Cette semaine, pour la première fois depuis le lancement de Publishers, je ne reçois pas un, mais deux invités. À l’occasion du lancement de la nouvelle chaîne YouTube d’Arte dédiée à l’info, j’ai pu m’entretenir avec l’une de ses têtes pensantes : le créateur de contenu d’info belge Elio Acar. Il me raconte comment et pourquoi il s’est engagé avec la chaîne franco-allemande sur plusieurs formats dédiés à cette nouvelle chaîne. J’ai aussi pu poser mes questions à l’autre tête pensante derrière ce projet : Carolin Ollivier, directrice de l’info chez Arte. Interview croisée.
Dans les onglets que je vous ai mis de côté, je vous (re)parle de Joanna Stern (oui, je sais, ça tourne à l’obsession), d’une nouvelle industrie qui peut rapporter gros sur YouTube et de mon coup de fil avec Charles Villa à l’occasion de la sortie de son documentaire « From Gaza With Love ».
Bienvenue dans Publishers n° 16.
Bonne lecture !
Un jour de septembre 2025, Elio Acar, créateur de contenu belge, reçoit un mail avec une signature qui attire tout de suite son attention. C’est celle de Carolin Ollivier, et elle est accompagnée d’un petit logo orange que tout le monde connaît : celui d’Arte. Carolin, directrice de l’information de la chaîne franco-allemande, propose à Elio une collaboration inédite. Le pitch : co-créer une émission quotidienne 100% numérique sur les grands enjeux européens avec ses équipes à Bruxelles. Une seule obligation : inventer de nouveaux formats de narration pour informer une cible YouTube.
Ils me racontent les dessous de leur collaboration.
Elio : Début septembre, Carolin m’a envoyé un mail directement. Elle avait entendu parler de moi via ma collaboration avec la RTBF, pour laquelle j’avais créé un format d’interview pendant les élections législatives belges. Dès que j’ai vu la signature du mail avec le logo d’Arte, j’ai tout de suite regardé de plus près de quoi il s’agissait.
L’idée d’origine, c’était d’accompagner Arte pour produire une émission : « Inside Europe » sur la politique européenne avec l’équipe de la chaîne située à Bruxelles. Mon objectif avec ma collaboratrice/réalisatrice Nour Vernkindere, c’était d’apporter notre expertise des codes YouTube pour parler de sujets européens.
De fil en aiguille, ce premier projet en a amené un autre. J’ai aussi travaillé sur la création d’une autre émission dédiée à YouTube avec les équipes de la chaine à Strasbourg qui s’appelle « Pourquoi ?/Warum ».
Carolin Ollivier : Au moment où j’ai pris contact avec Elio, j’avais identifié un problème : j’avais sous ma responsabilité des correspondants à Bruxelles très experts de la politique européenne à qui il manquait des réflexes de narration adaptés aux nouvelles plateformes. Et c’est exactement ce qu’Elio a réussi à faire en Belgique avec la RTBF en informant sur la politique belge de façon très visuelle. J’ai voulu qu’il fasse la même chose avec nous pour la politique européenne.
Créer un pont entre la création de contenu en ligne et journalisme, c’était une première pour la rédaction info d’Arte. Et cela a fonctionné avec Elio car il a un talent : il sait travailler main dans la main sans imposer sa vision des choses.
Elio : Ce n’est pas possible d’avoir une méthode unique, car les demandes sont tout le temps différentes. À la RTBF, j’avais carte blanche et j’étais payé à la vidéo, avec un accès total à leurs ressources. Pour Arte, on est plutôt partis sur un partenariat sur le temps long, avec un objectif de production et d’acculturation des équipes.
S’il n’y a pas de méthode unique, il y a une approche d’écoute et d’analyse qui est la même à chaque fois que je collabore avec des médias. L’objectif, in fine, est d’arriver à trouver un compromis entre une vision artistique et des contraintes techniques et humaines. Convaincre 50 monteurs de passer d’un format JT à une vidéo YouTube, avec de gros cuts et des zooms dans tous les sens, tout en suscitant l’adhésion, c’est ça, le vrai enjeu.
Carolin : Je pense que, sur certaines capacités, on a davantage un besoin qu’une dépendance. Car on ne dépend pas encore de ces nouveaux codes de narration et de distribution pour survivre, mais on sait que, pour avancer, il faut que l’on passe par là.
Il faut aussi être conscient que nous, en tant qu’Arte, on donne quelque chose en retour à ces créateurs. Je pense notamment à l’expertise journalistique et à la force de la marque, car nous sommes également très suivis sur YouTube. Nous avons un impact qu’Elio ne pourrait pas avoir, pour l’instant, avec ses formats, s’il décidait de diffuser des vidéos seul sur sa chaîne.
