14 milliards par gigawatt implicite dans les modĂšles des banques, en partie parce que SpaceX peut livrer vite et en volume, et en partie comme « option d’achat » pour ĂȘtre premier en file d’attente quand le calcul orbital sera disponible. Donc coĂ»t de construction plus bas plus prix de vente plus haut Ă©gale marge opĂ©rationnelle par gigawatt supĂ©rieure Ă  celle que dĂ©gagent Google, Anthropic, Meta ou OpenAI sur leur propre infrastructure.

C’est contre-intuitif : le revendeur de calcul fait une meilleure marge que ceux qui utilisent le calcul pour leurs propres produits. C’est exactement la dynamique des pelles et des pioches pendant la ruĂ©e vers l’or, sauf que cette fois le vendeur de pelles a aussi trouvĂ© de l’or, avec X.AI, Grok et Cursor.

Le taux de rendement interne est de 55 % sur Colossus 1. Quand tu empruntes Ă  6 Ă  8 % et que tu investis Ă  55 % de rendement, les mathĂ©matiques sont implacables. Et le contrat avec Google inclut probablement un surprix que Google accepte de payer comme option d’achat pour ĂȘtre le premier en file d’attente quand le calcul orbital sera disponible (Wall Street digests record fundraising haul).

Jensen Huang le dit lui-mĂȘme : Elon est « un cas unique ». 100 000 processeurs graphiques, le supercalculateur le plus rapide de la planĂšte, normalement trois ans de planification plus un an de mise en route. Elon l’a fait en 19 jours. Et 122 jours pour monter un centre de donnĂ©es complet, parce que la vitesse, c’est littĂ©ralement le coĂ»t : chaque jour oĂč vous payez des Ă©lectriciens et des plombiers est un coĂ»t.

Les centres de donnĂ©es ne sont pas des matiĂšres premiĂšres interchangeables. Elon a repensĂ© la conception du centre de donnĂ©es Ă  partir des principes fondamentaux, exactement comme il a repensĂ© la fusĂ©e rĂ©utilisable et la voiture Ă©lectrique. Il n’y a que deux ou trois acteurs au monde capables d’opĂ©rer un centre de donnĂ©es fiable derriĂšre le compteur Ă©lectrique. C’est un avantage compĂ©titif qui se renforce avec le temps.

Maintenant, le sujet qui fait rĂȘver certains et douter les autres : les centres de donnĂ©es dans l’espace. La question clĂ©, c’est : est-ce qu’il faut y croire pour acheter l’action Ă  l’introduction ? La rĂ©ponse est non. Les chiffres fonctionnent dĂ©jĂ  sur la base du terrestre seul. Le taux de monĂ©tisation implicite dans les projections de 160 milliards de revenus est d’environ 14 milliards par gigawatt par an. Or SpaceX vient de signer Anthropic Ă  22 Ă  23 milliards par gigawatt et Google Ă  50 milliards par gigawatt. On atteint dĂ©jĂ  les chiffres projetĂ©s avant mĂȘme de parier sur l’orbital.

Mais le calcul orbital, c’est une option d’achat gigantesque que le marchĂ© vous offre gratuitement. Et les maths, lĂ  encore, sont spectaculaires. Aujourd’hui, mettre un gigawatt de calcul au sol coĂ»te environ 60 milliards de dollars, 35 milliards pour les processeurs et le silicium, 25 milliards pour le terrain, la structure, l’énergie et le refroidissement. Ce bloc de 25 milliards est probablement inflationniste, il ne va pas baisser. Dans l’espace, l’énergie et le refroidissement sont quasi gratuits, et il y a beaucoup d’espace dans l’espace. Le coĂ»t pour mettre un gigawatt de calcul en orbite tombe Ă  environ 30 milliards, avec des coĂ»ts d’exploitation plus bas, dont les 5 milliards de lancement qui sont potentiellement dĂ©flationnistes grĂące Ă  la rĂ©utilisabilitĂ©.

Bien sĂ»r, il y a des rĂ©serves. La fiabilitĂ© et la maintenance sont des inconnues. Les processeurs graphiques fondent, les lasers lĂąchent, ça arrive dĂ©jĂ  dans les centres de donnĂ©es terrestres pendant les gros entraĂźnements. Tant que les satellites ne dĂ©faillent pas Ă  un rythme astronomique, le calcul tient. Jeff Bezos dit que c’est dans six ans. Elon dit trois. On l’aura probablement en quatre ou cinq. Mais une fois la rĂ©utilisabilitĂ© rapide de Starship V3 acquise, c’est un changement de paradigme total dans l’économie du calcul (Elon Musk explains AI data centers in space).

