"Elle a moins envie de te voir car tes attitudes l'insupporte, tes "sto" ou tes "takes", elle trouve ça gênant." La nouvelle fait l'effet d'une bombe dans mon cerveau, mais titubante, je ris.
Contextualisons : il est deux heures du mat et l’on refait le monde avec une amie, ces moments de latence délicieux où l’ivresse te tord joyeusement les neurones. Durant un an, la sobriété m’avait fait quitter ce nuage éthylique où les confessions fusent et aujourd’hui je le retrouve avec une douce amertume. Le lendemain, dès ma lourde paupière entrouverte, un frisson me parcourt : je quitte en grande pompe THE groupe WhatsApp de copines. Car au-delà du fait que je sois une drama, cela fait 15 ans que nous sommes amie. 15 ans que l’on s’est accompagné dans nos ruptures les plus deeps, dans un confinement bucolique et dystopique, dans des soirées sans queue ni tête et des afters aussi glauques que chantants, dans des fous rire absurdes et des câlins sincères. Très touchée, cette réflexion pourtant infime réveille en moi une colère mêlée d’injustice. Pourquoi un trop-plein de franglais justifierait-il une mise au banc ? La question me taraude, et voilà sans doute l’objet de cette newsletter. Repenser le terme… autant que panser la plaie ? Oh oh, vous l’avez.
Ou plutôt : Qu’est-ce que l’amitié ? Que symbolise ce lien intrinsèque qui unit des humains entre eux, sans sexualité aucune, mais qui nous accompagne tout au long de notre vie ? En somme : c’est quoi être ami.e ?
En bonne journaliste que je suis, j’ai fait ce que je fais toujours quand quelque chose me travaille : j’ai posé la question à tout le monde. D’abord par un sondage Instagram, parce que très cher.es followers, vous êtes désormais ce que l’on appelle des “ami.es virtuel.les”.
C’est un très bon début.
Et la suite de cette enquête est le fruit de cette newsletter. Et ce voyage, il va être long, beau, parfois inconfortable mais toujours sincère.
On va remonter jusqu’à Gilgamesh, oui, vraiment, pour comprendre d’où vient ce truc qu’on appelle amitié et pourquoi ça a toujours été, depuis le début de l’humanité, une histoire de vie ou de mort.
On va parler de mon enfance dont je n’ai presque aucun souvenir, de l’adolescence et de l’anorexie, de Berlin et de ses soixante-douze heures sans sommeil, de ce que ça fait d’être borderline et d’aimer les gens trop fort, trop vite, trop mal.
On va parler de sororité, de féminisme, de jalousie entre femmes et de pourquoi tout ça est lié. On va parler de Thelma & Louise, de Frances Ha, de Mustang. Et à la toute fin, une réponse à la question qui nous amène ici : pourquoi nous quatre, pourquoi cette newsletter, pourquoi ce sujet en premier ? Patience. Ça vaut le voyage.
Avant de commencer cette lecture, je vous inviterais à vous munir d’un papier et d’un stylo, ou soyons réalistes, de votre bigo, et de lister 3 critères majeurs qui scellent ce lien sacré. Puis 3 actions que vous avez accomplies qui ont été sincèrement amicales. Et pour finir, une amie à laquelle vous aimeriez dédier une lettre d’amouritié, oui, on invente des mots ici. Ça y est ? Vous avez fait, ou pas, semblant de la faire ? On est parti !
Pour les férus d’histoire, ce moment est pour vous, parce que si l’on questionne aujourd’hui nos amitiés, d’où vient le concept ? C’est quand les premières personnes qui se disent “j’aime bien qui tu es, j’ai envie de passer du temps avec toi et que l’on forme un team” ? Installez-vous confortablement, voici la minute Bern.
L’amitié est l’un des plus anciens récits de l’humanité. Pour ceux qui ne le connaissent pas, aka moi il y a quelques minutes de cela, NO SHADE HERE, l’Épopée de Gilgamesh est l’un des premiers textes fondateurs de l’humanité.
