Depuis plus de trente ans, sa voix accompagne nos grands week-ends de rugby. Éric Bayle a vu le Top 14 se professionnaliser, se remplir, devenir un "blockbuster" et Canal + repousser toujours plus loin les frontières de sa médiatisation. Audiences, hégémonie toulousaine, impasses, micros embarqués, arbitrage vidéo, place des femmes, avenir des phases finales : la voix du Top 14 balaie les grands sujets du moment et se livre aussi sur sa propre longévité.
Quel bilan faites-vous de la saison écoulée ?
Il est formidable. Nous sommes à + 13 % d’audience sur l’affiche phare du dimanche soir et le Pro D2 augmente tous les ans de façon significative. Un mois et demi après l’épilogue de cette saison magnifique, on ressent même une attente de la part des supporters, des médias, du grand public. Cette effervescence autour du Top 14, on ne la sentait pas auparavant. Au fil du temps, ce championnat est devenu un succès commercial et il faut mesurer notre chance.
En quel sens ?
Je ne dis pas que le rugby n’était pas intéressant, jadis. Mais la dimension du championnat d’élite n’était pas du tout la même, quand j’ai débuté à l’antenne, il y a trente ans. À vrai dire, je n’ai pas du tout l’impression de commenter le même sport, la même compétition : à l’époque, les matchs se jouaient devant des tribunes à moitié vides, y compris durant les phases finales. Aujourd’hui, on tourne en moyenne à 17 000 spectateurs par rencontre. En ce sens, le boulot qu’ont réalisé la Ligue, les clubs et Canal a donc été considérable. Et puis, le sport n’est plus pratiqué de la même manière : il y a aujourd’hui davantage de vitesse, davantage de puissance, davantage d’essais et davantage d’intérêt.
Vous consacrez de plus en plus de documentaires aux joueurs phares du championnat : Antoine Dupont, Romain Ntamack et Thomas Ramos, par exemple. Ne craignez-vous pas de contribuer, d’une certaine manière, à la "starification" du plus collectif de tous les sports collectifs ?
Ces docs fonctionnent très bien et ont pour chacun d’entre eux dépassé le million de téléspectateurs. C’est considérable. La starification ? Canal ne la fabrique pas de toute pièce. Elle accompagne simplement le changement de statut du championnat. Des vedettes, il y en a toujours eu : Jean-Pierre Rives, Serge Blanco, Philippe Sella, Walter Spanghero… Mais aujourd’hui, le miroir grossissant de la télévision et des réseaux sociaux fait que certains joueurs sont starifiés, oui. À ce titre, vous nous direz probablement que nous n’avons jusque-là fait que des joueurs toulousains.
C’est un constat...
On aimerait beaucoup faire un Jalibert, un Penaud mais certains ont plus de réticences à se livrer. On y travaille.
Le Canal Rugby Club va-t-il évoluer à la reprise ? Y aura-t-il de nouvelles têtes à l’antenne ?
Nous ne sommes pas dans le recrutement effréné des clubs de Top 14. Et puis, quand on a une équipe qui gagne, on n’est pas obligé de la changer : en clair, il n’y aura pas de nouvelles têtes chez nos consultants parce qu’on en a récemment intégré deux qui nous apportent beaucoup, Nans Ducuing et Sacha Valleau.
Quel rôle allez-vous attribuer à Nans Ducuing : trublion ou analyste ? On a parfois l’impression qu’il a le cul entre deux chaises, si vous voulez bien nous passer l’expression…
Absolument pas. Je comprends que ça puisse interroger mais ce positionnement est totalement assumé. Nans a deux facettes dans sa personnalité : le consultant sérieux qui analyse les matchs et l’homme au ton décalé. Les deux peuvent aller ensemble mais pas en même temps, voilà tout. Au rugby, quand on dispose d’un arrière capable à la fois de jouer au pied et de relancer, on ne le bride pas. Chez nous, c’est pareil.
