Mon objet d’attention est cette sculpture, de trois mètres de haut taillée dans un seul bloc de marbre.
Imaginée par Jaime Hayon en collaboration avec la prestigieuse maison italienne Marsotto, “High Love” est installée au cœur de Milan à l’occasion du Salone del Mobile. Cet événement transforme, depuis plus de soixante ans, la ville en une scène où le design ne se contente plus d’être montré mais cherche à s’imposer physiquement et visuellement.
S’il fallait encore prouver que “Size Matters”, la Milano Design Week en donne une démonstration presque littérale ! La ville déborde de formes amplifiées : une pieuvre gonflable colonise le 10 Corso Como, un manège met en scène des légumes géants, des objets domestiques, comme le moulin à épices de Sottsass, changent d’échelle jusqu’à devenir architecture. Ces dispositifs captent, saturent ou retiennent l’attention.
C’est le cas de la sculpture de Marsotto. Peut-être à cause du matériau, du poids, mais aussi parce qu’elle ne repose pas uniquement sur son effet immédiat. Jaime Hayon le formule ainsi : “Dans une époque qui semble particulièrement complexe et fragile, [j’ai voulu] créer une présence qui nous rappelle, avec autant de douceur que de fermeté, la nécessité de renouer les uns avec les autres.” Le message est clair, presque attendu, mais ici l’objet ne disparaît pas aussitôt derrière ce qu’il raconte.
Ce que j’observe à Milan en 2026, et que souligne également l’analyse critique de Max Fraser publiée dans Dezeen, dépasse la simple accumulation de formes spectaculaires. La taille est devenue une stratégie marketing, un moyen d’exister dans un environnement où chaque projet doit non seulement occuper l’espace, mais circuler comme image.
Le design italien a déjà utilisé l’excès, notamment dans les années 1970 avec des groupes comme Archizoom Associati et des figures comme Andrea Branzi, mais avec une intention différente : non pas capter l’attention, mais formuler une critique des systèmes économiques, urbains et culturels dans lesquels le design s’inscrit.
À quoi ressemblerait aujourd’hui une démesure qui ne servirait pas seulement à être vue, mais à produire du sens ? C’est ce que je suis allée chercher à la Triennale di Milano, où une exposition consacrée à Andrea Branzi remet en lumière cette manière de penser le design.
Size matters, sans doute, mais à condition de savoir ce que cette taille met réellement en jeu. Andiamo !
Mathilde
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🍝 LE DIGEST
À Milan cette semaine, tout le monde fait bella figura. Des façades entières habillées par des marques, des installations qui occupent des cours entières, des expériences immersives pour présenter de nouvelles collections. Derrière, il y a presque toujours une collaboration entre une marque (pas forcément un éditeur de design) et un créateur.
Par exemple, Moncler installe un poulpe monumental sur la façade du 10 Corso Como, dont les tentacules envahissent l’espace, absorbant presque entièrement la présence du vêtement. Arket collabore avec Laila Gohar pour installer un manège ancien peuplé de fruits et légumes géants, une scène ludique et surréaliste ouverte au public. Ou encore Audi présente Origin, une installation conçue avec Zaha Hadid Architects : un portail sculptural posé sur un bassin, traversé par la lumière et le son, où la voiture apparaît dans une architecture immersive.
Ce qui se joue ici dépasse les objets ou produits présentés : c’est une manière d’occuper l’espace pour capter l’attention, autrement dit se montrer ; et à Milan, cette manière a un nom.
Fare bella figura, c’est une obsession italienne et une expression intraduisible. Littéralement : faire une belle silhouette. Toutefois, les Italiens l’utilisent pour désigner quelque chose de plus large que la simple apparence : la grâce dans la présentation, le soin apporté à la façon dont on se montre. Dans ses vêtements, ses manières, ses mots, ses gestes. Il ne s’agit pas non plus d’une histoire de taille ; c’est une question de justesse, pas de grandeur. Une femme en tailleur parfaitement coupé qui entre dans une salle fait bella figura. Une enseigne de dix mètres de haut, non.
