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Déjà une semaine que je dors sur le canapé dépliant de tonton Yves. Autant de temps que je cherche un sens à ma venue. C’était marrant les 15 premières heures, beaucoup moins les 153 suivantes.
Je ne suis pas beaucoup sorti depuis ma sortie chez Lidl. Une fois pour acheter des clopes, une fois pour acheter des filtres. Au moins j’ai pas trop tapé dans mes réserves de thunes. C’est déjà ça.
L’appart de Tonton Yves sent toujours le renfermé et la bouffe africaine, maintenant mélangé avec la pizza cramée et la weed froide. J’ai eu la flemme de fumer une énième fois à la fenêtre hier, je me suis autorisé une exception en fumant dans mon lit.
Hier, j’ai aussi eu ma mère au tel. Elle m’a demandé si tout allait bien. J’ai pensé à lui répondre “Ouais j’ai rencontré un daron cool qui m’a filé de la beuh, ensuite on m’a péta ma chaîne dans la rue et j’ai pété un plomb en sortant d’un magasin hard discount”. Mais je l’ai pas fait. J’ai menti.
J’ai dit que ça allait, que les recherches de taff avançaient bien. Je lui ai même dit que j’avais un entretien pour un job de commercial à la Défense. Ça j’ai un peu honte, j’avoue. Mais ça l’a rassurée, alors bon.
D’ailleurs, je préfère me flinguer plutôt que de faire un taff comme ça. Pourtant, c’est ce qui faisait bander les mecs de ma classe à Reims. Taffer “Tout en haut d’une tour” en descendre pour “Monter dans un Uber payé par la boîte” et partir tous les 2 ans au “Club Med all inclusive”. C’était ça la vie qu’ils voulaient.
Les profs étaient de mèche. Ils nous parlaient de quand “On sera dans des boites du CAC40” et qu’on gèrera des “supply chains complexes”. J’ai jamais compris pourquoi autant de personnes avaient pour ambition de faire des métiers qui consistaient littéralement à enrichir des gens déjà riches qu’ils ne rencontreront jamais.
Pourtant, j’ai passé deux ans avec eux. Parce que ma mère voulait que je fasse des études et parce que je voulais pas la décevoir. Parce que c’est le seul cursus qui m’a accepté, aussi.
J’ai du me faire violence pour aller au bout. Et j’y suis arrivé. Mais c’est quoi la suite ?
Je peux pas porter des chemises bleues poudrées de 9 à 18 et un t-shirt Deftones de 18 à 2 du tam : ça n’a aucun sens.
De toute manière dans 3 semaines j’ai plus de thunes et dans 2 mois et quelques j’ai plus d’appart. Si je m’en remets à LinkedIn, ça risque de prendre un moment. Si je me bouge pas, je risque de finir par vendre des clopes à Belleville.
Faut que je prenne les choses en main alors aujourd’hui je vais sortir. Je vais même aller skater. Ou plutôt, je vais aller skater en espérant croiser David car j’ai plus de beuh.
Comme j’ai eu du mal à sortir ces derniers jours, je décide de me dépêcher histoire de pas avoir le temps de changer d’avis. C’est un peu le bordel j’avoue. Je rangerai ce soir : le plus important c’est d’aller prendre l’air.
Me voici à nouveau en bas de l’immeuble, planche à la main. La dernière fois que c’est arrivé, j’ai fini par m’embrouiller avec un type. Je décide que ça n’arrivera pas aujourd’hui. Il fait beaucoup trop beau dehors de toute façon.
Je suis de bonne humeur en vrai. J’avais oublié ce que ça faisait. Je décide d’aller à République en roulant : aucune raison de prendre le métro quand on a un ciel bleu et des écouteurs.
Run to the Hills d’Iron Maiden. Ça c’est une chanson adaptée à la situation.
Je dévale l’avenue de Flandres, alternant entre des trottoirs tous lisses et les passages piétons. Je slalome entre les passants, envoie quelques manuals. Je me sens vraiment bien et c’est pas arrivé souvent depuis que j’ai mis les pieds ici.
Sur la route, je croise un petit mec en galère : il a déraillé et a du mal à remettre sa chaîne tout en tenant son vélo. Je lui donne un coup de main. Ça l’a mis bien et ça m’a fait plaisir. Ça devrait être comme ça plus souvent.
J’ai pris une autre route que celle des vendeurs de téléphone. Ça m’a permis de passer par une grande avenue, toute en descente. Aucune voiture : j’ai slalomé sur les deux voies. L’impression d’être un surfeur alors que j’ai jamais fait de surf.
Je suis bientôt arrivé à destination. Je le sais car je reconnais le quartier dans lequel on m’a arraché le cadeau que m’avaient fait mes meilleurs potes. J’étais pas repassé là depuis et je suis étonné de l’effet que ça me fait : rien.
Décidément, aujourd’hui je suis imperméable.
Me voilà République. Mon ami publicitaire n’est visiblement pas là. J’aurais kiffé le croiser (pas que pour la weed) mais c’est pas grave.
Je lance quelques figures. Tout rentre. J’ai un mojo de malade aujourd’hui. Si ça continue dans 10 minutes y’a un avion de chasse qui va m’aborder et me proposer d’aller boire un verre.
Un mec me propose de faire un game of skate. Il est très grand, métisse comme moi. Il a beaucoup de prestance, sur et sans sa board Baker rouge. Si j’étais dep je pense qu’il aurait pu me plaire. J’accepte. Il me met S-K-A-T-E à S-K.
J’ai même pas le seum. En plus d’être beau, ce mec était vraiment fort. On se checke avant qu’il ne parte de la place. C’est fou le skate, tu peux passer 20mn avec un inconnu, devenir pote avec lui et ne pas connaitre son prénom.
Je fume une clope pour fêter la défaite.
Je repense à David. Lui je connais son prénom, mais même après avoir été chez lui et échangé mon ADN avec le sien sur une feuille de tabac séchée, je n’ai aucun moyen de le contacter.
Mon téléphone vibre au moment où cette pensée me traverse l’esprit. Vu mon mojo aujourd’hui, j’arrive presque à envisager que David a réussi à retrouver mon numéro et me propose de venir en fumer un chez lui.
Après 3 tentatives infructueuses à cause de la sueur sur l’écran, j’arrive à déverrouiller mon téléphone.
C’est pas David. C’est tonton Yves.
Hier j’étais au fond du trou. Aujourd’hui, alors que je commençais à revoir la surface, je découvre qu’on peut toujours creuser plus profond.

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