Cette archive de Radio Alys propose une relecture rafraîchissante de l'œuvre d'Abraham Maslow, remplaçant l'image rigide de la pyramide des besoins par la métaphore d'une symphonie. Au lieu d'une hiérarchie linéaire, l'auteur suggère que nos motivations sont des forces simultanées et dynamiques qui s'entremêlent comme des instruments de musique. Ce texte établit des ponts fascinants entre la psychologie de Maslow, les archétypes de Jung et les approches contemporaines de Young et Lichtenberg. La santé psychologique n'est plus vue comme l'ascension d'un sommet, mais comme la capacité d'harmoniser ces différentes voix intérieures sans en étouffer aucune. En fin de compte, la thérapie devient un espace pour écouter ce qui cherche à vivre et à se déployer chez l'individu. Cette vision transforme notre compréhension du développement humain en une quête de transcendance et d'intégration collective.
On associe encore aujourd’hui Abraham Maslow à la célèbre « pyramide des besoins ».
Pourtant, dans son article fondateur de 1943, A Theory of Human Motivation, Maslow ne dessine aucune pyramide. Il n’y propose pas davantage une mécanique rigide où un étage devrait être définitivement complété avant que le suivant puisse apparaître.
Sa pensée est beaucoup plus vivante que cela.
Maslow décrit plutôt un champ de motivations qui coexistent, se chevauchent, se répondent, entrent parfois en conflit et dont plusieurs dimensions demeurent partiellement inconscientes.
La pyramide nous a peut-être aidés à classer les besoins.
Mais elle nous a aussi fait oublier une question plus intéressante :
Et si nos besoins ne formaient pas une pyramide, mais une symphonie ?
Dans une symphonie, les instruments ne jouent pas nécessairement les uns après les autres.
La contrebasse ne doit pas terminer son travail pour que le violon ait enfin le droit d’exister.
Plusieurs lignes musicales sont présentes simultanément. Certaines deviennent dominantes, d’autres passent momentanément à l’arrière-plan. Certaines s’accordent. D’autres créent une dissonance. Et parfois, une voix que nous pensions silencieuse revient soudain réclamer sa place.
Il pourrait en être ainsi de nos besoins.
Le besoin de sécurité peut coexister avec celui d’exploration.
Le désir d’autonomie avec celui d’attachement.
Le besoin d’appartenir avec celui de se différencier.
La recherche d’estime avec la nécessité de jouer, de créer, d’aimer ou de donner un sens à son existence.
Nous pourrions appeler cette dynamique la symphonicité des besoins : la manière singulière dont nos différents systèmes motivationnels cherchent, à chaque moment de notre existence, à trouver une forme d’accord suffisamment vivante.
La santé psychologique ne consisterait donc pas à atteindre le sommet d’une pyramide.
Elle ressemblerait davantage à la capacité de faire jouer ensemble plusieurs dimensions de soi sans qu’une seule confisque tout l’orchestre.
Un autre aspect de son œuvre est souvent oublié.
L’article de 1943 s’inscrit explicitement dans le dialogue avec la psychanalyse et les psychologies dynamiques de son époque. Maslow cite Freud, reconnaît l’importance des processus inconscients et prend au sérieux les forces qui organisent la vie psychique sous la surface de la conscience.
Son projet n’est donc pas simplement de remplacer Freud.
Il déplace la question.
L’être humain ne peut pas être compris uniquement à partir de ses conflits, de ses symptômes et de ses déficits.
Il faut aussi comprendre ce vers quoi il tend.
Autrement dit :
Qu’est-ce qui, en nous, cherche à vivre, à se relier, à se différencier, à créer et à devenir ?
Cette question rapproche étonnamment Maslow d’un autre explorateur de la psyché : Carl Gustav Jung.
Chez Jung, la vie psychique n’est pas seulement déterminée par ce qui nous est arrivé.
Elle est également animée par des formes, des images et des possibilités qui cherchent à prendre vie.
Les archétypes peuvent être compris comme de grands motifs organisateurs de l’expérience humaine.
L’Enfant cherche à naître et à jouer.
Le Héros cherche à partir, affronter, conquérir ou se différencier.
L’Amoureux cherche la relation et l’union.
Le Trickster dérange les partitions trop bien ordonnées et réintroduit du hasard.
L’Ombre rappelle ce que notre identité officielle a exclu.
Le Sage cherche à comprendre.
La Persona tente de trouver une place dans le monde social.
Et le Soi, dans la perspective jungienne, représente ce mouvement plus vaste par lequel les différentes parties de la personnalité cherchent progressivement une organisation plus complète.
Les archétypes ne sont donc pas simplement des besoins supplémentaires que l’on ajouterait au sommet de Maslow.
