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Saveria · Dec 31, 2025

Performative passenger : les philosophes et Kate Moss avaient prédit que le métro deviendrait un hot spot.

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Saveria Mendella · Saveria

Hello, c’est Saveria. J’espère que vous lisez cette newsletter en vacances <3

Cette année, le “performative male” a envahi les réseaux sociaux alors que, si l’on se concentre, il n’a rien de particulièrement remarquable. Pourtant, j’ai une théorie sur son succès auprès des médias de mode et des réseaux sociaux. Théorie qui est la suivante : la mode féminine est une armoire à clichés en libre service. Vous pouvez être une working girl le matin, une beige girl au sport, une femme fatale le soir, une messy girl le week-end, une cagole pendant les vacances, etc, etc. En revanche… La mode homme, du fait de sa prétention à l’uniformisation et à l’universalité, n’offre que peu de choses pour se démarquer ou s’identifier à un groupe - critères désormais essentiels à la fabrication de communautés. Alors, le moindre col camionneur associé à un tote bag et une boisson verte a généré des fantasmes 2.0 parce que, sur le web, on adore les cases autant que les néologismes. Moi même, à l’ère de la performance de soi, j’apprécie l’idée de ces modèles numériques. Et, à bien y regarder, j’ai fini par trouver un performative quelque chose qui dépasse les clivages de genre et qui rassemble à la fois la mode, la culture, les médias (sociaux) et la philosophie spatiale : le performative passenger. En quelques mois, le métro et ses usagers quotidiens ont fait naître une nouvelle performance de soi, parfaitement propice aux contenus courts, au scrolling et à cette idée que n’importe quel lieu ordinaire peut devenir la terre natale d’un quart d’heure de gloire personnelle.

En l’an 2000, Augustin Berque publie ce livre dans lequel il explique son concept d’écoumène - qu’il doit en grande partie à la pensée bouddhiste. Selon le philosophe spécialiste de la géographie culturelle, les humains façonnent leur milieu et inversement. Dès que l’on est physiquement quelque part, on donne à cet endroit une forme physique et symbolique particulière. Il y a un mélange permanent entre ce qui existe de façon objective et ce que l’on projette dessus. Sur le web, tout a commencé avec les chambres, coins bibliothèque et autres pièces du domicile. La création de contenu a d’abord modifié notre rapport aux lieux privés où l’on performe l’essayage d’une robe, la lecture d’un livre, une discussion sur un lit, une danse réalisée dans son salon,… En revanche, le métro restait un lieu d’abandon de soi. On y est passif, happé par un écran qui nous transporte souvent à l’opposé d’où notre trajet en métro nous conduit. Mais, une fois notre écoumène relatif aux espaces privés modifié, ce n’était qu’une question de temps avant que les espaces publics soient symboliquement investis. La tendance des micro-trottoirs a commencé par consacrer ‘la rue’ en tant que décor de tournages TikTok. Puis, est venu cette année le tour des transports en commun.

Chanel est de retour dans toutes les conversations de dîners, les attachés de presse ont repositionné le double C sur leur vision board, les jeunes rêvent d’un t-shirt “I ❤️ NY” et les mannequins qui défilent pour la maison sont les nouvelles it-girls. Depuis ce mercredi 3 décembre 2025, Matthieu Blazy a injecté dans la mode une dose de Karl Lagerfeld qui nous manquait tant. Après le super marché détourné en haut lieu du luxe, au tour du métro de nous faire rêver un peu avec le défilé Métiers d’Art 2026. Chanel redevient un moteur joyeux, capable d’ennoblir les espaces publics et d’adopter une culture populaire comme langage commun. Ce sentiment (peut être personnel) n’aurait pas été possible sans le décor du défilé : la station de métro Bowery à Manhattan.

Chanel, défilé Métiers d’Art 2026 / Chanel, défilé automne-hiver 2014-2015

Lorsque mon feed Instagram m’a suggéré les vidéos de SubwayTakes pour la première fois, en 2023, j’étais abasourdie. Ce lieu si commun, si contraignant, cet espace transitoire dans lequel on se retrouve en compagnie d’inconnus, était soudainement le meilleur décor de podcast-reel jamais imaginé.

Même d’un point de vue technique, c’est bluffant. Le lieu de tournage est gratuit. Le trajet de métro impose la durée de l’épisode. La disposition des sièges impose le cadrage. L’ambiance sonore naturelle justifie une qualité de son médiocre. L’image n’est pas figée et l’atmosphère impose le sujet : les small talk. Ces fameuses conversations entre collègues qui, à la fin de la journée, nous permettent de voir les arrêts jusqu’à son domicile défiler plus vite. Du génie.

SubwayTakes est devenu une référence des nouveaux médias et Kareem Rahma, son inventeur, un gourou des flux médiatiques qui a transformé le métro en un lieu propre, dans tous les sens du terme. En accueillant des superstars aussi bien que des profils créatifs confidentiels dans ces sous-terrains (le casting est irréprochable), le transport en commun a perdu ce statut de moyen de transition entre deux activités et est à nouveau reconnu pour ce qu’il est pour la majorité de la population : un lieu de vie.

Talk Show SubwayTakes

SubwayTakes a cependant capté un élément supplémentaire : la mise en abime en direct et en communauté. Dans les carpool, l’intervieweur-conducteur devait aussi bien se concentrer sur la route que sur l’interviewé, seul membre passif du trajet. De plus, l’auditeur ne pouvait évidemment pas regarder une carpool interview en même temps qu’il conduisait. Le processus d’identification à l’émission était donc asynchrone. Sans compter que la voiture en tant que transport privé reproduisait un espace privé, potentiellement excluant. Or, SubwayTakes met tout le monde au même niveau. On regarde, assis dans le métro, des gens assis dans le métro en train de discuter. Sur nos écrans, on est captivé par une forme de réalité augmentée et améliorée dans laquelle le métro devient un médium en même temps qu’un endroit stimulant, propice au dialogue.

