Dans la vie, j’ai toujours été tiraillée entre le besoin social de cocher toutes les cases, de tout faire bien, de rendre fière toute personne ayant un tant soit peu d’attentes envers ma personne, et mon besoin intrinsèque de vivre selon mes propres termes (qui évidemment, ne s’accordent pas du tout avec le besoin 1). Le résultat, ça a été une sorte de tambouille indigeste, autant dans ma vie personnelle que professionnelle, mais quand même plus indigeste dans la deuxième, puisqu’au niveau personnel, j’ai réussi (au grand dam de ma mère) à éviter la case mariage-bébé, qui se serait révélée, sans aucune doute possible, absolument désastreuse.
Dans ma carrière, en revanche, l’injonction sociale à la vie réussie a pesé fort sur mes épaules. Cette observation ne sautera pas forcément aux yeux de qui regardera mon CV parce que, jusque là, je me suis tenue éloignée des grosses multinationales promettant gros postes, grosses voitures et gros salaires. Mais c’est à peu près la seule concession que le petit monstre avide de reconnaissance et de validation que j’abrite a faite avec la moi de l’intérieur.
Depuis ma sortie d’études, je travaille donc dans le marketing, et spoiler alert : j’aime pas ça. Du tout. Enfin, j’exagère peut-être un peu. Il y a des choses que j’ai aimé faire dans chacun de mes métiers, mais l’expérience globale reste, disons, fortement négative. Pour tout vous avouer, j’ignore si mon problème, c’est le marketing ou le salariat. Le salariat, c’est sûr. Le marketing, moins. Quoi qu’il en soit, j’ai passé 15 ans à m’ennuyer sec dans des entreprises, à sentir quelque chose frotter, coincer, crier, à rêver d’autres horizons - j’ai fait une formation à la création d’entreprise en 2015, quand même -, tout en m’auto-convainquant que c’était juste d’une autre entreprise, d’un autre poste dont je rêvais, que j’avais juste besoin d’un peu plus de sens dans mes journées.
J’ai fini par entrer, pleine d’espoir, la sensation d’avoir enfin obtenu le graal, dans la boite de mes rêves, au poste de mes rêves. Je veux dire, on sauvait des vies, littéralement. Pour une biologiste, je sais pas si on peut trouver plus de sens que dans cette mission. Et pourtant, il ne m’a fallu qu’un an pour me rendre compte que j’allais au bureau le matin comme une vache à l’abattoir : avec l’impression collée aux basques d’être à deux doigts de me faire bouffer. Je repassais mes journées dans ma tête sur le chemin, et la même phrase revenait en boucle : ça n’a pas de sens. Alors je cherchais plus fort, plus loin, plus profond. J’allais forcément en trouver.
J’ai dit oui aux projets, oui à la promotion. J’ai dit oui à tout dans ma recherche désespérée de la petite chose qui me ferait aimer mon métier. Et de toute façon, même quand je disais non, on comprenait oui, alors à quoi bon.
J’appuie sur la touche avance rapide jusqu’à la conclusion que vous voyez tous venir : j’ai fait un burn-out. Mon mental s’est effondré, ma santé physique est partie en vrille. J’ai passé les 11 mois suivants chez moi, extraite du monde, immobile à le regarder tourner à m’en filer la nausée.
On le sait, qu’il faut souvent un évènement comme celui-ci pour déclencher le changement dans une vie. C’est dommage. De perdre autant de temps, de s’infliger autant de souffrance, juste par peur de s’échapper de sa propre vie. Enfin, plutôt par peur de s’échapper d’une vie plus vraiment à nous pour se réengager sur son chemin. Moi, ça fait plus de 13 ans - 15 si on compte le fait que j’ai envisagé d’abandonner mes études - que je rêve d’évasion. Et j’ai attendu d’arriver au point de rupture, au moment où je n’avais plus d’autre choix que de le faire.
15 ans mais voilà, je l’ai fait, j’y suis.
Je suis sortie de l’autoroute, j’ai pris un petit chemin de traverse. C’est pas tous les jours facile, parfois je me demande si reprendre au moins une quatre voies, une nationale, ça m’éviterait pas de me battre avec une armée de ronces, mais pour l’instant, cette idée ne m’a qu’effleuré l’esprit comme une vague possibilité lointaine et pas vraiment réaliste. Je sens que le retour en arrière n’est plus possible, que m’échapper, ça m’a changée.
Je compose encore avec les contours de cette nouvelle personne que j’apprends à connaître. Je ne sais pas si elle est vraiment nouvelle ou si ça fait juste trop longtemps que je l’ai abandonnée. J’essaie de comprendre comment elle fonctionne, de quoi elle est capable, ce qu’elle veut vraiment, ce qu’elle aime vraiment, ce qu’elle n’aime pas, ce qu’elle n’aime plus. J’abandonne derrière moi une vieille carcasse que je ne reconnais plus, sans pour autant identifier cette nouvelle forme, cette nouvelle peau souple et un peu translucide après la mue.
Mon activité autour des mots. L’évidence m’a sauté aux yeux un jour de décembre, c’était les mots, c’était les humains et pas autre chose. Le nom, lui, m’est tombé dessus un matin au réveil, il s’est niché au creux de mon estomac, et je n’ai jamais pu en envisager un autre.
Et maintenant, c’est au tour de Pluenn de voir le jour. Pluenn, ça veut dire plume, en breton. À l’origine, j’avais pensé à ce nom pour mon entreprise, mais des écrivains en Bretagne qui avaient le mot “Pluenn” dans leur nom de boite, comment vous dire, il y en avait à peu près autant que des goélands autour d’un restaurant de bord de mer. Alors ce sera juste ici, Pluenn, parce que c’est joli, doux, poétique.
Je ne vous promets pas de garder ce nom, parce que je vous l’ai dit, je compose avec la nouvelle moi, et parfois elle sait pas trop ce qu’elle veut. C’est peut-être aussi pour cette raison que je bloque depuis des mois sur ce premier post, qui devrait selon les codes dire “ Salut, moi c’est Ocilia, dans la vie je fais ci, j’aime ça, je me passionne pour tel truc. Dans cette newsletter, on abordera tel, tel et tel sujet, j’espère que ça vous tente. On se retrouvera tous les mois, le 12 à 8h42”.
J’y ai réfléchi, à ce premier message, mais j’étais bien incapable de me présenter correctement en quelques mots, et surtout bien incapable de savoir ce que j’allais vous écrire. Alors j’ai envie de vous dire salut. Salut, moi c’est Ocilia, il y a deux ans, je me suis échappée de ma vie. Depuis, je suis une adulte en mutation, une nouvelle personne en création, et ici, je ne sais pas vraiment de quoi on va parler. Tout ce que je sais, c’est que j’ai envie de vous écrire, j’ai envie d’écrire tout court, et j’ai envie de partager. Il y aura surement des émotions, parce que je crois que c’est ce que j’écris le plus facilement. Il y aura des réflexions, de celles qui peuvent tous nous traverser. Il y aura surement des doutes et des questionnements, et pas beaucoup de réponses. Il y aura des recommandations culturelles, parce que j’adore lire ça chez les autres. Ou si ça se trouve, il n’y aura rien de tout ça, parce que ma nouvelle personnalité aura décidé que ça ne lui plait plus.
Mais bon, ça m’étonnerait quand même, je la vois quand même pas me trahir à ce point.

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