Mais quelque chose a changé ; cette semaine à Milan, la taille n’est plus au service d’une idée, elle devient l’idée elle-même. L’installation ne me fait pas penser, elle me fait sortir mon téléphone. Le gigantisme est devenu une stratégie de communication et l’échelle, un langage publicitaire.
Loin d’être nouveau, ce phénomène questionne : est-ce que grand a toujours voulu dire ça ? Est-ce que l’excès de forme a toujours été vide de sens ? La réponse courte : non. Et l’Italie, justement, en est la preuve.
En 1966, les usines Fiat tournent à plein régime, la télévision entre dans les foyers, la société de consommation s’installe. À la faculté d’architecture de Turin, les étudiants débattent de politique autant que de mètres carrés. Dehors, les ouvriers du sud de l’Italie débarquent par milliers pour travailler chez Fiat et se retrouvent entassés dans des logements insalubres pendant que les magasins se remplissent de beaux objets fonctionnels bien dessinés. Le design, pour ces jeunes architectes, ne peut plus faire semblant que tout va bien.
C’est dans ce contexte de contestation étudiante, de pop art et d’un nouveau matériau venu de l’industrie automobile, la mousse de polyuréthane, que les frères Gugliermetto fondent Gufram. Ils invitent des architectes et des artistes à venir dessiner des choses qui doivent, selon eux, libérer les utilisateurs de leurs habitudes de comportement.
Le Pratone, imaginé par le trio Giorgio Ceretti, Piero Derossi et Riccardo Rosso est composé de 42 lames d’herbe géantes en polyuréthane souple dans lesquelles on se jette plutôt qu’on ne s’assoit. Loin des normes d’un canapé, il ne rentre pas dans un salon standard et il n’est pas non plus possible d’y poser ses fesses pour regarder la télévision.
À la même époque, à quelques centaines de kilomètres, un autre designer décide que déranger le corps ne suffit plus. Il faut déranger les consciences. Gaetano Pesce, designer vénitien installé à Milan, conçoit en 1969 l’Up5 & 6, dit La Mamma. Ce fauteuil aux formes voluptueuses et aux courbes exagérées est relié par un cordon élastique à un pouf sphérique, un boulet. L’image est explicite, Pesce ne laisse aucune ambiguïté : “J’exprimais ma vision de la femme : malgré elle, la femme a toujours été sa propre prisonnière”. Alors que les mouvements féministes secouent l’Italie, le maestro italien met la politique dans le salon, via un fauteuil que l’on s’apprête à trouver confortable.
Et la prouesse technique est à la hauteur du propos : l’Up5 est livré compressé emballé sous vide. À l’ouverture de la boîte, le fauteuil se gonfle et prend forme sous nos yeux. Si le Pratone fait rire et déséquilibre, l’Up5 lui, fait, réfléchir et met légèrement mal à l’aise. La démesure n’est pas un effet spectaculaire, elle sert directement le propos.
Et, pendant que Turin s’amuse à faire pousser de l’herbe dans les salons, à Florence un autre groupe de jeunes architectes radicaux, Archizoom Associati, fondé en 1966 par Andrea Branzi et ses complices, tirent sur une cible plus grande encore : la ville elle-même et le modernisme.
À la Triennale di Milano, se tient actuellement une exposition consacrée à Andrea Branzi, théoricien, architecte et designer florentin disparu en 2023. Elle propose un portrait à travers le regard de Toyo Ito, lauréat du prix Pritzker, collaborateur de longue date et proche de Branzi, qui choisit ici de ne pas simplement montrer un travail, mais de le faire éprouver.
L’entrée dans l’exposition produit un effet immédiat de désorientation : j’entre dans une pièce dont je ne perçois pas clairement les limites. Des lignes bleues tracées au sol forment une grille, les murs sont en miroir. Et moi aussi, je suis en miroir, démultipliée à l’infini dans toutes les directions. C’est vertigineux et complètement silencieux.
Bienvenue dans la No-Stop City.