Le plateau du CRC s’est féminisé ces derniers temps : Marjorie Mayans et Marie-Alice Yahé s’y sont imposées. Est-il néanmoins encore difficile, pour une femme, d’être légitime dans un monde comme celui du rugby ?
Ça l'a été mais ça ne l’est plus. Marie-Alice, qui fut la pionnière chez nous, a déblayé le terrain en gagnant le respect de tous les acteurs du jeu. Marjorie s’y infiltre aujourd’hui. Je veux lutter contre ce cliché. Le milieu du rugby respecte nos consultantes.
Toulouse a remporté six des sept derniers Boucliers de Brennus. N’avez-vous pas peur que cette hégémonie lasse le public, à terme ?
Ceux qui attendent une éclipse totale du Stade toulousain risquent de patienter encore très longtemps… Je vais pourtant aller à rebours de votre argument : quand un championnat héberge une équipe ultra-dominante, tout le monde veut savoir qui va la taper et quand. Les supporters toulousains peuvent en conclure que tout le monde est contre eux. Ça renforce l’intérêt du championnat. Et puis…
Quoi ?
Si l’équipe dominant le Top 14 était emmerdante, restrictive et gagnait ses matchs en tapant des pénalités, je partagerais votre inquiétude. Mais ce n’est pas le cas avec Toulouse. Le champion de France pratique un rugby agréable, spectaculaire. N’oublions pas, enfin, que les trois dernières finales de Toulouse - contre La Rochelle, Bordeaux et Montpellier - ont toutes été particulièrement acharnées.
Ne constatez-vous pas une certaine lassitude, pour autant ?
Non… J’en veux pour preuve que le Stade toulousain réalise toujours nos meilleures audiences, ce qui nous pousse aussi à le placer si souvent en prime time. Soyons clairs : se priver de Toulouse en prime time serait aujourd’hui totalement illogique.
Ne regrettez-vous pas, néanmoins, qu’Antoine Dupont et certains autres internationaux français jouent finalement peu en Top 14 ? N’est-ce pas frustrant en tant que diffuseur ?
Frustrant, sans doute. Mais c’est aussi inévitable. Le rugby n’est pas un sport comme les autres : les combats marquent les corps et on ne peut pas y jouer deux fois par semaine. Les clubs doivent donc partager les temps de jeu des joueurs. Ceci dit, il y a un sujet majeur, connu des clubs et de la Ligue.
Lequel ?
Dans la saison, il y a quelques affiches importantes - Toulouse - UBB, Toulouse - La Rochelle, Toulouse - Toulon par exemple - au cours desquelles le spectateur et le téléspectateur doivent voir les vraies équipes sur le terrain. Notre combat, c’est de limiter les impasses sur ces affiches majeures. On ne demande pas 100 % de l'effectif titulaire mais on veut voir une équipe ultra-compétitive. [...] L’an dernier, une équipe (l’UBB, N.D.L.R.) a aligné tous ses internationaux pour battre Montauban à domicile avant de faire tourner la semaine suivante à Toulouse : les supporters, les spectateurs et les abonnés ne comprennent pas ça. C’est le gros cap qui nous reste à franchir. Si toutes ces affiches se jouaient à pleine puissance, on passerait plus régulièrement le million de téléspectateurs.
Avez-vous un moyen de pression pour limiter les impasses ?
Non. On compte juste sur la responsabilité collective des uns et des autres. Les affiches sont la vitrine du Top 14. Si l’une d’elles est déséquilibrée et propose un 30-0 à la mi-temps, les abonnés zappent et le Top 14 perd des clients. Il faut donc que les présidents soignent cette vitrine comme ils soignent l’écrin de ces matchs en jouant au Stadium, au stade Atlantique ou au Vélodrome. Le décor ne suffit pas. Il faut du fond.
Probablement, oui...
Personnellement, je déteste que, le dimanche matin d’un Toulouse - UBB, les gens se disent : “Ah, il n’y a pas Jalibert, pas Bielle-Biarrey ni Lucu ce soir…”
À l’heure où le rugby cherche des dates, ne seriez-vous pas favorable à une suppression de la phase finale du Top 14 ?