Oubliez un instant les fusĂ©es et les satellites. Parlons du modĂšle d’intelligence artificielle. SpaceX a acquis Cursor : 700 Ă  800 personnes, une Ă©quipe extraordinaire, dĂ©jĂ  l’un des agents de programmation les plus performants au monde, avec une trajectoire de revenus qui pourrait atteindre 10 milliards de dollars cette annĂ©e. Mais Cursor Ă©tait contraint par sa capacitĂ© de calcul. En l’adossant au calcul massif de SpaceX et X.AI, on a levĂ© cette contrainte d’un coup. Et les premiers rĂ©sultats sont remarquables.

Un fait qui devrait faire rĂ©flĂ©chir tout le monde : Cursor et Anthropic possĂšdent chacun plus de donnĂ©es de code propriĂ©taires que tout l’internet public rĂ©uni. C’est un avantage compĂ©titif colossal. Et en ce moment mĂȘme, Grok 4.3, un modĂšle de 1 500 milliards de paramĂštres, est en cours d’entraĂźnement avec les donnĂ©es Cursor injectĂ©es directement dans le prĂ©-entraĂźnement, pas seulement dans l’apprentissage par renforcement. Grok 4.3 Ă©tait il y a dix Ă  douze jours le modĂšle de 500 milliards de paramĂštres le plus intelligent au monde, sur la frontiĂšre d’efficacitĂ© aux cĂŽtĂ©s de Google avec Gemini 3.1 Pro, d’Anthropic et d’OpenAI. Il n’y a que quatre acteurs sur cette frontiĂšre.

Les sceptiques regardent les 18,7 milliards de revenus de l’an dernier, les 160 milliards projetĂ©s en 2028, et ils disent : peu d’entreprises dans l’histoire ont multipliĂ© leurs revenus par huit en trois Ă  quatre ans. C’est vrai. C’est aussi vrai que SpaceX n’est pas une entreprise ordinaire. Le multiple Ă©tait de 100 fois le chiffre d’affaires au moment de l’introduction. AprĂšs les contrats signĂ©s avec Anthropic et Google, il tombe Ă  environ 39 fois. En un mois, SpaceX a ajoutĂ© 29 milliards de revenus contractuels Ă  son carnet de commandes. Du jamais-vu.

Quand on dĂ©compose activitĂ© par activitĂ©, Starlink avec le direct vers mobile est faisable, le calcul IA terrestre l’est aussi sur trois ans vu les contrats dĂ©jĂ  signĂ©s, et le modĂšle X.AI aprĂšs l’acquisition de Cursor reste la cerise sur le gĂąteau, la surprise potentielle. Vous verrez que dans trois ans, tout le monde dira que c’était super Ă©vident, mĂȘme si aujourd’hui chaque piĂšce du puzzle comporte du risque.

Mais attention aux montagnes russes. J.P. Morgan note que la hausse moyenne au premier jour des introductions rĂ©centes est de 32 %, mais qu’elle se transforme en une baisse de 26 % aprĂšs douze mois. Le titre va secouer. C’est la nature de toute introduction, a fortiori la plus grosse de l’histoire. Mais Musk dĂ©tient environ 50 % du capital avec un blocage de 365 jours : il ne vend pas. Et les employĂ©s et investisseurs historiques ont eu des fenĂȘtres de liquiditĂ© tous les six mois depuis dix ans, environ vingt occasions de vendre. Ceux qui dĂ©tiennent encore ont choisi de dĂ©tenir.

Le contexte est fascinant. Les entreprises ont levĂ© 4 700 milliards de dollars cette annĂ©e Ă  travers les marchĂ©s mondiaux de capitaux, un rythme record. Le capital total levĂ© par SpaceX, Anthropic et OpenAI reprĂ©sente environ 250 milliards, soit 1 % de la capitalisation des sept gĂ©ants de la tech. Les sept gĂ©ants ont mis sept ans Ă  ajouter 1 000 milliards de revenus, le premier millier ayant pris plus de vingt ans. Trois entreprises seules, SpaceX, Anthropic et OpenAI, pourraient ajouter 1 000 milliards de revenus en quatre Ă  cinq ans, deux fois plus vite. L’IA pourrait transformer 5, 10 ou 15 % du PIB mondial. Si c’est 10 %, on parle de 10 000 milliards de dollars.

đŸŒ¶ïž Hasta luego amigos, et vive la Tech !

Read the original on siliconcarne.substack.com ↗

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.