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Plan à 4 · May 25, 2026

"On ne pleure pas vraiment les ruptures amicales"

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Plan à 4 · Plan à 4

Johanna Cincinatis est journaliste et autrice indépendante. Elle est spécialisée sur les sujets de société et couvre le féminisme dans des enquêtes au long cours (presse écrite et radio). Elle a notamment travaillé pour Slate, L’Obs, Télérama, Causette, Ça m’intéresse.
Et publié aux éditions Points Elle vécurent heureuses.

Plan à 4 : Les ruptures amicales sont-elles aussi douloureuses que les ruptures amoureuses ?Johanna : Les ruptures, quelles qu’elles soient, peuvent être douloureuses — que ce soit des ruptures amicales ou amoureuses. J’ai entendu des récits de ruptures amicales qui étaient intensément plus insupportables que des ruptures amoureuses. Je pense que la différence, elle réside dans les récits qu’on en fait, ou plutôt l’absence de récit autour de la rupture amicale. Le fait qu’on n’ait pas de représentation de ces peines-là, ça les rend presque invisibles, et ça les rend aussi plus difficiles à traverser.

La raison pour laquelle on en parle moins, à mon sens, c’est parce qu’on considère que l’amitié est tout simplement moins importante que l’amour romantique, au sens où l’amitié n’est pas à l’origine de notre structure socio-économique. Elle fait partie des liens sociaux indispensables à une vie équilibrée, heureuse et saine, mais elle n’a pas le pouvoir de l’amour romantique d’un point de vue matériel. Puisqu’on ne construit pas des vies avec nos amis, puisqu’on n’investit pas matériellement dans ces relations, puisque l’amitié ne donne pas une configuration comme un partenariat, une cohabitation ou une coparentalité aussi répandue que le fait le couple — qui structure vraiment tout notre édifice social — la rupture amicale a moins d’effet que la rupture amoureuse.

Elle a moins de retombées. Un couple qui se sépare, c’est potentiellement une division des ressources, du patrimoine, du temps, de l’espace. C’est le rapport avec la famille qui est chamboulé, le rapport à l’école, le rapport au capital. Ce n’est pas du tout le cas pour l’amitié, puisqu’elle ne structure pas l’associé de la même manière.

Plan à 4 : Comment se passe concrètement une rupture amicale ? Est-ce qu’on se le dit, ou ça se dissout ?

Johanna : Ce qui est difficile avec la rupture amicale, c’est quand elle n’est pas choisie, qu’elle est subie, ou qu’elle n’est pas verbalisée alors qu’elle n’était pas souhaitée. De ce que j’ai observé, en général, c’est soit un clash qui se termine très mal, soit une démission lente. Mais en général, il n’y a pas de moment où on formalise la fin du lien en amitié. C’est très rare de dire à quelqu’un : je ne veux plus être ami·e avec toi. Ça existe, mais ce n’est pas la plupart des expériences qu’on fait.

Du coup, je pense que formaliser ces choses, même pour soi — dans une lettre, face à son oreiller, face à un miroir, face à une chaise vide, ce que j’appelle l’exercice de la chaise vide — ça peut être très intéressant. Dire toutes les choses qu’on aurait voulu dire, qu’on n’a pas pu dire, les noter quelque part, que ça sorte de son système. C’est une bonne façon d’entamer un processus de rupture.

Mais ce n’est pas tout. Parce que dans la relation, il y avait forcément des choses qui nous plaisaient aussi, qu’on choisit de chérir, de se souvenir, et qu’on regarde avec nostalgie. Et ça, je suis sûre que ça permet de quitter un lien avec plus de sérénité. Un peu comme quand on se rappelle les bons souvenirs de quelqu’un qui est décédé — on va se focaliser sur ce qui était chouette dans ce lien et les émotions agréables associées à cette relation, pour être en paix avec le fait qu’elle s’arrête.

Plan à 4 : Est-ce qu’une relation amicale peut vraiment se réparer, ou c’est définitif quand c’est fini ?

Johanna : Je pense que les relations ont intérêt à être beaucoup plus élastiques que ça, beaucoup plus souples. Les personnes LGBT ont en général une façon plus spectrale d’être dans leurs relations. On sait que ce n’est pas parfois que de l’amitié, ce n’est pas parfois que du couple — qu’en fait, d’un pôle à l’autre, il peut y avoir un spectre. Et ça vaut y compris pour une relation qui est en cours ou qui est terminée.

