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Objets d'attention • Punktional · Jul 21, 2026

👀 Qu'est-ce qu'on design durant l'été ?

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Mathilde - Punktional · Objets d'attention • Punktional

Mon objet d’attention est cette cabane, aux jardins de la Villa Médicis, réalisée dans le cadre du Festival des Cabanes. Signée l’ECAL avec Mutina, elle porte bien son nom : FAÇADE.

Un superbe mur, un trompe-l’œil de carreaux de céramique qui vibre selon la lumière. Mais… pas de dedans, pas de toit, pas de porte à pousser. Une cabane dont il ne reste que la façade à photographier. Et là, je tique. Parce qu’une cabane sans dedans, pour moi, ce n’est pas une cabane : c’est une image de cabane.

J’avais huit ans, un fond de jardin, trois planches et une couverture. Enfin… un peu plus que ça, pour être honnête : mon père avait fini par me construire la cabane en pointe que j’avais dessinée, un grand A de bois sur pilotis. Ma cabane. Le genre d’endroit où je m’engouffrais avec une pile de livres pour disparaître du monde des adultes. C’est là, je crois, que j’ai lu Le Baron perché d’Italo Calvino pour la première fois : le jeune Cosimo grimpe dans son arbre pour esquiver un plat d’escargots et décide de ne plus jamais redescendre. La gamine que j’étais avait tout compris ou du moins aimait déjà cette image : la cabane, ce n’est pas fuir le monde, c’est le regarder de plus haut, un livre à la main.

Mais cette cabane de gosse m’a fait réaliser une chose. La cabane est la forme la plus fruste qui soit : quatre planches, un toit, l’abri de l’enfant comme celui du premier des hommes. Et pourtant, de Vitruve à Le Corbusier, elle n’a cessé d’obséder les architectes et les designers. Alors en quoi une cabane, c’est du design ? Comment cette petite hutte est-elle devenue le fondement de tout l’art de bâtir, et le laboratoire des créateurs ?

Mathilde

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🍝 LE DIGEST

En 1753, Marc-Antoine Laugier, abbé et théoricien de l’architecture, publie un petit livre qui va faire grand bruit chez les bâtisseurs : Essai sur l’architecture. Sa thèse tient en une image : “La petite cabane rustique est le modèle sur lequel on a imaginé toutes les magnificences de l’architecture.” Avant les temples, les cathédrales et les tours de verre, il y a quatre troncs plantés, deux poutres et un toit de branchages, et tout le reste n’en serait que le perfectionnement.

La cabane s’apparente donc au degré zéro du bâti, c’est-à-dire la forme la plus dépouillée qui soit, celle qui ne garde que l’essentiel : un poteau pour porter, une poutre pour franchir, un toit pour couvrir. Ramener l’architecture à ces trois gestes a tout de l’approche du designer, que nous allons décrypter.

Retour deux mille ans en arrière.

Vitruve, architecte de la Rome antique, expose sa théorie dans un traité, le seul de l’Antiquité à avoir été conservé. Au début, les humains vivaient comme des bêtes, dans les bois et les grottes. Et puis un jour, la foudre met le feu à un arbre qui a pour conséquence de les rassembler autour des flammes. À force de se côtoyer, les voilà qui bricolent leurs premiers abris : une hutte de boue et de branches, un trou tapissé de feuillages. Pour Vitruve, l’architecture ne naît donc pas d’un coup de génie solitaire, mais de la vie en société : on bâtit parce qu’on est ensemble.

Le mythe traverse les siècles et refait surface en 1753, chez notre abbé Marc-Antoine Laugier. La deuxième édition de son Essai s’ouvre sur une gravure devenue culte : une jeune femme, l’Architecture en personne, à demi allongée sur un tas de gravats (des morceaux de colonnes, de chapiteaux, etc.). D’une main, elle envoie balader ces ruines pompeuses. De l’autre, elle montre à un petit angelot… une cabane.

Quatre arbres encore vivants, plantés en carré, dont les branches se rejoignent pour former un toit. Le message est limpide : voilà le vrai modèle de l’architecture. Le reste, c’est de l’ornement, du chichi.

Deux siècles avant les modernistes et leur “less is more”, un abbé explique déjà que la beauté d’un bâtiment tient à la vérité de sa structure. La cabane comme premier manifeste minimaliste fonctionnaliste. Qui l’eût cru ?

Un siècle plus tard, l’architecte allemand Gottfried Semper ajoute sa pierre son fil à l’édifice : pour lui, le mur ne descend pas de la maçonnerie, mais du tissage, de la natte tressée tendue entre deux poteaux.

Mais si la cabane a tant obsédé les théoriciens, c’est peut-être qu’elle nous parle d’abord tout bas, à l’oreille de l’enfance. Qui n’a pas le souvenir d’une cabane ?