C’est la première fois que la notion d’amitié est racontée. Comment ? En gros, c’est l’histoire d’un roi totalement insupportable qui rencontre son alter ego Enkidu. Pour la première fois, il comprend ce que ça veut dire aimer quelqu’un. Ensemble ils deviennent invincibles, jusqu’à ce que la mort d’Enkidu fasse tout basculer. Et là, Gilgamesh capte un truc essentiel : l’amitié, c’est ce qui te rend humain... mais aussi ce qui peut te briser. L’ami est celui qui transforme. À travers lui, le héros devient humain, capable d’aimer, puis de souffrir. T’as la larmichette ? Moi non plus, mais c’est beau car ça pose les bases : l’amitié c’est ce qu’il y a de plus beau, aimer, c’est voler plus haut. Je m’égare. En vrai : l’amitié est donc liée à une expérience fondatrice qui fait de toi un meilleur humain.
Dans l’Antiquité, l’amitié ne fait pas dans la demi-mesure. Dans L’Iliade, Achille ne “tient” pas à Patrocle, il vrille complètement pour lui. On est sur une relation qui dépasse tout, même la guerre, même la raison. Oui, on a tous entendu la rumeur disant qu’ils étaient amants, peu importe finalement, les liens du cœur ne se hiérarchisent déjà plus. Puis Aristote débarque et met un peu d’ordre dans ce chaos émotionnel : il y a les potes pratiques, les potes pour kiffer, et les vrais, ceux qui te demandent d’être une bonne personne. T’as capté le fameux “t’es la somme de tes 5 ami.es les plus proches” que l’on te répète sans cesse.
Allez encore un peu de patience, t’auras quelques anecdotes au fumoir, en dîner mondain, ou sober party.
Au Moyen Âge, l’ambiance change, mais pas forcément en plus léger. Avec Saint Augustin, perdre un ami devient une sorte de crash émotionnel total qui te rappelle que tout est fragile, que tout peut disparaître, l’amitié devient une douleur qui pousse à regarder ailleurs, vers Dieu, histoire de trouver quelque chose de plus stable. Dois-je me prononcer sur cette vision précise de l’amitié ? Je passe. Ambiance Renaissance, on revient à quelque chose de plus humain, mais pas moins intense. Montaigne parle de son lien avec Étienne de La Boétie comme d’un truc totalement inexplicable. C’est là, ça existe, et ça dépasse tout. L’enjeu devient alors l’unicité : une vraie amitié, c’est pas interchangeable, c’est une rencontre rare qui échappe à toute logique.
Je sens que je vais te perdre donc on va aller très vite pour la suite : dès l’époque moderne, ça commence à se fissurer, Friedrich Nietzsche casse complètement l’ambiance : un ami n’est pas là pour te rassurer, mais pour te challenger, te bousculer, te pousser hors de ta zone de confort. Et enfin pour Jacques Derrida : l’amitié, c’est aussi une affaire de règles sociales, d’inclusion, d’exclusion, presque de politique. L’amitié n’est plus un refuge, mais un terrain de tension où tu te construis autant que tu te perds.
C’était long hein mais avoue, tu as appris des choses. Ça veut aussi dire
que lorsque tu pleures toutes les larmes de ton corps parce que ta BFF t’a ghosté pendant 3 jours,
que tu perds l’appétit quand t’es à l’autre bout de la planète sans ta sœur de cœur pour partager les premiers rosés de l’été,
que tu marronnes des heures durant parce que ton groupe de cops préféré n’a pas donné signe de vie, celui avec lequel tu parles autant de tes derniers exploits sexuels que du vide intersidéral que tu ressens quand t’es déprimée,
que tu as l’impression de vivre un deuil quand une amitié s’essouffle,
bah ça a un sens et c’est pas juste “ta pote qui a autre chose à faire”. Non, pour toi, la place qu’elle occupe dans ton cœur est équivalente à une explosion d’émotions, un torrent qui ondule à vitesse grand V.