Ils pourraient plutôt représenter différentes manières dont les besoins prennent forme, deviennent images, histoires et relations.
Un besoin d’autonomie peut ainsi prendre momentanément la voix du Héros.
Un besoin d’attachement peut réveiller l’Enfant ou l’Amoureux.
Un besoin de transformation peut convoquer l’Ombre.
Un besoin de jeu et de liberté peut faire entrer le Trickster dans la pièce.
Et une quête d’intégration peut progressivement orienter la personne vers ce que Jung appelait l’individuation.
Cette manière dynamique de penser les motivations trouve aujourd’hui des prolongements particulièrement féconds en psychothérapie.
Dans la thérapie des schémas de Jeffrey Young, plusieurs difficultés psychologiques peuvent être comprises à partir de besoins émotionnels fondamentaux qui n’ont pas reçu, au cours du développement, des réponses suffisamment adaptées : sécurité affective, attachement, autonomie, expression émotionnelle, limites réalistes, spontanéité et jeu.
La psychopathologie n’apparaît alors plus seulement comme quelque chose qui serait « défectueux » chez une personne.
Elle peut être comprise comme une organisation adaptative construite autour de besoins qui ont dû trouver des chemins détournés pour être entendus.
Avec Joseph Lichtenberg, cette intuition devient encore plus explicitement musicale.
Les systèmes motivationnels fonctionnent simultanément, s’influencent mutuellement et s’organisent dans la relation.
Nous sommes ainsi moins devant une architecture à étages que devant une polyphonie motivationnelle.
À certains moments, la sécurité joue fort.
À d’autres, l’exploration prend le solo.
Puis surgissent l’attachement, la sensualité, l’affirmation de soi, le besoin de prendre soin ou celui d’être reconnu.
Et le thérapeute n’est peut-être pas celui qui décide quel instrument devrait jouer.
Il devient celui qui apprend à écouter avec la personne la musique qui tente de se former.
Cette lecture devient particulièrement intéressante lorsque l’on revient aux travaux tardifs de Maslow.
Car la motivation humaine ne s’arrête pas, chez lui, à l’actualisation de soi.
Maslow s’intéresse progressivement à la transcendance, aux valeurs, aux expériences de sommet et aux moments où la frontière habituelle du moi semble momentanément s’élargir.
L’accomplissement ne consiste alors plus seulement à devenir « davantage soi-même ».
Il peut aussi signifier :
Devenir capable de participer à quelque chose de plus vaste que soi.
Une relation.
Une œuvre.
Une communauté.
Une valeur.
Une génération future.
Une histoire dont nous ne sommes pas nécessairement le personnage principal.
C’est ici que Maslow et Jung peuvent à nouveau se rencontrer.
L’actualisation de soi de l’un et l’individuation de l’autre ne sont évidemment pas des concepts identiques, mais tous deux refusent de réduire l’existence humaine à la simple disparition du symptôme.
Ils posent une question plus vaste :
Qu’est-ce qu’une vie qui devient pleinement vivante ?
De Maslow à Jung, puis de Young à Lichtenberg, se dessine ainsi une autre manière d’imaginer la psychothérapie.
Non plus seulement comme une médecine des déficits.
Non plus comme la réparation d’une machine psychique défectueuse.
Mais comme l’accompagnement d’un système vivant traversé par des besoins, des désirs, des conflits, des relations, des images et des possibilités de devenir.
Le symptôme lui-même peut alors être écouté autrement.
Non pas uniquement comme un bruit qu’il faudrait éliminer,
mais parfois comme un instrument qui joue trop fort parce qu’il essaie désespérément de faire entendre quelque chose.
La question clinique change.
Au lieu de demander seulement :
« Qu’est-ce qui ne va pas chez cette personne ? »
nous pouvons aussi demander :
« Qu’est-ce qui cherche à vivre ici ? »
Quels besoins n’arrivent plus à jouer ensemble ?
Quelle voix a été exclue de l’orchestre ?
Quel archétype a envahi toute la scène ?
Quel autre n’a jamais obtenu le droit d’entrer ?
Et surtout :
Quelle nouvelle composition pourrait devenir possible dans la relation thérapeutique ?
Relire Maslow aujourd’hui, c’est donc peut-être abandonner une fois pour toutes la vieille pyramide.
Non pour inventer une nouvelle hiérarchie.
Mais pour tendre l’oreille.
Car l’être humain n’est peut-être pas une pyramide à gravir.
Il est une symphonie à apprendre à entendre, à improviser et à jouer avec les autres.
Référence :
Santarpia, A. (2020). Introduction aux psychothérapies humanistes, 2e édition.

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