Il y a plusieurs étapes dans un lien, plusieurs façons d’y évoluer. On peut revenir à des choses qu’on pensait terminées. Et je trouve que ça, le fait de courber un peu nos liens et nos relations, ça apporte tellement plus de créativité — plutôt que de se dire, de façon très hétéronormative : c’est terminé, on ne se parle plus, je déchire toutes les photos, je supprime le numéro, je supprime la conversation. Ça demande de l’énergie, mais ça en demande plus de croire que quelque chose peut se réparer.

Je trouve ça intéressant de se dire : pour l’instant, la relation est ce qu’elle est, mais je fais confiance à l’avenir — si elle doit se réparer, je lui ferai une place dans ma vie, si on en a envie, évidemment. Donner aux relations la possibilité de nous surprendre.

Plan à 4 : Est-ce qu’on doit chercher des ami·es qui nous ressemblent, ou au contraire s’ouvrir à l’altérité ?

Johanna : On sait, d’après les études, qu’être ami·e avec des gens qui ne nous ressemblent pas a des effets bénéfiques sur la santé mentale et physique beaucoup plus importants qu’être entouré·e de gens qui nous ressemblent. C’est assez contre-intuitif, mais avoir des amitiés transgénérationnelles, internationales, mixtes de genre, c’est beaucoup plus équilibré et souhaitable.

Néanmoins, je pense que pour certaines personnes, ça peut demander un véritable effort d’être en lien avec des gens dont les idées politiques remettent en question le droit à exister de quelqu’un. Un exemple : moi, je ne peux pas être amie avec des gens qui pensent qu’il existe une théorie du genre et que les transidentités sont une supercherie. Ça ne m’intéresse pas. Je pense que ça dit quelque chose de cette personne, de son incapacité à voir les humains pour ce qu’ils sont.

En revanche, si c’est quelqu’un que je côtoie depuis longtemps et dont je me rends compte que les idées commencent à diverger, je crois que je vais faire le travail — si tant est que j’en aie l’énergie, ce n’est pas une injonction — pour qu’on se retrouve sur le plan des valeurs. On sait que la première source d’information que les gens croient, ce ne sont pas les médias, ce sont leurs proches. C’est Salomé Saqué qui explique ça dans Résister. Je pense qu’il y a un enjeu à maintenir des relations qui ne sont pas raccord sur tous les plans, y compris politique. C’est par cette voie-là, celle des pairs, qu’on a un impact sur la façon dont les gens pensent. C’est comme ça qu’on réhumanise.

Plan à 4 : On parle beaucoup de « se débarrasser » des relations toxiques. Est-ce que tu penses qu’on rompt trop facilement aujourd’hui ?

Johanna : Notre époque a vraiment une obsession de la rupture. C’est Claire Marin qui explique ça dans Rupture(s). Le système capitaliste s’est infiltré dans nos relations. La libéralisation du marché se voit dans nos liens : on flexibilise de plus en plus le rapport au travail, et de la même manière, on assouplit beaucoup nos relations. Parfois, je ne pense pas forcément pour le meilleur.

Je dirais qu’il ne faut pas attendre d’une amitié qu’elle soit sans aspérité, archi facile, un parfait reflet de soi. Souvent en amitié, on cherche son double — alors qu’en couple, on cherche sa moitié. Et dès que quelqu’un nous renvoie quelque chose de désagréable ou pas forcément facile à gérer, on a tendance à se fermer et à mettre un terme à la relation. Je trouve ça pas très intéressant de se priver d’altérité.

Néanmoins, notre société valorise beaucoup les liens qui durent — en amour, au travail. On valorise parfois des amitiés parce qu’elles durent depuis longtemps, mais pas forcément parce qu’elles nous font du bien. Du coup, je pense qu’il y a un équilibre à trouver.

Plan à 4 : Comment tu sais, toi, qu’une amitié te fait du bien ou pas ?

Johanna : L’indicateur, ça peut être le corps. Par exemple, quand on est au contact de quelqu’un, on peut ne pas se sentir bien — sentir un inconfort, une boule au ventre. Ou à l’inverse, se sentir extrêmement légère, sentir de la joie qui rayonne depuis la poitrine, le cœur. J’essaie d’écouter ces indicateurs-là plutôt que de me constituer une grille qui serait plus arbitraire et qui déciderait à ma place comment je me sens.

Mais je pense que chacune doit avoir ses critères. Il y a des valeurs, par exemple, qui sont intolérables dans une amitié. Si c’est ça qu’on s’emploie à suivre, et que ces valeurs ne sont pas remplies, peut-être qu’on a envie de partir. Moi, j’aurais tendance à dire : écoute comment tu te sens.

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