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đŸŒ¶ïž Silicon Carne · Jul 31, 2026

Invisibiliser

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Carlos Diaz · đŸŒ¶ïž Silicon Carne

Il y a des expressions qui devraient dĂ©clencher une alarme dans un pays qui s’est construit sur la loi de 1881. « IngĂ©rence intĂ©rieure » en fait partie. C’est un oxymore. Une ingĂ©rence, par dĂ©finition, vient du dehors. Un citoyen qui parle chez lui, dans sa langue, Ă  propos de son propre pays, ne s’ingĂšre dans rien du tout. Il exerce une libertĂ© publique. Le jour oĂč l’on qualifie cet exercice d’ingĂ©rence, on ne rĂ©gule plus l’information, on requalifie le citoyen en corps Ă©tranger.

Cette expression a Ă©tĂ© prononcĂ©e Ă  l’oral, en confĂ©rence de presse, par Laurent Lafon, devant une poignĂ©e de journalistes lors de la prĂ©sentation du rapport que la commission de la culture du SĂ©nat a rendu public le 9 juillet. Depuis, AgnĂšs Evren, sa propre co-rapporteure, a publiĂ© un communiquĂ© pour dire que ces mots ne figuraient pas dans le texte adoptĂ© et qu’elle ne voterait jamais un dispositif de police de la pensĂ©e. On me dira donc que je m’énerve pour un lapsus. Je rĂ©ponds que les lapsus sont prĂ©cisĂ©ment ce qu’il faut Ă©couter, parce qu’ils disent ce que le texte pense sans oser l’écrire.

Et ce que le texte pense, lui, est noir sur blanc. Cent soixante pages, cinquante-six recommandations, six mois de travaux, adoptĂ©s Ă  l’unanimitĂ© par une commission oĂč siĂšgent des sĂ©nateurs de la droite, du centre, du parti socialiste et du parti communiste.

📍 Recommandation numĂ©ro 1 : crĂ©er, avant la prĂ©sidentielle de 2027, un observatoire indĂ©pendant de la dĂ©sinformation, pendant intĂ©rieur de Viginum, chargĂ© d’inciter les plateformes Ă  modifier leurs algorithmes ou Ă  invisibiliser un utilisateur fautif en cas de menace grave pour la qualitĂ© de l’information Ă  l’approche des Ă©lections.

Relisez la fin de la phrase. Invisibiliser un utilisateur fautif. Fautif de quoi, exactement, le rapport ne le dit pas. Il ne le dit pas parce qu’il ne peut pas le dire. Il ne peut pas le dire, et il le sait trĂšs bien, parce qu’il l’écrit lui-mĂȘme page 96 :

Dans un systĂšme libĂ©ral, diffuser une information qui se rĂ©vĂšle fausse n’est pas en soi un acte rĂ©prĂ©hensible, et l’on ne sait pas dĂ©finir lĂ©galement la vĂ©ritĂ©.

VoilĂ  des juristes honnĂȘtes qui constatent l’impasse et qui, au lieu d’en tirer la conclusion Ă©vidente, la contournent. Puisqu’on ne peut pas interdire ce qui est licite, on ne l’interdira pas. On se contentera de ne plus le montrer. Vous garderez votre chaĂźne, vos abonnĂ©s, votre droit de parler. Vous perdrez simplement le droit d’ĂȘtre entendu. C’est une Ă©lĂ©gance trĂšs française : on ne coupe pas la langue, on coupe le micro, et on explique ensuite que personne n’a Ă©tĂ© censurĂ©.

Le rapport lui-mĂȘme a Ă©crit le mode d’emploi de sa propre hypocrisie. Page 122, les sĂ©nateurs examinent l’idĂ©e de conditionner les aides publiques Ă  une certification des pratiques journalistiques, et ils l’écartent. Pas parce que la mesure serait mauvaise. Parce qu’une partie du public y verrait probablement une forme de censure qui ne dit pas son nom. Ce n’est pas le principe qui pose problĂšme, c’est qu’il se voie. Trois pages plus loin arrive l’observatoire, qui fait la mĂȘme chose sans que personne ne s’en aperçoive. Une mesure est rejetĂ©e parce qu’elle est visible, une autre est retenue parce qu’elle est invisible, et on appelle ça protĂ©ger la dĂ©mocratie.

