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Partis Pour · Mar 16, 2026

Sous tension

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Partis Pour · Partis Pour

La semaine passée a été assez chargée en émotions et m’a vidée de mon énergie. J’ai ressenti du soulagement, de la tristesse, de l’inquiétude, de la colère, de l’impatience, de l’insatisfaction mais aussi son contraire. J’ai aussi la sensation d’avoir été indolente alors que je n’ai pas arrêté une seconde. Enfin, si, j’ai pris du temps pour lire pendant la journée et je me suis posée le soir au lieu de faire des choses productives.
Je pense que cette sensation et ces émotions sont liées au fait que je ne vois pas les choses avancer concrètement vers le départ alors que, chaque jour, mes actions vont en ce sens. Je me sens toujours encombrée.
Ce dont j’ai le plus besoin aujourd’hui est de faire le vide. De voir le vide. De ressentir le vide. J’ai besoin de faire de la place. J’ai besoin d’avoir de l’espace.

Pour respirer.
Respirer.

J’ai l’impression de vivre en apnée depuis tant d’années. D’être oppressée. De ne pas avoir assez d’air qui rentre dans les poumons. D’être écrasée. Petite. Enfermée.

Tous ces objets m’écrasent. Les murs autour de moi me maintiennent en captivité. M’éteignent. Provoquent en moi de l’anxiété. Les bruits me heurtent. Je suis à fleur de peau. J’essaye pourtant de donner le change. De paraître « normale ». De tenir la distance. Ne pas pleurer. Ne pas craquer. Rester rationnelle. Faire ce qu’il y a à faire. Alors que tout en moi joue au funambule. Sans respiration, je suis tellement fragile. Et cela fait bien trop d’années que je suffoque.


Je n’ai pas l’habitude de partager un quotidien somme toute banal. Mais, deux événements m’ont alertée sur ma capacité à tenir la distance. Suis-je capable de rester encore un an ici ? Suis-je capable de tenir encore ?

Le premier est lié à l’envoi des préventes du nouveau livre de Joël. Il y en a beaucoup et nous sommes très reconnaissants à tous ceux qui soutiennent son travail. Mercredi donc, j’ai préparé, comme chaque jour depuis une dizaine de jours, une douzaine de commandes. Il y a les cas faciles et puis ceux plus compliqués avec des déclarations de douane. Il était tard et je devais aller les déposer au point de collecte. Je voulais faire cela rapidement car il me restait encore pas mal de tâches à faire dont sortir le chien, préparer le repas et finaliser la journée d’étude avec S. Je mets les colis dans deux sacs et les protège avec des sacs en plastique. Parce que, oui, en plus, il pleut. S. m’aide à porter les sacs. Nous sortons. Il pleut. Nous faisons quelques mètres et c’est le déluge. Au lieu de rentrer et d’attendre la fin du déluge, je choisis de continuer. Je suis dans ce qu’on appelle l’effet tunnel. Il n’y a que la mission qui compte, peu importe les conditions. Mal m’en a pris. Nous sommes trempés jusqu’aux os. Mais surtout, une fois arrivés au point de dépôt, il y a quand même 1 kilomètre à parcourir, les colis sont eux aussi trempés. Les sacs se sont remplis d’eau malgré les protections. J’en dépose quatre qui sont plus ou moins secs et je rentre en courant avec les autres. Il ne pleut plus du tout. Je cours pour éviter que l’eau ne se propage par capillarité et touche les livres. Certaines boîtes, trop mouillées, se décomposent. Je réussis toutefois à sauver une dizaine de livres. Sur cette opération, nous n’en avons perdu que deux. Mais, le plus dur, c’est que j’ai dû refaire tous les emballages. Et j’ai craqué lamentablement. J’ai craqué. Parce que c’est beaucoup de travail. Parce que c’est du gaspillage. Parce que j’étais trempée. Parce que j’avais déjà pris 2h sur ma journée pour m’en occuper et que je devais recommencer. Parce que j’avais encore toutes les autres tâches à faire. Parce que le lendemain je devrai encore en préparer une douzaine. Parce que je me suis sentie submergée. J’ai craqué. J’ai craqué devant mon fils. Et je n’aime pas craquer devant lui parce que je ne veux pas qu’il ressente de l’insécurité en ma présence. Parce que je ne veux pas qu’il porte le fardeau de mes émotions.