Vous dites que le rugby cherche des dates, moi je constate que le rugby sait aussi en trouver puisqu’un quatrième match international est apparu en novembre… Là, je trouve que c’est vraiment abusé ! Moi, je suis garant d’une certaine tradition et les phases finales en font partie. Chaque saison, elles sont une réussite sportive et économique. Nous y sommes très attachés.
On vous suit.
Le rugby professionnel est comme un arbre. Cet arbre a des branches plus grosses que les autres. Des branches sur lesquelles on peut s’asseoir en toute sécurité. Le Top 14 est une de ces branches et il ne faut pas la scier. Si on doit trouver des dates et des solutions, c’est sur les branches les plus faibles qu’il faut les chercher.
Sur la Champions Cup, quoi…
Par exemple. Mais aussi la Challenge Cup, qui revêt très peu d’intérêt sportif pour les équipes qui y participent. En clair, le championnat de France ne doit pas passer à douze équipes ou voir ses phases finales sacrifiées. Le Top 14 est l’une des branches les plus solides du rugby pro et il ne faut pas y toucher. C’est ailleurs qu’il faut faire des coupes.
Les micros embarqués sur les joueurs apportent-ils réellement quelque chose au téléspectateur ou existe-t-il un risque de basculer dans le gadget ?
La survie des sports passera par leur capacité à se rapprocher d’un public jeune. Gadget ? Un peu mais attention, il y a du fond et des moments intéressants. Et puis, ça fait le buzz sur nos réseaux digitaux. La séquence de Damian Penaud qualifiant Vinaya Habosi de “platane” a fait le tour du monde. C’est de la pub gratuite pour le Top 14. [...] Pour moi, le diffuseur doit quasiment rattraper les jeux vidéo et être au plus près du jeu, du marqueur d’essais comme du buteur. Notre rôle, c’est de sortir du chemin traditionnel. C’est aussi pour ça que nous nous sommes dernièrement associés au Crunch Creator, l’opération des influenceurs à Bordeaux qui a connu un succès phénoménal. Le rugby a besoin de sortir de sa zone de confort.
Au Midi Olympique, on regrette souvent que les clubs pros préfèrent de plus en plus diffuser du contenu sur leurs canaux privés, le site du club, les réseaux sociaux… Partagez-vous ce constat ?
J’aimerais avoir les chiffres d’audience globale, lesquels ne sont jamais communiqués par les clubs. Peut-être que de temps en temps, leurs séquences touchent 50 000 ou 100 000 personnes… Les réseaux sociaux de Canal + approchent régulièrement le million et sont repris à l’international. Il faut que les clubs fassent très attention à ne pas se couper des médias traditionnels. Cela les desservira.
Le Top 14 va connaître un changement majeur à la rentrée, puisque huit changements seront désormais autorisés au cours d’un même match, contre douze auparavant. Qu’en pensez-vous ?
J’y suis mille fois favorable. Je rappelle déjà qu’il y a quelques années, l’équipe de France en Australie avait voulu faire entrer un joueur comme en championnat alors que la règle internationale le lui interdisait. Ce jour-là, les deux règlements avaient été confondus. Et puis, jusqu’ici, tout le monde était perdu dans les vingt dernières minutes d’un match. On ne pigeait plus rien et on avait même arrêté d’essayer de comprendre pourquoi untel revenait en jeu à la place de tel autre.
Quoi d’autre ?
On s’est aussi aperçu que les joueurs français manquaient de caisse. Qu’ils n’étaient plus habitués à jouer quatre-vingts minutes. C’est de façon tout à fait logique que l’ensemble des coachs de Top 14 et de Pro D2 ont donc accepté de revenir au système international.
Il y a autre chose : la société Vogo va désormais remplacer Canal + sur l’arbitrage vidéo et fournir les images des ralentis aux directeurs de jeu.
