Je devais voyager 2 mois... et ça fait 4,5 mois que je suis partie.
Voilà ce qu'il s'est passé.
Entre 2018 et 2020, je crée des podcasts, seule, dans ma chambre.
C'est un carton. L'app de rencontre Meetic me contacte pour que je produise son podcast. Elle me laisse carte blanche. Fantastique ! Je suis payée pour créer. Merde, je dois facturer ! Bon, ben je monte un studio.
En parallĂšle, je continue Ă produire mes podcasts, je donne des confĂ©rences (standing ovation), j'Ă©cris la bible "CrĂ©er son podcast Pour les Nuls" (trop peu vendue) , je publie 2 livres chez Flammarion (trĂšs mal promus), je crĂ©e une sĂ©rie TV de 90 Ă©pisodes avec Mediawan (réécrite sur le tournage par le rĂ©alisateur), je co-Ă©cris une BD chez Nathan (mĂȘme pas envie d'y repenser),et je recrute une Ă©quipe pour la production des podcasts clients.
Je deviens donc Ă la fois CEO, manager, DAF, DRH, CMO...
Ăa fonctionne. Je ne dors plus, mais ça fonctionne.
Au bout de 2 ans de studio, un client veut qu'on lui repense entiÚrement sa stratégie de marque. Rien à voir avec les podcasts. Je gagne l'appel d'offres. Contrat cadre. 3 ans. Incroyable. On passe donc de studio de podcast à agence de com 360. Le graal.
Je ne crée plus. Enfin, si. Je crée de l'emploi et des campagnes de com.
Mais je ne crée plus ce que j'aime.
Je ne raconte plus d'histoires pour moi. C'est Ă dire sans contraintes, sans cadre, sans rĂšgles.
Quand je crée, c'est toujours avec quelqu'un qui me dit que c'est trop trash, trop créatif ou trop décalé.
Et c'est ok. Je l'accepte. Le client paie, il a le droit de dire ce qu'il veut. ParaĂźt-il.
Le marchĂ© de la com devient de plus en compliquĂ©, il faut se diversifier et ĂȘtre partout. Partout. On enchaine les salons, les rdv entrepreneurs, la prĂ©sence quotidienne sur LinkedIn - efficace - , on tente l'ouverture d'un TikTok - Ă©chec -, on essaie Instagram - laborieux -, on se lance dans la rĂ©daction d'une NL hebdo, qui finit par ĂȘtre mensuelle, on fait partir des campagnes d'automation Ă foison, on devient des pros du cold call...
Je ne passe pas une soirĂ©e, ni un dĂźner, ni mĂȘme un apĂ©ro sans rester alerte sur une potentielle collaboration, opportunitĂ© ou petite opĂ© Ă signer.
Tous les matins, quand je vais au bureau, je repÚre les nouvelles affiches sur les panneaux JC Decaux, je les note et contacte les directeurs marketing dans la foulée. Tous les jours des nouveaux, tous les jours des relances, tous les jours des ajouts LinkedIn, tous les jours des suivis, tous les jours des demandes d'intro à des copains, tous-les-putain-de-jours.
Est-ce que ça s'amuse ? Pas sure.
Mais ça me stimule. De ouf.
Je fabrique des Euros. Mon salaire augmente d'année en année.
C'est autant un kiff de me payer un salaire Ă 6 chiffres que complĂštement useless car je n'ai pas le temps d'en profiter.
Je suis aussi gĂ©nĂ©reuse que prĂšs de mes sous. Je peux dire oui Ă un stand sur un salon un peu cher et non Ă l'abonnement d'un logiciel dont je ne verrais mĂȘme pas la dĂ©pense dans le P&L. Aucune logique. Ca dĂ©pend souvent de mon humeur, de qui me le demande, et comment.
La seule fenĂȘtre Excel constamment ouverte sur mon ordi c'est celle des deals entrants avec la marge brute : SUIVI_DEALS.
Je suis en conquĂȘte de toujours plus de clients, plus de CA, plus de marge, plus de visibilitĂ©.
Pourquoi ? Parce qu'il faut bien générer plus sur l'année en cours que l'année précédente, non ? Pourquoi se contenter quand on peut s'arracher pour aller chercher plus ? C'est long 24h. On a le temps d'en produire des choses pour attirer et satisfaire des clients dans une journée, non ?
Je dormirais quand je serais morte. C'est pas ça la phrase ? Et puis, ça va pas durer toute une vie de toute façon, il y a un moment je saurai m'arrĂȘter. Bah oui. Ăvidemment. Il y a un moment oĂč je saurais m'arrĂȘter.
Je crois que le plus difficile, c'est d'assister quotidiennement Ă ma mĂ©diocritĂ© en tant que manager. Je ne suis pas faite pour ça. Et je n'ai pas le temps. Je ne le prends pas. Sauf que c'est primordial. Pas autant que de rentrer du business. Bah si, pourtant. Bah peut-ĂȘtre mais j'ai pas le temps. Bah tu vas en trouver. Non, je ne sais pas faire et puis j'ai pas envie. Moi ce que je sais faire c'est embarquer, inspirer, donner les clĂ©s et donner envie de se dĂ©passer pour tout dĂ©foncer. C'est ça que je sais faire.
Je ne suis pas une manageuse, je suis une leadeuse. Sauf que les Ă©quipes elles s'en foutent de ce que je sais faire ou pas. Elles veulent ĂȘtre pilotĂ©es, un minimum. Normal.
Mon cerveau est embrouillé par trop de choses. Ma charge mentale explose. Personne ne s'en rend compte. Et c'est OK mais j'en ai de partout.