L’autre tâche qui m’a beaucoup pesé cette semaine : les promenades du chien. Quatre promenades par jour. Je les fais toutes. Mais, le quartier n’est pas du tout adapté aux sorties canines. Les rues sont sales (déchets, crachats, vomis, nourriture, excréments de chien non ramassés, urine…) et extrêmement bruyantes. Un quartier populaire en ville. Rien de méchant mais très pénible avec un chien car cela demande une vigilance constante et une contrainte permanente sur le chien. En plus, cette semaine, une grande majorité de ces balades se sont faites sous la pluie. Je ne sais pas pourquoi, à chaque fois que je sors le chien, il pleut.
Sortir quatre fois par jour le chien, c’est aussi avoir une conscience plus aigüe du quartier où l’on se trouve. De son entretien. De ses habitants. Du vivre ensemble. Et je me demande comment on peut accepter de vivre dans un tel environnement ? Comment cet environnement n’influence-t-il pas nos relations ? Notre manière d’être au monde ? Est-ce que la saleté et le non-respect de son lieu de vie peuvent influencer notre perception du monde et de la société ? Pour ma part, je pense qu’il influence directement notre bien-être. Notre joie. Notre tolérance. Notre sérénité. Car on ne peut évoluer sereinement dans un environnement bruyant, agressif, sale, stressant, bétonné.
Enfin, pour terminer sur cette question du chien, chaque balade génère également en moi beaucoup d’appréhension. Dans l’immeuble, un règlement de plus de 30 ans interdit les chiens. Ce n’est pas vraiment légal car on ne peut plus interdire aux habitants d’une copropriété d’avoir des animaux domestiques. Toutefois, un voisin
« amical » m’a rappelé le règlement et m’a gentiment suggéré de me débarrasser du chien bien qu’il ne fasse aucun dégât et ne crée aucun dérangement en me menaçant d’une amende journalière jusqu’à ce que je me sois débarrassée dudit chien. « Imaginez si tout le monde se permettait de venir habiter avec un chien dans l’immeuble ! » Je sais que je suis dans mon droit et qu’ils ne peuvent pas le faire. Mais, cela crée tout de même une tension permanente à chaque fois que je me trouve dans les communs. Et ressentir cette tension huit fois par jour est assez épuisant tant physiquement que psychologiquement. Il faut éviter de rencontrer un voisin, il faut aller vite, ne pas faire de bruit, ne pas salir. Observer, écouter, attendre. C’est épuisant et stressant.

Ces deux événements, certes banals, ont eu une résonance forte sur ma semaine et sur mon humeur. Associés à ce sentiment que rien n’avance, que rien ne part, j’avoue que je n’ai pas été au meilleur de ma forme et que le découragement s’est emparé de moi. À côté de cela, il y a eu aussi le soulagement d’avoir annoncé notre départ à ma mère et sa réaction plutôt calme et positive, suivi rapidement par cette pointe d’angoisse lorsqu’elle m’a rappelé que je m’étais engagée à rester deux ans ici (soit encore 15 mois) ou alors que je doive payer les charges jusqu’à ce que les deux ans soient écoulés même si je ne suis plus là. J’ai tenté de calmer cette angoisse en me disant que cela n’avait pas de sens et que l’on trouverait bien un arrangement. Nous avons toujours trouvé un arrangement avec nos propriétaires. Pourquoi pas maintenant ? Car je ne peux pas vivre encore 15 mois ici avec, notamment, cette tension permanente liée à la présence du chien.

J’attends notre départ depuis tant d’années. Je me sens enfin tellement prête, tellement sur le bon chemin, tellement alignée que je voudrais que tout aille plus vite, que tout avance, que le départ se rapproche (ce qu’il fait indubitablement).

Ce ne sont que de petites choses. Des détails d’un quotidien trop chargé.

Pourtant, c’est aussi ça préparer un départ que l’on veut absolu : la fatigue, les craquages, les tensions, les appréhensions, l’angoisse, le manque d’air, l’impatience.

Ce n’est pas encore l’aventure. Ce n’est pas grandiose ni philosophique.

C’est un entre-deux qui étouffe.

Vrai. Sans fard. Dans toute ma fragilité.

Laurence

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