Carolin : Pour l’instant, c’est moi qui m’en occupe mais ce que j’aimerais, c’est qu’à l’avenir, plus de salariés d’Arte aient cette veille sur les nouveaux terrains d’info notamment chez les créateurs de contenu-journalistes. Les collaborations avec Elio et aussi Charles Villa (dont vous retrouverez l’interview dans une prochaine édition de Publishers) sont des premières pour les rédactions de l’info chez Arte et j’espère que cela va se reproduire vite.
Elio : C’est assez classique : j’ai une société de production en Belgique, avec laquelle j’ai des missions en tant que réal et producteur, avec des ONG, des associations et des artistes. Mais je m’en sers également pour financer des services de consulting, comme avec Arte. C’est comme ça que je me suis payé avec eux, en leur proposant un service sur plusieurs mois.
Ce genre de collaboration pour moi, c’est une bénédiction. Cela me permet d’éviter les sponsos avec des marques, de ne pas dépendre de l’argent d’un milliardaire qui veut me dicter ma ligne éditoriale. Je travaille avec une marque que je respecte voire que j’admire et je suis payé pour cela. Il n’y a pas plus confortable.
Carolin : Ce qui change, c’est le fait de penser à un projet journalistique en mode produit. On ne parle pas uniquement d’éditorial, mais on a beaucoup plus une réflexion sur la forme (l’aspect visuel, le graphisme) et les codes de narration. Elio a été « product manager » chez nous, pas pigiste.
Le métier de créateur, je le vois vraiment comme un métier proche de celui de journaliste : c’est quelqu’un qui transmet de l’info, sauf qu’il le fait avec une couche supplémentaire de réflexion sur la manière de partager cette info.
Carolin : Ça fait en effet partie de notre réflexion. Le premier objectif, c’est de répondre à notre mission en tant que service public en parlant à nos audiences où elles sont et en s’adaptant à leurs nouvelles habitudes de consommation de l’info. Les moins de 35 ans s’informent essentiellement sur YouTube et c’est à nous de leur parler dans la langue qu’ils comprennent. J’espère que le deuxième objectif que l’on réussira à remplir sera celui de faire comprendre à cette génération qu’elle a un intérêt à suivre un média public sur Internet.
C’est tout notre défi : convaincre en tant que service public dans un océan de voix individuelles. Je pense que l’on va multiplier ce genre de collaborations à l’avenir avec des profils comme Charles Villa ou Max Laulom, par exemple. Mais ce que je veux surtout, c’est faire progresser nos capacités en interne pour trouver le ton juste qui correspond à cette nouvelle économie de créateurs d’info en ligne.
📌 L’info : Mon obsession Joanna Stern continue… mais devrait s’arrêter bientôt, je vous rassure, car on sait enfin à quoi va ressembler la nouvelle aventure journalistique de celle qui a passé 12 ans à couvrir la tech au Wall Street Journal avant de se lancer en indépendante sur YouTube et Substack.
Dans une vidéo, avec un parrain de choix en la personne de Casey Neistat (une autre de mes obsessions dans cette newsletter), Joanna présente « New Things ». Son crédo : incarner une sorte de vétérante du secteur, une « tech mommy » qui veut se lancer sur YouTube le plus humblement possible. Faire partie de l’écosystème sans vouloir le révolutionner, en somme.
Et en regardant sa première vidéo, je me rends compte que ce positionnement sonne juste. Preuve de l’humilité de Joanna : sa première vidéo fait 7 minutes 57 secondes et n’atteint pas la barre des 8 minutes permettant le placement d’une publicité en « mid-roll » et débloquant donc des revenus supplémentaires. Quand un commentaire lui fait remarquer cette occasion manquée, la néo-créatrice répond : « Oh man, I am such a YouTube n00b. Thank you for this advice. »
➡️ Ce que j’en retiens : En plus de cette première vidéo, je retiens surtout les choix de la journaliste pour s’entourer dans cette nouvelle aventure. En plus du GOAT Casey Neistat, convoqué pour son premier tournage, on apprend aussi que d’autres créatrices l’ont conseillée avant son lancement.
Je note entre autres dans les commentaires de la première vidéo de Joanna les noms de Becca Farsace, que j’avais interviewée il y a quelques mois pour Publishers, ou encore de Josh Kaplan, créateur de « Smooth », une entreprise dédiée à l’accompagnement des créateurs indépendants, notamment sur la partie partenariats rémunérés.
✍️ Source : Why I Left My Prestigious Job to Make YouTube Videos
📌 L’info : Au cours de mes trop nombreuses heures de scroll sur Instagram, je suis tombé sur ce reel de The Atlantic qui m’a fait tiquer. C’est un passage du podcast « Galaxy Brain », édité par la revue et consacré à tout ce qui touche à l’économie de l’attention au sens large.