“La hutte, c’est la solitude centrée.” La formule est de Gaston Bachelard, un ancien employé des postes devenu l’un des plus grands philosophes des sciences français. En 1957, dans La Poétique de l’espace, il prend au sérieux ce que personne n’ose vraiment analyser : les images d’enfance, la maison, le grenier, les tiroirs, les coquillages. Et la cabane.

Pour lui, la hutte est le plus petit des abris, mais celui qui concentre le mieux le sentiment d’être chez soi : à couvert, tranquille, hors du monde. “Une gloire de la pauvreté”, écrit-il. Traduction : on n’a jamais eu besoin de grand-chose pour se sentir bien. Juste un coin à soi.

L’Américain Henry David Thoreau passe à l’acte. En 1845, il plaque tout, file au bord de l’étang de Walden et se bâtit une cabane de ses mains pour “vivre de manière réfléchie”.

Le plus beau ? En grand maniaque, il nous livre la facture au demi-cent près : 28 dollars et 12 cents et demi pour des planches, clous, deux fenêtres d’occasion, un peu de chaux. La toute première tiny house, en somme, et déjà une leçon d’économie de moyens.

Et il y a une troisième chose que la cabane réveille en nous : le plaisir du bricolage. Trois planches, une vieille bâche, deux clous trouvés dans un tiroir, on fait avec ce qu’on a. Ça aussi, un grand esprit l’a pris au sérieux : l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Dans La Pensée sauvage , il distingue deux façons de fabriquer le monde. D’un côté l’ingénieur, qui définit d’abord son projet, puis se procure pile les matériaux et les outils qu’il lui faut. De l’autre le bricoleur, qui part de ce qu’il a sous la main, avec “les moyens du bord” et invente avec ces bouts de ficelle. La cabane s’apparente à l’architecture du bricoleur par excellence.

Bachelard la rêve, Thoreau la chiffre, Lévi-Strauss l’explique : la cabane, c’est le bonheur du presque-rien, bâti avec trois fois rien. Reste à savoir ce qui se passerait le jour où des designers décident de s’en emparer.

La cabane est un superbe terrain de jeu pour les designers : une boîte, où chaque centimètre compte et où rien ne peut être en trop. Une boîte à habiter où les usages, le fonctionnel sont le cœur du projet. Et une boîte qu’il faut faire avec peu. La preuve avec deux maestri.

Le Corbusier, d’abord. En 1952, sur la Côte d’Azur, le ponte de l’architecture moderne se construit une cabane de 15 m² de bois, exactement 3,66 mètres sur 3,66. Chaque dimension est tirée de son Modulor, son système de mesures calé sur le corps humain. À l’intérieur, tout est à portée de main, comme dans une cabine de bateau : un lit, une table, un coin pour se laver.

Lui qui a dessiné des villas et des villes entières l’appelle château. “C’était extravagant de confort, de gentillesse”, dit-il. Il aimait tellement l’endroit qu’il y est mort, en 1965, en nageant dans la mer juste en contrebas de son cabanon.

Charlotte Perriand part elle d’un problème : comment abriter des alpinistes tout en haut d’une montagne, là où l’on ne peut acheminer ni briques ni béton ?

En 1938, sa réponse, imaginée avec Pierre Jeanneret et l’ingénieur André Tournon, consiste en un refuge fabriqué à l’usine. Entièrement démontable, on le hisse à dos d’homme pièce par pièce et six personnes le remontent en quelques jours. Une coque de douze pans d’aluminium autour d’un mât central, huit couchages sur deux étages, chaque recoin dessiné au millimètre à partir du plan des lits. Son inspiration provient d’un manège pour enfants, aperçu sur une plage de Croatie. La guerre empêche sa construction, il ne sera monté que bien plus tard d’après les plans originaux.

Le Corbusier dans ses 15 m², Charlotte Perriand sur son piton : dans les deux cas, la contrainte oblige à ne garder que l’essentiel, et à le penser, le dessiner pour de vrai.

Et si l’on pousse cette logique jusqu’au bout, la cabane devient bien plus qu’un luxe minimal : elle peut sauver des vies. Souvenez-vous de Shigeru Ban ( je vous ai raconté son histoire dans l’épisode #76). Cet architecte japonais bâtit des abris d’urgence en tubes de carton : bon marché, légers, fabriqués et montés sur place. En 1995, il équipe les camps de réfugiés rwandais pour le HCR, l’agence des Nations unies pour les réfugiés, puis les rescapés du tremblement de terre de Kobe. La cabane la plus pauvre qui soit (du carton !) mais pensée avec une précision d’orfèvre pour tenir debout, isoler et abriter.

Pour aller plus loin

À (re)lire chez Punktional

#43 Est-ce que bricoler c’est designer ? Plongée dans la pensée de Lévi-Strauss

#76 Comment faire un design qui cartonne ? Feat. Shigeru Ban, et le matériau pauvre anobli

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