On a mal hiérarchisé les liens. Comme si l’amour, d’autant plus s’il est hétérosexuel, trônait naturellement au sommet de tout. Puis la queerness, reléguée au second plan. Puis la famille. Et l’amitié, tout en bas, traitée comme une option, un bonus, un “en attendant mieux”. Soyons honnêtes : du bac à sable à la maison de retraite, il n’y a qu’un seul type de lien qui traverse toute une vie sans interruption. Pas une amoureux.se, pas un mari, pas forcément la famille. Un.e ami.e. L’amitié reste ce truc un peu mystérieux: un miroir qui peut te sublimer ou te foutre en vrac, un lien qui te révèle autant qu’il te met en risque. C’est jamais juste “être pote”. C’est toujours un endroit où quelque chose de toi se joue, et pas forcément en douceur.
Et pour moi, l’amitié n’est pas chose mince. Parce que je souffre d’un trouble assez vicieux pour te donner l’impression qu’à chaque minute la personne en face de toi peut partir en courant et te hurler “JE T’ABANDONNE SALE MERDE, TU NE MÉRITES RIEN D’AUTRE, TU FINIRAS CLOCHARDE DANS LA RUE ET TU NE VAUX RIEN SALE FOLLE”. Bon, en théorie c’est ce qu’il se passe quasi chaque seconde in my head, mais en vérité c’est surtout ce que j’ai eu la chance d’entendre de mes 4 à mes 16 ans, et qui marque au fer rouge l’identité d’un humain. De ces nombreuses violences infantiles naissent des traumatismes, et ce SSPT, stress post-traumatique complexe, m’a offert mon unicité - fardeau ? - perso : être borderline.
Être borderline, c’est être née avec un testeur de lien. C’est un trouble qui touche l’attachement à l’autre, la manière dont tu crées le lien, dont tu t’y accroches, dont tu le vis comme une promesse ou comme une menace. Comment ça se fait ? Parce que quand tu grandis dans une famille où l’amour est instable, violent ou imprévisible, ton cerveau apprend très tôt que le lien peut faire mal. Aimer veut dire flipper, anticiper, encaisser, et t’as appris que ceux qui étaient censés te protéger pouvaient te blesser tout en disant qu’ils t’aiment. Quand tu grandis là-dedans, ton cerveau sait plus trop faire la différence entre amour et danger, il mélange tout, il s’adapte comme il peut. alors tu développes ce fameux stress post-traumatique complexe, un truc pas très sexy sur le papier, mais qui concrètement veut juste dire que tes émotions n’ont jamais eu le temps d’apprendre à marcher avant de devoir courir. Elles déboulent sans prévenir, trop fortes, trop brutes, et toi t’essaies de suivre, de comprendre, de ne pas te noyer.
Être borderline, c’est ça. C’est parfois dur à imaginer alors je vais te donner une situation concrète en amitié.
Bienvenue dans mon cerveau :
“Je l’aime direct. trop fort, trop vite. Elle devient essentielle en deux secondes, j’ai envie d’être avec elle tout le temps.et puis y a un détail. un silence, un truc minime. mais pour moi c’est énorme.
Ok elle va partir. ok elle m’abandonne et là je bascule.
Je veux plus la voir. Je la rejette. je la hais presque. j’efface tout, je coupe, je pars avant qu’elle le fasse. je me convaincs qu’elle vaut rien, que j’ai pas besoin d’elle.et après je redescends.
et je capte. j’ai pas fui parce que je m’en foutais. j’ai fui parce que j’ai eu peur qu’elle m’abandonne. et puis y a quelqu’un d’autre. et ça recommence. je l’aime direct. parce que moi, j’aime comme ça. entier. sans filtre. mais dès que ça compte trop, la peur revient. et sans m’en rendre compte, je recrée exactement ce que j’essayais d’éviter.”