Dans cet extrait, l’invité Ed Elson, célèbre podcasteur américain dont l’émission « Prof G Markets » cumule des millions d’écoutes, s’étonne du succès fou de ses clips, plus communément appelés « shorts » chez nous : « Cela fait plusieurs fois que l’on m’arrête dans la rue pour me féliciter pour le contenu de mes émissions. À chaque fois, je remercie les gens de leur écoute et leur demande comment ils m’ont découvert. Ils me répondent tous qu’ils n’ont pas écouté l’émission en entier, mais qu’ils sont tombés sur un short. Ces vidéos courtes ne doivent plus être pensées comme une promotion de nos contenus longs, mais comme des contenus en tant que tels. »
➡️ Ce que j’en retiens : La réflexion d’Ed Elson rejoint les déclarations entendues il y a quelques jours au YouTube EMEA News Summit de Londres, auquel j’ai pu me joindre. Là-bas, j’ai croisé des éditeurs qui m’ont décrit leur utilisation des shorts, et je dois avouer que j’ai ressenti une petite FOMO sur le sujet, que l’on n’exploite pas pleinement sur la chaîne YouTube des Echos (mon vrai job en plus de cette newsletter).
Un journaliste d’une grosse chaîne TV anglaise me disait par exemple qu’il éditait une douzaine de shorts pour chaque longue vidéo YouTube de plus de 45 minutes. Même son de cloche chez Global Player, les producteurs derrière le podcast natif britannique le plus écouté outre-Manche, « The News Agents ». Le 15 mars dernier, ils ont décidé d’industrialiser la diffusion de shorts en multipliant leur production. Leur nombre d’abonnés sur YouTube s’est tout de suite emballé. Ils sont passés de 12 000 nouveaux abonnés par jour à plus de 42 000 (!!!).
Aujourd’hui, le clipping - le nom donné à cette pratique de découpage de vidéo - est devenu une véritable industrie. Récemment, le streamer N3on a investi plus d’1,4 million de dollars pour payer plus de 300 clippers pendant 5 semaines. Son objectif : produire le plus de shorts possible depuis ses streams et ainsi maximiser ses revenus.
✍️ Source : The Atlantic
📌 L’info : Le dernier film du reporter-youtubeur Charles Villa, « From Gaza With Love », est une claque. C’est le genre de prods qu’on avait l’habitude d’aller voir au cinéma (le film dure 1 h 50) et que l’on peut désormais regarder dans notre salon gratuitement sur une chaîne YouTube. Tourné comme un vlog à la première personne par Suhail Nassar, un graphiste, photographe et journaliste gazaoui, il montre ce que vit quotidiennement la population sur place depuis bientôt trois ans. On se ballade dans des rues en ruines, on vit des scènes de joie entrecoupées de moments de terreur sous les bombes israéliennes.
Cette semaine, j’ai appelé Charles pour qu’il m’en parle, au milieu de plein d’autres sujets (abonnez-vous pour ne pas louper sa longue interview à venir dans Publishers).
➡️ Ce que je retiens de notre coup de fil : C’est l’aspect communautaire que Charles a voulu donner à son film. Premièrement par son financement : Charles a levé de l’argent auprès de sa communauté pour avoir les moyens nécessaires de produire les 1 h 50 de « From Gaza With Love ». Charles m’explique : « Je n’avais pas forcément envie de passer par la case : faire un dossier, essayer de le vendre à une chaîne, passer par une boîte de prod’. La question, c’était vraiment de savoir si j’étais capable de faire un projet en indépendant sur ma chaîne avec de l’ambition. La communauté a suivi, donc c’est trop cool. ».
Charles a carrément poussé l’aspect communautaire sur le choix du titre de sa vidéo via un post sur YouTube. Il a proposé 4 titres différents à ses abonnés et a choisi celui qui a recueilli le plus de votes. Ça donne « 2 ans en immersion dans l’enfer de Gaza » et c’est à voir absolument.
✍️ Source : moi :)
📌 Et aussi (mais plus de place…) : Peter Thiel vaut mêler IA et journalisme et ça pue ; Libé dégaine une newsletter éphémère incarnée par une journaliste, et ça donne envie ; Pourquoi le journaliste tech Casey Newton pense que la curation n’a plus d’avenir à l’heure des contenus IA ; Cette journaliste du New York Times n’a pas le droit d’envoyer ses brouillons d’article à un agent IA, c’est écrit dans son contrat ; À Philadelphie, des créateurs s’allient avec des médias locaux dans un collectif avec 1 million de dollars de budget ; la suite dans deux semaines…
Harold.
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