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Plus de Culture(s) · Jun 4, 2026

Plus de Culture(s) #4 : De Amina à Drum, une autre histoire des magazines africains !

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Il y a une chose que les grands magazines africains avaient en commun, et qu’on ne mesure vraiment que maintenant qu’ils ont disparu ou qu’ils s’effacent : ils créaient de la simultanéité. Des milliers de femmes à Dakar, Abidjan, Paris et Pointe-à-Pitre lisaient le même numéro d’Amina au même moment. Des hommes à Johannesburg, Lagos et Nairobi tenaient le même Drum, regardaient les mêmes photos, partageaient la même rage ou la même fierté.

Ce n’était pas seulement de la presse. C’était une infrastructure culturelle. Un espace partagé où une communauté dispersée se reconnaissait, se voyait, se construisait.

Cette infrastructure a été démantelée progressivement, à mesure que le digital prenait de la place et que les modèles économiques du print s’effondraient. Le digital a donné de la vitesse et de la portée. Il n’a pas reconstruit la profondeur.

Amina est né en avril 1972 à Dakar. Fondé par Michel de Breteuil, fils de Charles de Breteuil créateur au Sénégal de Paris-Dakar, le magazine s’installe à Paris en 1975 mais garde son cœur éditorial africain.

L’intention était radicale pour l’époque : faire pour les femmes noires francophones ce qui n’existait nulle part, les placer au centre et non en périphérie d’une culture occidentale qui ne les regardait pas.

Cinquante ans plus tard, Amina existe toujours en papier mensuel et en numérique. Sa rédaction l’a toujours décrit comme un réseau social avant l’heure : une amie, une confidente. C’est exactement ça, un espace transnational de reconnaissance pour des générations de femmes d’Afrique, des Antilles et de la diaspora.

Drum, côté anglophone, a joué un rôle encore plus frontal. Fondé en 1951 par Jim Bailey, il devient la première grande publication noire sud-africaine.

Il documente Sophiatown, le quartier de Johannesburg surnommé “Little Harlem”, sa mode, son jazz, ses gangsters élégants, sa culture urbaine vibrante. Drum ne forme pas seulement des lecteurs, il forme des témoins. Bob Gosani y commence comme correspondant avant de devenir photographe, aux côtés de Peter Magubane et Alf Kumalo.

Leurs images du massacre de Sharpeville en 1960 changent l’opinion mondiale sur l’apartheid. Aujourd’hui, les archives BAHA conservent 7 660 photographies de Drum entre 1950 et 1987, la plus grande mémoire visuelle de l’urbanité noire sous apartheid.

En Côte d’Ivoire, Ivoire Dimanche jouait ce même rôle populaire. Dès 1978, le magazine publiait chaque semaine Les aventures de Monsieur Zézé, créant un rendez-vous national partagé autour d’une planche de BD.

Ce que ces trois titres avaient en commun : ils prenaient la culture populaire africaine au sérieux à une époque où personne d’autre ne le faisait. Ils fabriquaient des références communes. Et ces références traversaient les générations.

Aujourd’hui, BellaNaija touche des millions de Nigérianes. OkayAfrica couvre la culture africaine pour une audience mondiale. Bubblegum Club documente la jeunesse urbaine sud-africaine. Ces plateformes existent, elles ont de l’audience, elles produisent du contenu de qualité. Mais quelque chose manque, et ce manque est structurel.

Le digital fragmente. Chaque utilisateur reçoit un flux personnalisé, filtré par des algorithmes qui optimisent l’engagement individuel.

Un post Instagram peut toucher cent mille personnes, mais chacune dans sa propre bulle, dans son propre contexte, sans que ces cent mille personnes partagent une expérience commune. La simultanéité qu’Amina créait, ce moment où des milliers de femmes lisaient le même texte et regardaient la même couverture, n’existe plus dans cet écosystème.

Avec elle a disparu la mémoire longue. Un magazine accumule des archives, une ligne éditoriale, une identité visuelle persistante. Il dit quelque chose sur la durée, pas seulement sur ce qui est viral aujourd’hui. Les plateformes digitales optimisent le présent. Les grands magazines africains avaient aussi construit le passé.

Le paradoxe de ce moment, c’est que le print africain de masse s’effrite pendant qu’un print africain premium renaît. Et cette renaissance vient d’une génération qui n’a pas connu l’âge d’or des magazines, qui choisit le papier non par nostalgie mais par conviction.

Nataal en est le meilleur exemple. Lancé en ligne en 2015, le projet sort sa première édition papier en mai 2018 avec 336 pages, puis s’impose comme un bi-annuel de plus de 300 pages distribué à Lagos, Londres, New York.

Mode, photographie, musique, arts, toute la culture africaine contemporaine dans un objet collector. L’équipe le dit clairement : ils voulaient ce que le digital ne peut pas offrir. Un objet. Une expérience de lecture lente. Une présence physique.

Ce mouvement dépasse l’Afrique. En 2025-2026, les magazines indépendants premium connaissent un regain mondial.

Dans un paysage saturé de contenu digital éphémère, l’objet papier est redevenu rare, donc désirable. Les marques éditent des journaux. Les créateurs lancent des fanzines. La lenteur est redevenue une valeur.

La question n’est donc pas “le print peut-il revenir?” Il revient déjà, sous une autre forme, avec d’autres ambitions.

La vraie question est celle-ci : est-ce qu’un nouveau Amina peut naître en 2026 ?

Pas pour remplacer le digital, mais pour faire ce que le digital ne fait pas. Construire des références communes. Construire une mémoire longue. Construire un espace où une communauté se reconnaît dans la durée.

Les magazines africains ont été des infrastructures culturelles avant d’être des produits éditoriaux. Amina a construit une communauté transnationale de femmes noires francophones pendant cinquante ans. Drum a fabriqué les archives visuelles d’une culture urbaine que l’apartheid voulait effacer. Ils ont créé des références communes à une époque où rien d’autre ne le faisait.

Le digital a démocratisé la voix. Mais il a fragmenté la mémoire. Aujourd’hui, qui construit en 2026 les infrastructures que ces magazines incarnaient? Qui crée la simultanéité, ce moment où une communauté dispersée lit la même chose, voit les mêmes visages, partage la même conversation? Qui construit les archives qui traverseront les générations?

La réponse à cette question dira beaucoup sur ce que la culture africaine devient, et sur qui la construit vraiment.

Pour prolonger ce numéro autrement.

Drum (2004) de Zola Maseko, qui reconstitue l'âge d'or du magazine sud-africain à travers le destin du journaliste Henry Nxumalo, dit "Mr Drum", assassiné en 1957 alors qu'il enquêtait sur des avortements clandestins. Un film qui montre ce que signifiait faire du journalisme culturel ambitieux dans l'Afrique des années 50, et pourquoi ça comptait.

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Pop culture, médias et récits vus depuis l’Afrique.

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