Nous savons dĂ©jĂ  comment cela se termine, parce que l’expĂ©rience a Ă©tĂ© menĂ©e grandeur nature ailleurs. En 2018, Twitter jurait publiquement ne pratiquer aucun shadowban, et son PDG le rĂ©pĂ©tait sous serment devant le CongrĂšs. Ceux qui affirmaient le contraire Ă©taient rangĂ©s parmi les complotistes. En dĂ©cembre 2022, les Twitter Files ont sorti les captures d’écran internes : le procĂ©dĂ© existait, il s’appelait visibility filtering, et il y avait des listes de comptes. La dĂ©fense des dirigeants, Ă  l’époque, tient en une phrase que je vous demande de retenir parce que c’est exactement celle sur laquelle repose la recommandation numĂ©ro un du SĂ©nat : dĂ©samplifier n’est pas censurer. Si c’était vrai, on se demande bien pourquoi il aurait fallu mentir pendant quatre ans.

Ce qui me met vĂ©ritablement en colĂšre, c’est le mĂ©canisme statistique qui sert de justification Ă  tout l’édifice. Le chiffre qui a fait les titres additionne deux choses trĂšs diffĂ©rentes. D’un cĂŽtĂ©, les contenus factuellement faux. De l’autre, les contenus classĂ©s borderline, dĂ©finis comme ceux qui soutiennent un rĂ©cit de dĂ©sinformation sans faire d’affirmation vĂ©rifiablement fausse. Traduisez : ce n’est pas faux, mais ça ne penche pas du bon cĂŽtĂ©. VoilĂ  la catĂ©gorie dans laquelle vous tomberez. Pas parce que vous aurez menti, mais parce que vous aurez eu tort d’avoir raison dans la mauvaise direction. Et cette Ă©valuation, le SĂ©nat la qualifie de scientifique et d’objective, alors qu’elle a Ă©tĂ© produite par un consortium de fact-checkeurs qui sont candidats naturels Ă  alimenter l’observatoire dont ils dĂ©montrent l’utilitĂ©. On appelle ça un juge qui Ă©crit son propre mandat.

Alors parlons de nous, les crĂ©ateurs, parce que c’est lĂ  que ça devient trĂšs concret. Le mĂȘme rapport recommande de reconnaĂźtre le rĂŽle des influenceurs et des crĂ©ateurs de contenus, d’en agrĂ©er certains auprĂšs de la commission paritaire des publications et des agences de presse, et de leur ouvrir des droits Ă  des aides. La carotte et le bĂąton dans le mĂȘme document. D’un cĂŽtĂ© un guichet, de l’autre un bouton d’invisibilisation. Devinez qui dĂ©cidera, dans dix-huit mois de campagne prĂ©sidentielle, quel crĂ©ateur mĂ©rite l’agrĂ©ment et lequel constitue une menace grave pour la qualitĂ© de l’information.