Je pense donc que la validation du métro en tant que hot spot culturel s’est produite en deux phases : 1) l’apparition répétée dans nos feeds du métro métamorphosé en un espace conversationnel réellement inclusif grâce à SubwayTakes, puis 2) la glamourisation du métro en tant qu’espace de mode de luxe en contact direct avec la ‘vraie vie’ grâce à Chanel. Ces deux évènements nous ont rappelé que le métro était un lieu à part, doté d’un potentiel performatif inexploité.

En 1967, Michel Foucault présente son concept d’hétérotopie ; terme définissant un lieu qui est en tension avec l’ordre social. Pour Foucault, l’exemple suprême d’hétérotopie, c’est le bateau : ce lieu mouvant qui contient une promesse d’aventure et où le pouvoir ne s’exerce pas comme dans le reste de la société (du genre le capitaine qui peut décider d’enfermer provisoirement certains passagers).

En revanche, le métro n’était pas du tout destiné à devenir une hétérotopie. Ce moyen de transport majoritairement emprunté par la classe populaire ne déroge en rien au pouvoir en place et ne promet aucune autre aventure que celle d’une énième journée de travail. L’aéroport est déjà un peu plus prometteur, accueillant à la fois vacanciers et travailleurs issus de diverses classes sociales. Et ce n’est pas Kate Moss, découverte par Sarah Doukas à l’aéroport de JFK à l’âge de 14 ans, qui dira le contraire. Ce lieu de transit à été le point de départ de la carrière de ‘The Face’, ajoutant une dimension mythologique à l’hétérotopie-aéroport. Depuis cette année 1988, le casting sauvage motive chaque adolescente à sortir de chez elle apprêtée au cas où ce serait le premier jour du reste de sa vie. Néanmoins, l’histoire commençait à s’effacer de la mémoire collective. Et l’aéroport, qui n’est pas fréquenté quotidiennement, peinait à conserver sa part de rêve accessible à tout le monde.

La mannequin d’origine indienne a été découverte par Matthieu Blazy dans le métro new-yorkais vers Brooklyn, en 2023. Si elle n’avait pas pris le métro, si, et si, et si…Bhavitha Mandava, n’aurait pas ouvert le défilé Chanel Métiers d’Art 2026. En interview, elle explique d’ailleurs que si le directeur artistique ne lui avait pas précisé que le mannequinat pourrait rembourser son prêt étudiant, elle n’aurait pas accepté de tenter l’expérience.

Bien qu’avec trente six années d’écart, les parcours croisés de Kate Moss et Bhavitha Mandava connaissent donc une même structure narrative dans laquelle un décor ordinaire devient le théâtre d’une trajectoire de vie extra-ordinaire. Le trajet en métro de Bhavitha Mandava - aussi bien que les trajets en métro répétés de Kareem Rahma pour réaliser ses interviews - ont fait du métro une sorte de porte de Narnia qui incite à repenser les hétérotopies de Foucault ; non plus en tant que lieux intrinsèquement extra-ordinaires mais en tant qu’espaces à façonner, sur lesquels on peut projeter d’autres manières d’agir pour se sortir de la banalité à tout instant.

En proposant de faire du métro un lieu en soi pour SubwayTakes et un lieu à soi pour Chanel, la culture contemporaine offre donc une nouvelle manière de se représenter les transports en commun, au point de leur conférer des pouvoirs de transformation individuelle et collective.

Mon propos pourrait paraître utopiste. Pourtant, c’est l’histoire qui se répète. Depuis le 19ème siècle et l’invention du train, les transports en commun sont une scène privilégiée du divertissement de masse. Agatha Christie en a fait un huis clos où se révèle la véritable personnalité des gens, Zola percevait cette nouvelle technologie comme la métaphore de nos pulsions, tandis qu’Apollinaire verra le métro comme un espace faisant circuler les corps vers une modernité réjouissante. Les transports en commun sont indissociables à la fois de la modernité et de la fiction.

Et, finalement, ces derniers mois ne dérogent pas à la règle. En effet, de nombreux anonymes se sont appropriés bus et métro pour dynamiser leur compte TikTok. Ils et elles (surtout) y prennent la parole, bien conscients que cette agora en mouvement est aussi un espace de transition vers l’agora numérique. De leur côté, les médias ne cessent de planter le décor dans le métro. À commencer par le New York Magazine qui l’utilise comme lieu de shooting pour son numéro de décembre. À force, notre champ visuel se remplit d’images et vidéos dans lesquelles les passagers du métro mobilisent cet espace-temps pour réinventer leur personnalité en ligne. Ils performent un trajet quotidien, banal et obligatoire comme s’il s’agissait d’une transition de vie majeure. En transformant le moyen de transport en une scène publique, tous les comportements sociaux sont susceptibles d’être renouvelés. Même le frotteur filmé en flagrant délit peut jouer le rôle du parfait hook pour une créatrice de contenus engagés.

Face au performative intellectual à domicile, le métro devient le hot spot des performative passengers, ceux qui privilégient la banalité comme point de départ créatif tout en renouant physiquement avec le fameux ‘sentiment de communauté’. Contrairement au performative intellectual - qui a encore de beaux jours devant lui - le performative passenger se présente comme un individu qui ne réécrit pas seulement sa propre histoire, mais qui refaçonne symboliquement tout un milieu humain.

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