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De retour devant l’immense porte d’immeuble de David. La nuit est tombée depuis un moment. Même si ça ne fait que quelques heures que j’ai quitté les rues de Paris, elles ne m’évoquent pas du tout la même ambiance.
Ça pourrait être lié aux différentes consommations que j’ai eues chez mon nouveau pote, mais je sens que c’est un peu plus que ça.
La seule fois que la nuit et moi nous sommes croisés depuis que je suis arrivé, c’était hier soir. Durant les quelques mètres qui séparent la sortie du métro de l’appart de tonton Yves, puis par la fenêtre le temps d’une clope quelques minutes plus tard. Un peu court.
Là, j’ai la soirée devant moi. D’ailleurs j’ai aucune raison de me presser : la seule chose qui m’attend en rentrant, c’est une télé cathodique. Puis j’ai rien à faire demain, même s’il faudrait pas que ça devienne une constante.
Paris, c’est différent la nuit. Tout est un peu ralenti. Si les gens ici ont constamment l’air de savoir où ils vont, ça parait d’autant plus vrai en fin de journée. Je prends le temps d’observer les personnes qui passent devant moi : aucune n’a l’air de “se promener”. Elles donnent toutes l’impression d’aller quelque part, d’avoir une destination.
Elles amplifient mon angoisse à l’idée de ne pas savoir quelle est la mienne.
Je remonte la rue de David et finis par me retrouver à nouveau à République. Quelques heures avant j’étais au même endroit, énervé parce que j’avais raté mon trick, en train de chercher de quoi fumer. J’aurais jamais pu prévoir ce qui a suivi.
Je repasse devant la fameuse boite en métal. Mon égo me donne envie de tenter à nouveau de faire un manual dessus. Je rate encore, mais cette fois-ci je souris.
Comme j’ai du temps à tuer, je décide de ne pas rentrer en métro. Je ne regarde pas la route sur mon tel non plus : on va la jouer aléatoire.
Je sors une paire d’écouteurs emmêlés de la poche arrière de mon jean. J’ai envie d’écouter Nutshells d’Alice in Chains.1
Je remonte une rue pleine de kebabs et de fast foods qui me rappellent que j’ai la dalle. Ils font face à un tas de salles de spectacle qui eux me rappellent que j’ai pas vraiment de thunes pour faire des sorties.
Même si j’ai faim, je croise bien trop de mecs arrachés dans cette rue pour imaginer qu’on y mange bien. Je continue ma route.
Me voici sur une espèce de boulevard. Il y a un cours d’eau sur ma gauche. Ça a l’air d’être un bon spot pour fumer une clope au soleil, mais il n’y a pas de soleil. Je continue de remonter la rue des arrachés.
Un peu plus loin, je ressens un léger changement d’ambiance. Les fast foods commencent à côtoyer les restaus “concept“. Y’a moins de mecs en joggings, plus de mecs en trench. Ils ont tous des lunettes teintées, déterminés à se protéger d’une lumière inexistante.
Y’a deux trois trucs qui ont l’air bon, j’avoue. Peut-être pour quand j’aurai un taff. Je continue de tracer ma route.
La rue devient pavée. C’est relou pour skater alors j’attrape ma planche.
Encore un nouveau quartier. Les prix qu’affichent les ardoises sur le trottoir sont beaucoup plus raisonnables que plus bas.
Je trouve ça fou qu’ici les quartiers durent 200 mètres. À Reims, c’est pas pareil. Quand t’es dans le quartier des riches, si t’avances 200 mètres t’es juste un peu plus loin dans le quartier des riches. Et à Verzy, le quartier chinois c’est juste un restau chinois.
Je sens qu’il va me falloir un moment pour appréhender la ville. C’est à la fois excitant et effrayant quand t’as vécu toute ta vie dans le même patelin de province. Cette pensée me donne l’envie d’une clope.
Je m’assieds sur un banc pour la rouler. Je passe à nouveau en mode observateur, comme hier devant ma fenêtre. Je regarde les voitures défiler sur les pavés, les vieux darons immigrés assis à la terrasse d’un café à 3€50 la pinte, assis à côté d’étudiants gothiques qui ont visiblement le même budget boisson.
Il y a aussi une station de métro. Belleville, à en croire les panneaux. J’arrive pas à voir si ma ligne passe par là parce qu’il y a un groupe de rebeus postés devant. Ils ont l’air de vendre au moins des clopes.
La faim me rattrape au milieu de la mienne. Je reprends ma route. En passant devant la bouche de métro, rebeus me tendent leurs paquets de Marlboro du bled.
Ils sont pas très perspicaces : j’ai une roulée à la bouche. En même temps ils ont l’air à moitié arrachés. Ça fait un moment qu’ils doivent trainer dans cette rue.
Pendant que je refuse les clopes des uns, un autre me fait le signe international du “fais fumer” : un V avec l’index et le majeur, en aller retour devant une bouche en cul de poule.2
Cet abruti doit sûrement croire que je fume un joint. Mais bon, j’aime pas fumer en marchant alors je lui tends ma clope. Ma réaction le fait quer-blo : je crois qu’il s’attendait pas à une réponse positive.
J’imagine que c’est comme ça que les harceleurs de rue réagiraient s’ils demandaient un numéro pour la 860ème fois et qu’une meuf finissait par dire “d’accord”.
Le gars est toujours figé. Tranquille poto, c’est juste une demi-clope.
Finalement, il refuse. Cette interaction n’a aucun sens.
Je continue ma route. Au moment où je m’apprête à remonter sur ma planche, je sens un bras passer par-dessus mon épaule. C’est le mec du V avec les doigts.