Je fais Silicon Carne depuis San Francisco, en français, pour un public français, et je ne prĂ©tends pas une seconde ĂȘtre neutre. Je suis techno-libĂ©ral, je suis pro-individu, je pense que la capture rĂ©glementaire et budgĂ©taire abĂźme davantage ce pays que n’importe quelle vidĂ©o virale, et je le dis deux fois par semaine Ă  un public qui grandit. Ce n’est pas de la dĂ©sinformation, c’est une ligne Ă©ditoriale. Mais une ligne Ă©ditoriale, vue depuis un observatoire chargĂ© de protĂ©ger les Ă©chĂ©ances Ă©lectorales, c’est trĂšs exactement un utilisateur qui pousse un rĂ©cit. Cela dit, mon dossier est peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  perdu. Je suis nĂ© français, je suis devenu amĂ©ricain, je vis Ă  San Francisco, je parle de la France en français et j’ai le cƓur espagnol. Un ami me faisait remarquer cette semaine que je ne relĂšve donc ni de l’ingĂ©rence extĂ©rieure ni de l’ingĂ©rence intĂ©rieure mais des deux Ă  la fois, et qu’il faudra sans doute une troisiĂšme loi sur les ingĂ©rences hybrides pour capter les profils dans mon genre. Je les remercie chaleureusement pour leur soutien. Viginum traitera la moitiĂ© de mon cas, l’observatoire s’occupera de l’autre, et je suppose que les deux finiront par se disputer la garde partagĂ©e. Alors je vais le dire aussi clairement que je le pense, et tant pis si ça fait dĂ©sordre. Je ne sais pas si je referai Silicon Carne la saison prochaine dans ces conditions. Pas par posture, par arithmĂ©tique. Je ne construirai pas une saison entiĂšre, avec une Ă©quipe, des partenaires et une communautĂ© qui paie, sur une distribution qu’une autoritĂ© pourra Ă©trangler en pĂ©riode Ă©lectorale sans me prĂ©venir, sans me notifier et sans que je puisse le prouver.

Et qu’on ne vienne surtout pas m’expliquer qu’une baisse de visibilitĂ© serait un moindre mal, une demi-mesure, une sanction proportionnĂ©e. Pour un mĂ©dia dont la distribution est entiĂšrement algorithmique, c’est-Ă -dire pour tous les mĂ©dias nĂ©s aprĂšs 2010, les deux produisent rigoureusement le mĂȘme rĂ©sultat. Une Ă©mission que l’algorithme cesse de recommander est une Ă©mission qui n’existe plus. Les vues s’effondrent, les revenus suivent, les partenaires s’en vont, la communautĂ© se disperse et l’équipe se dĂ©monte. On ne meurt pas moins d’ĂȘtre Ă©tranglĂ© que d’ĂȘtre abattu. La seule diffĂ©rence entre les deux, c’est qu’une interdiction laisse quelque chose derriĂšre elle : un acte, une date, un motif, un signataire. Quelque chose qu’on peut porter devant un juge, avec un avocat, une procĂ©dure et un appel. Quelque chose qu’on peut gagner. L’invisibilisation ne laisse rien du tout. Elle ne se conteste pas, elle ne se prouve mĂȘme pas. Vous voyez vos chiffres tomber, vous ne savez pas pourquoi, et si vous avez le malheur de dire tout haut que vous ĂȘtes bridĂ©, on vous rangera parmi les paranoĂŻaques. Elle produit exactement la fermeture sans jamais avoir Ă  en assumer le nom, et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui la rend pire.

Un dernier point, Ă  l’attention de ceux qui construisent tout cela de bonne foi pour protĂ©ger 2027. Une infrastructure de contrĂŽle ne se dĂ©monte pas. Elle change de main. Vous n’ĂȘtes pas en train de bĂątir un outil pour vous, vous ĂȘtes en train de le bĂątir pour celui qui gagnera l’élection, quel qu’il soit, et pour tous ceux qui viendront aprĂšs. Si vous n’ĂȘtes pas capables de me dire, aujourd’hui, ce que ferait votre pire adversaire politique avec cet observatoire une fois installĂ© Ă  Matignon, alors vous n’avez pas le droit de le crĂ©er.

La proposition de loi n’est pas Ă©crite. Elle n’est pas dĂ©posĂ©e. Elle arrive Ă  la rentrĂ©e. Nous avons donc quelques semaines, et une seule chose Ă  faire : rendre cette chose visible, bruyante, coĂ»teuse politiquement. Parce que le rapport nous a lui-mĂȘme donnĂ© la clĂ©, page 122. Ce qui tue ces dispositifs, ce n’est pas leur illĂ©galitĂ©, c’est leur exposition. Ils ne survivent que dans le silence.

Une idĂ©ologie qui a besoin d’invisibiliser pour ĂȘtre acceptĂ©e est une idĂ©ologie qui a cessĂ© de convaincre.

Hasta luego amigos đŸŒ¶ïž

Read the original on siliconcarne.substack.com ↗

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