Les clients qui me bypassent pour s'adresser directement Ă mes partenaires - parce que c'est moins cher- , les partenaires - que tu pensais ĂȘtre des potes - qui font comme s'ils n'Ă©taient pas au courant et signent en direct avec tes clients, les clients qui nous font bosser des prez monumentales "juste pour affiner le devis mais c'est ok pour nous" et qui ne signent finalement jamais le devis, ceux que tu relances parce que ce n'Ă©tait quââune histoire de quelques jours" et 6 mois plus tard t'as tjs pas de nouvelles, ceux qui te demandent de leur faire un A/R gratos en plus, ceux qui ne te paie pas dans les temps, ceux qui ne se pointent jamais au rdv, ceux qui ne disent pas merci quand tu les invites au resto, ceux qui nĂ©gocient 50⏠sur un deal Ă 150k, ceux qui se plaignent de tes Ă©quipes, et le meilleur pour la fin... celui qui rompt un contrat-cadre alors qu'il n'a pas le droit, qu'il te rĂ©pond "Et bien, fais nous donc un procĂšs !", et qu'il dit ne pas comprendre la question quand on lui demande ce qu'il a prĂ©vu de nous donner en Ă©change de cette rupture illĂ©gale de contrat et la perte de CA qui me fait mettre la clĂ© sous la porte.
Heureusement, j'ai une équipe de base, solide. Recrutée au feeling, à l'affect, elle est constituée de juniors, c'est pas des experts, mais ils sont là .
Ăa marche un temps quand tout va bien. Quand ça se corse, la manager que je ne suis pas, leur manque. Normal.
On est en mai 2025, il fait chaud Ă Paris, les free-lance spĂ©cialisĂ©s dans le podcast sont de plus en plus nombreux, j'essaie non sans mal de sauver mon contrat-cadre, les clients veulent dĂ©penser peu et convertir plus, les employĂ©s qui voulaient un manager ou juste un leader sans sautes d'humeur sont partis, l'Ă©quipe de base est toujours lĂ , fidĂšle, c'est elle qui me fait tenir, je pars prendre l'air un week end Ă Marseille, une inconnue rencontrĂ©e dans un bar me demande si j'aime ce que je fais, je bugue, je crois que je n'aime plus, je crois que je ne suis pas lĂ oĂč je devrais ĂȘtre, je crois que je ne suis pas une chef d'entreprise mĂȘme si c'est cool de l'ĂȘtre, je crois que j'ai perdu de vue qui j'Ă©tais, je crois que je ne suis plus alignĂ©e, je crois que crĂ©er me manque, je crois que je suis fatiguĂ©e, je crois que je ne supporte plus le rapport de force avec les clients, je crois que je ne supporte plus ne pas recevoir un "merci" parce que c'est considĂ©rĂ© comme dĂ», je crois que j'ai envie d'une vie plus douce, je crois que j'ai envie de me baigner tous les jours, je crois que j'ai envie de ne rien faire pendant un bout de temps, je crois que j'ai envie de me libĂ©rer moi et mes Ă©quipes de cette tension latente agrĂ©able pour personne, je crois que j'ai envie d'arrĂȘter TOUT. J'en suis sĂ»re, mĂȘme.
Mais comme ça ? J'arrĂȘte tout ? Impossible. J'ai des contrats, des Ă©quipes, des obligations...
Et comment je vais faire pour vivre ? Je n'ai pas droit au chĂŽmage.
Et je vais faire quoi aprĂšs ? Et Ils vont dire quoi les gens sur LinkedIn ? Et qui acceptera de me faire confiance de nouveau si je dis que j'arrĂȘte tout ?
C'est en déjeunant avec une copine "concurrente" que j'ai été libérée.
Je lui dis que je suis fatiguĂ©e, que je vais - sĂ»rement - arrĂȘter, et la, j'ai vu. J'ai vu de l'envie, de la jalousie voire mĂȘme du dĂ©sespoir dans son regard. Envie de faire comme moi, jalouse de mon audace, et dĂ©sespĂ©rĂ©e de ne pas pouvoir faire pareil.
Ăa m'a libĂ©rĂ©. J'ai compris la chance que j'avais d'oser et de pouvoir dire stop.
Assumer l'Ă©chec et pouvoir tout arrĂȘter sans mettre en pĂ©ril ma famille et mes 4 enfants - que je n'ai pas.
Alors, j'ai acheté un 35m2 à Marseille, prÚs de la mer, sans l'avoir visité, j'ai lùché mon bail à Paris, j'ai ravalé mon ego et abandonné l'idée du procÚs pour récupérer le contrat-cadre, j'ai donné une date de depart à mes équipes, j'ai refusé les nouveaux contrats, écourté les on-going, loué un camion de déménagement, booké un A/R pour la Colombie, préparé un post sur LinkedIn précisant que je serai off et à l'étranger pendant 2 mois... et j'ai tout quitté.
Aujourd'hui, lundi 18 mai, je suis présentement allongée dans le hamac de mon hostel dans le nord du Chili, j'ai décalé 3 fois mon billet retour pour statuer sur un retour en France le 4 juillet.
Je ne sais toujours pas ce que je vais faire en rentrant, et je ne veux mĂȘme pas y rĂ©flĂ©chir.
C'est juste la 1Úre fois en 6 mois que j'ai eu envie d'écrire.
Est-ce que je suis guérie ? Du tout.
Ce qui est sûr, c'est que rien, ni personne ne vaut la peine de perdre de vue qui on est.

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