Les amies de mon enfance ne sont que de minces traces accrochées à une mémoire fictive. Des ragots de parents, des récits reconstruits, parce que je souffre d’une amnésie quasi totale de mes dix premières années sur terre. L’un des récits cultes de ma sœur voudrait qu’elle m’ait retrouvée fesses à l’air, en train de soulever ma jupe au milieu de la cour de récré, entourée d’enfants pliés en deux. Moi, ce que j’en retiens, c’est que j’avais the amie. Celle qu’on admire, qu’on respecte, sa propre reine : rebelle, insolente, capable de tenir tête à tous les profs et à tous les garçons. Le tyran que tout le monde craignait, et qui m’avait choisie comme partenaire de conneries. On planquait des boules puantes dans les classes, on se lançait des défis sur les murs d’escalade, j’ai fini le front ouvert et recousu, juste pour qu’elle me regarde différemment. On était mauvaises, toutes les deux, et aussi avec les autres. Ce qu’on appellerait aujourd’hui du bullying, et dont je me suis platement excusée des années plus tard, en croisant dans les bars parisiens les visages de ceux qu’on avait malmenés.
Il n’y avait qu’elle. Les autres, je m’en foutais. Et puis un jour, elle m’a dit ciao. Du jour au lendemain, pour une autre. Et là, j’étais seule, avec pour toute explication les mots des parents des autres gamins : “on ne peut pas être ami avec toi, t’es une mauvaise fréquentation.” Quelque temps après, je me suis retrouvée dans un groupe de copines et j’ai trouvé ça bizarre. Étrange. Presque suspect.
Voilà où commence et s’arrête ma définition de l’amitié au primaire : dominer ou être dominée. Les liens se construisaient à coups de “t’es mon ami”, “t’es plus mon ami”, dans une confusion totale où la confiance était synonyme de peur. Les amies incarnaient, au même titre que mes parents, une entité antagoniste dont il fallait se méfier. En m’alliant à la plus forte, je me protégeais d’elle, et je lui demandais, implicitement, de me protéger du reste.
L’adolescence, ça a été le début d’une longue descente. Extrêmement turbulente, j’enchaînais les conseils de discipline, dont un mémorable pour m’être suspendue aux rideaux du gymnase, et je fumais sous les tables du lycée catholique. Mes amies étaient des têtes brûlées dans mon genre. Il fallait qu’elles me suivent dans mes délires, qu’elles soient capables d’encaisser mes beuveries dès 16h jusqu’au blackout, pleines d’insultes et de haine, et d’être là le lendemain pour me soutenir quand même.
J’allais terriblement mal. Je ne le savais pas encore. Et puis un jour, j’ai arrêté de manger. Il a fallu envisager l’hospitalisation. Et c’est là que j’ai reçu leurs lettres. Ceux qui me suivaient corps et âme dans toutes mes folles idées m’écrivaient des mots doux, pleins d’amour et de soutien : ils ne voulaient pas que je meure. Ils m’aimaient.
Je n’ai pas compris. Moi, on peut m’aimer ?
Mais du jour au lendemain, j’ai recommencé à manger. J’ai repris du poids. Et j’ai continué, tous les jours, à tester nos liens, à les mettre à rude épreuve pour vérifier qu’ils étaient encore là après que je disparaissais pendant des jours, après les avoir supprimés de ma vie, après les avoir insultés. Je ne comprenais pas pourquoi ils restaient. Ça me paraissait fou. Mais ils m’ont sauvé la vie. Au lycée et à la fac, j’ai construit mes plus belles amitiés. Elles sont encore toutes là, présentes, et ça me remplit d’une joie que je ne savais pas encore nommer à l’époque. Je ne le savais pas encore, mais elles seraient toutes là aujourd’hui.

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