Canal + est ravi de cette évolution, que nous avons encouragée. Il est logique que la Ligue et les arbitres aient leur propre système d’arbitrage vidéo, indépendant de nos réalisateurs. Ceux-ci se sont ainsi vus parfois accuser de partialité, au fil des saisons : vous savez que la suspicion démarre au quart de tour de nos jours. [...] Pour être clair, le système Vogo était déjà en vigueur autour des terrains et offrait la possibilité, sur des tablettes, de récupérer toutes les données de toutes les caméras de Canal + : ça permettait aux médecins, notamment, de vérifier si tel ou tel joueur avait oui ou non subi une commotion. Ce système-là a aussi été récupéré par les analystes vidéo des clubs. Bref, les seuls dindons de la farce étaient jusqu’ici les arbitres parce que l’exploitation du système nécessitait un investissement qui n’avait pas été fait.
En clair ?
Jusqu'ici, les arbitres avaient deux écrans devant eux quand d’autres intervenants avaient toutes les images de toutes les caméras. À la rentrée, cette incongruité va être réparée et les arbitres vidéo auront à disposition tous les angles de nos caméras. Ils seront donc à égalité avec les médecins et les coachs. C’est quand même la moindre des choses, non ? Tout ça va dans le bon sens d’une justice parfaite.
On a évoqué aux prémices de l’entretien les très bonnes audiences du Top 14. Néanmoins, le XV de France fait parfois 10 millions de téléspectateurs quand une affiche de championnat en réunit 1 voire 2 dans le meilleur des cas. Canal + va-t-il un jour se positionner sur les droits télés des Bleus ?
Canal + n’a jamais eu vocation à diffuser l’équipe de France de rugby. Il est logique qu’elle soit accessible au plus grand nombre. En revanche, nous retransmettions jusqu’ici les tournées d’été des Bleus quand elles ne suscitaient pas l’intérêt des autres chaînes. Ces fameuses tournées ont changé, le Championnat des Nations a vu le jour, de nouveaux droits ont été lancés et nous n’avons pas candidaté. Le sujet ne se pose plus.
On vous présente souvent comme "la voix du rugby" en France. Vous reconnaissez-vous dans cette expression ?
Non. Je ne suis qu’une des voix du rugby sur Canal +. Il y a beaucoup d'autres commentateurs en France, notamment Matthieu Lartot qui couvre l’équipe de France. J’ai pour moi une certaine ancienneté mais je ne dirais jamais que je suis la voix d’un sport. Ce serait ridicule. Tout comme les chaînes qui s’autoproclament "chaîne du rugby". [...] En revanche, je suis très fier d’attaquer ma trente-cinquième année au micro avec l’enthousiasme d’un junior. Il faut avancer, bouger, innover et en ce sens, nous sommes tous très bien challengés par Thomas Sénécal, le directeur des sports.
La patte Éric Bayle, est-ce notamment ce jeu de mots que vous aimez placer lorsque vous prenez l’antenne ?
Je déteste l'appellation "jeu de mots". Moi, je suis juste un journaliste aimant les bonnes formules, un journaliste qui tente de soigner son attaque et sa chute. Je parlerais donc plus de punchlines que de "jeux de mots". Mais j’espère être davantage reconnu pour une forme de sobriété et de professionnalisme que pour des clowneries.
Vous avez aujourd’hui 63 ans. Quand arrêterez-vous ? Et sentez-vous que vos collègues s’impatientent, pour commenter les grands matchs ?
Je ne monopolise pas l’antenne. L’avantage de travailler pour Canal +, c’est que nous avons beaucoup de grands matchs. Parfois, l’affiche du samedi soir, que je ne commente pas, est plus attractive que celle du dimanche. Mes jeunes et talentueux confrères ont donc tous l’occasion, toutes les semaines, de briller.
Vous serez donc encore là pour quelques saisons…
Ce n’est pas forcément à moi de choisir la date de ma sortie. Je fais partie d’une entreprise. Mais tant que j’ai mon enthousiasme de junior, je continue.

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.