Dans ce projet développé à la fin des années 1960 avec Archizoom Associati, l’un des groupes les plus radicaux et les plus influents du design italien, Andrea Branzi décrit une ville continue, sans centre, sans façade, sans monument. Cette ville ne se termine jamais et l’architecture, au sens classique, disparaît presque entièrement. Il ne s’agit pas d’un projet à construire, mais plutôt d’une utopie critique qui pousse la logique moderniste jusqu’à son point de rupture pour en révéler les limites. Comme il l’écrit dans la revue Casabella en 1969 : “La ville devient une succession de lits, de tables, de chaises et d’armoires. Le mobilier domestique et le mobilier urbain coïncident totalement.”
Réduire la ville à une liste de meubles a quelque chose de presque drôle, et c’est précisément ce que cherche Branzi : montrer que l’idéal d’une ville fonctionnelle, une fois poussé à l’extrême, produit un environnement homogène, continu, où toute distinction disparaît. Derrière cette apparente neutralité se dessine une critique plus large, celle d’un monde organisé par la production et la consommation, où l’espace devient un simple support de flux. Branzi n’est pas en train de rêver, il délivre un diagnostic pour éveiller les consciences. Et il assume complètement : ”Aux utopies qualitatives, nous répondons par la seule utopie possible : celle de la quantité.”
La quantité est revendiquée et retournée contre ceux qui construisaient des monuments pour célébrer le progrès. En 2026, cette dystopie ressemble moins à une satire qu’à un relevé photographique : les zones commerciales, les entrepôts logistiques, les périphéries sans nom. Branzi n’avait pas anticipé un futur lointain, il avait simplement observé son présent avec suffisamment de lucidité pour en pousser les logiques jusqu’à leurs conséquences.
C’est cette idée que Toyo Ito a voulu traduire dans l’espace : une expérience physique où nous nous tenons debout dans la grille, où nos reflets se répètent dans les miroirs jusqu’à disparaître. Ce vertige, paradoxalement très calme, permet de comprendre ce que Branzi avait identifié dès la fin des années 1960 : le véritable excès ne réside pas dans la taille des objets ou des bâtiments, mais dans une répétition sans fin, une extension continue qui finit par occuper tout l’espace disponible sans jamais produire de centre ni de sens.
À quelques rues de là, Milan continue de produire des objets toujours plus visibles, toujours plus grands, toujours plus immédiats. Mais dans cette salle silencieuse, Branzi rappelle autre chose : que l’excès n’a pas besoin de spectacle pour exister.
Et pourtant, cette autre manière de faire ne relève pas du passé. Elle existe déjà, ailleurs dans la ville, souvent à une échelle plus discrète, plus lente. À Dropcity, installé dans d’anciens tunnels ferroviaires, le projet Nike Air Lab prend le contre-pied des installations spectaculaires : ici, pas d’objet fini, mais des prototypes, des machines et des matériaux en cours de transformation. On passe d’une station à l’autre, on observe, on manipule, on comprend comment les choses se fabriquent.
L’architecte italienne Marialaura Rossiello Irvine nous invite dans son studio transformé en la Casa Irvine, une forme d’installation domestique. Les murs textiles entièrement brodés agissent comme des portails à traverser ; la broderie est réinventée comme un geste architectural.
Ces projets ne cherchent pas à occuper tout l’espace. Ils cherchent à les transformer. La question n’est donc peut-être pas de réduire la taille, mais de retrouver une intention. Une manière de faire du “too much” autrement, moins pour être vu, plus pour être vécu.
Pour aller plus loin
Une visite à la Triennale di Milano pour découvrir l’exposition Andrea Branzi by Toyo Ito, Continuous Present jusqu’au 4 octobre.
La découverte de la No-Stop city d’Archizoom : dessins et plans, le livre du projet par Andrea Branzi, à parcourir en ligne.
Un aperçu des installations et expériences les plus démesurées de la Milano Design Week : le playground de Skoda (avec piscine à boules), la vision d’un retour aux origines de Zaha Hadid et Audi, le manège d’Arket, un labyrinthe rose.
Une déambulation dans Milan via les précédents épisodes de cette newsletter : le plot “Panettone” d’Enzo Mari, l’histoire du design italien, la fabrique des maestri.
Un saut à la Pulp Galerie à Paris pour une visite des bureaux exceptionnels de l’agence Chiat\Day, réalisés par Gaetano Pesce en 1994 à New York.
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