Il commence à me parler en arabe. À la rigueur on peut me prendre pour un antillais, mais rebeu faut vraiment être pichtave. Je lui répond “smehli khouya, je suis pas arabe".C’est Selim qui m’a appris à dire ça.
En fait c’est pas tout à fait vrai. Je parle quelques mots d’arabe. Et aussi surprenant que ça puisse paraître, je les ai appris à Verzy.
Quand j’étais au collège, y’avait un mec qui s’appelait Selim. Selim et moi on avait deux gros points communs : celui d’être les uniques représentants de l’Afrique des classes de 4ème. Je crois que je ne me suis jamais senti aussi africain qu’avec lui.
On parlait tout le temps de nos origines. C’était pas forcément le sujet qu’on maitrisait le plus, mais c’était par ce prisme que tout le reste des élèves3 nous voyaient.
À l’époque j’étais passionné par les langues. Selim était passionné par la bouffe. Je lui échangeais du plantain frit contre des mots de vocabulaire, c’est comme ça que j’ai appris un peu d’arabe.
Après la 3ème, Selim est parti faire un diplôme de pâtisserie. Je peux pas dire que j’étais surpris.
Avant de se séparer, on s’est offert un cadeau. Selim m’a donné le Allah pass : le droit d’utiliser tous les mots avec Allah dedans, même si c’est pas ma religion.
En échange, je lui ai donné le nigga pass. Quand il l’a prononcé, Selim avait le même sourire que devant une tarte aux fraises. En même temps il pouvait enfin chanter ses chansons de rap préféré sans censure.
Je lui ai quand même dit de faire gaffe, de pas l’utiliser avec tout le monde.
J’ai jamais eu de ses nouvelles. J’espère qu’il va bien.
Maintenant que j’ai ce mec chelou autour du cou, je me demande si c’était une si bonne idée d’utiliser le vocabulaire de Selim. Je m’en serais peut-être mieux sorti avec un “lo siento, tengo que mear4”.
Le mec commence à me demander comment je m’appelle, d’où je viens. Je dirais pas qu’il me fait peur : je crois pas avoir peur de qui que ce soit. Mais par contre il commence à être relou, voire à me casser les couilles.
Au moment où je commence à me dire que ce mec me tient un peu trop la jambe, je réalise qu’il est littéralement en train de le faire. Il est à cloche pied, et tape dans mon tibia avec son talon. C’est quoi ce bordel ?
Pendant que je regarde son numéro de cirque, le mec se met maintenant à me taper sur la poitrine : il est clairement plus imprévisible que David.
Il tape de plus en plus fort mais arbore un grand sourire café-clope : je comprends pas s’il est heureux ou si on va se battre. Il me met un dernier coup sur la poitrine, plus fort que les autres, avant d’enlever son bras de mon épaule.
Il me salue en s’éloignant.
C’est l’interaction la plus aléatoire que j’ai jamais eue, je crois. Le mec veut me taxer une clope, refuse quand j’accepte, puis m’enlace avant de me frapper le tibia et la poitrine. Moi qui voulais une soirée aléatoire.
Pendant que je cherche un sens à tout ce qui vient de m’arriver, je réalise que j’ai un peu mal au cou. Je pige pas pourquoi.
Je passe ma main dessus pour évaluer la douleur.
Ce fils de pute vient de tirer ma chaîne.
Liste des mots appris par Selim à Boris
Khouya = Mon frère *À n’utiliser que si vous avez le Allah pass
Bsahtek = Bien joué
Wallah* = J’ai juré
Smehli = Désolé
Bismillah* = À dire avant de manger
Incha’allah* = Si Dieu veut
Espèce de Hmal = Espèce d’âne/espèce de con (faire attention en l’utilisant)
Tahan = Pédé (faire très attention en l’utilisant)
J’ai envie d’exploser. J’étais tranquillement en train de marcher, avec ma clope et mes écouteurs, et ce gros bâtard est venu tirer ma chaîne. En plus c’est mes potes de Verzy qui me l’avaient offert pour mes 18 ans. J’en ai 23 et je l’avais jamais retirée.
J’ai envie d’y retourner, de mettre un coup de planche dans la gueule de ce bâtard en le traitant de tahan. Le problème c’est qu’il est avec ses potes : je me ferais mêler, c’est sûr.
Je désintègre le reste de ma clope sous ma semelle et reprends ma route. Plus léger par l’absence d’une chaîne, plus lourd par la présence du seum.
Devant moi se dresse un nouveau boulevard, derrière lequel la rue des arrachés5 se transforme en une énorme côte bordée d’enseignes lumineuses.
J’ai besoin de sortir un truc de moi. Je décide de la monter en skatant.
Je pousse sans m’arrêter dans cette côte qui devient toujours plus raide. Je viens de fumer : j’ai les poumons qui brûlent. J’ai envie de crier, d’appeler ma daronne, de rentrer à Verzy. Et même de pleurer. Mais je ne ferai rien de tout ça, même si l’air que je fends m’arrache quelques larmes.
J’arrive en haut de la rue, vidé.
Instinct primaire. J’ai faim. J’entre dans le premier commerce que je vois, un restau asiat.
Je commande un phô, comme celui qui brûle en moi. En face de moi, un frigo rempli de Tsingtao. Je repense à David. Ça ne me rend pas joyeux : le bâtard qui a tiré ma chaîne m’a aussi volé le plaisir que j’avais réussi à prendre cet après-midi.
Je pose un billet de 10 sur la table, ramasse leur fortune cookie à la con et me casse.
Quelques minutes plus tard, je suis de retour sous la lumière blanche du salon de tonton Yves.
Journée de merde, wallah.
Faites vous plaisir, écoutez-la.
Je sais que vous l’avez fait.
C’est comme ça qu’on dit je dois pisser en espagnol.
Et des gros fils de pute de voleurs de chaînes.

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