Depuis cinq ans, sous les mêmes gouvernants, l’archevêque de Lubumbashi, Monseigneur Fulgence Muteba, tient le même langage. Le pouvoir n’y a répondu que par la fracture — jusqu’à cette semaine, où, à la veille d’une marche, il a soudain concédé le dialogue qu’il refusait. Récit d’une constance, et des conditions d’une paix véritable.
Il y a cinq ans, l’archevêque de Lubumbashi adressait aux responsables politiques de ce pays la plus vieille question de l’humanité : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Ce n’était pas une formule de sermon. C’était une sommation. Il la plaçait au terme d’une longue lettre1 où il suppliait les hommes de pouvoir de rendre à la politique ses lettres de noblesse et de cesser d’en faire un instrument pour diviser les Congolais. Cinq ans ont passé. L’Est saigne, les prisons se remplissent, le pouvoir s’apprête à réécrire la loi fondamentale pour se maintenir — et la question attend toujours sa réponse. Je crois le moment venu de la lui rappeler.
L’homme qui l’a posée n’est pas un prédicateur isolé que l’on pourrait congédier. Mgr Fulgence Muteba préside la Conférence Episcopale Nationale du Congo, la plus haute autorité morale du pays, celle qui a tenu la main de ce peuple à chacune de ses épreuves. Le pape Léon XIV vient de l’appeler à Rome, au sein d’un dicastère du Saint-Siège consacré au développement humain. Quand un tel homme parle, il ne délivre pas une opinion parmi d’autres : il exprime la conscience d’une institution qui n’appartient à aucun camp et que nul ne peut soupçonner de rouler pour l’opposition.
Mais ce n’est pas son titre qui commande mon respect. C’est sa constance. Depuis cinq ans, sous les mêmes dirigeants, quel que soit le sens du vent, il tient exactement le même langage. Une parole qui ne varie pas selon les intérêts du moment est une parole que l’on peut croire. Voilà pourquoi je m’aligne sur elle — non par calcul de circonstance, mais parce qu’elle rejoint, mot pour mot, ce que je défends.
Sa position morale tient en peu de mots, et elle n’a rien de compliqué. Au-dessus des tribus, des partis et des ambitions personnelles, il y a un seul peuple congolais. Ce peuple a le droit de vivre en paix, de choisir librement ceux qui le gouvernent, et de jouir des richesses de sa terre. Tout ce qui le divise, tout ce qui le pille, tout ce qui lui vole son droit de décider est une trahison de la fraternité. C’est là toute la doctrine de l’archevêque, et c’est exactement ma ligne. Dès 2021, avant que la guerre ne devienne ce qu’elle est aujourd’hui, il avait perçu ce que d’autres refusaient de voir. Sous le calme apparent d’une société cosmopolite et paisible, il diagnostiquait une fracture profonde qu’il appelait la « crise de fraternité ». Il comparait cette tranquillité de surface à ces eaux stagnantes que l’on dit « mangeuses d’hommes » : lisses au-dehors, mortelles au-dedans. Il lisait là, disait-il, un signe des temps.
Il avait raison. Ce qu’il décrivait comme une crise larvée est devenu, cinq ans plus tard, une déchirure nationale. Et loin de se rétracter, il a durci son constat à mesure que le pays s’enfonçait. La sentinelle n’a pas dévié ; c’est le pays qui a basculé dans le précipice qu’elle désignait. Et désormais, nul ne peut dire qu’il ne savait pas.
Relisons ce qu’il écrivait en 2021, et regardons ce que cela est devenu.
Il décrivait d’abord une fraternité devenue sélective. Dans une société saine, les postes, les marchés et les faveurs se distribuent selon le mérite. Chez nous, dénonçait-il, ils se distribuent selon l’appartenance : on est promu, coté, recruté, non parce qu’on est compétent, mais parce qu’on est des nôtres. Il l’observait jusque dans les universités, où la note de l’étudiant pouvait dépendre de sa tribu, et dans les institutions, où le virus du tribalisme décidait des nominations. Ce qu’il voyait à l’échelle d’une province, chacun le vit aujourd’hui à l’échelle de l’État : un pouvoir qui a fait de l’appartenance le premier critère de la promotion, et du mérite une valeur superflue.
Il décrivait ensuite la politique s’est muée en centrifugeuse : elle sépare, elle broie, elle expulse. Il nommait sans détour ces bandes déguisées en jeunesse des partis, ces jeunes gens fanatisés, endoctrinés à l’excès, parfois drogués, que l’on lance les uns contre les autres pour semer la peur. Il montrait la propagande inoculant, selon ses mots, le venin de la division dans le corps social. Cinq ans plus tard, cette description n’a pas pris une ride : elle est devenue le mode de gouvernement ordinaire, où la haine s’organise et où la rue se manipule.
Un troisième mal rongeait déjà le pays ; mais l’archevêque n’en a nommé toute la gravité que plus tard. En 2021, il n’en désignait encore que l’ombre portée sur sa seule province : le Haut-Katanga, cette terre parmi les plus riches du continent, ployant sous une pauvreté qu’il qualifiait d’abominable, ses minerais accaparés par une minorité à la solde des investisseurs étrangers. Il reprenait alors la question que les évêques du Katanga posaient déjà en 2007 : à qui profite, finalement, l’exploitation de nos mines ? Quatre ans plus tard, il y a répondu — et sa réponse a la dureté d’un verdict.
À la veillée de Noël 2025, il a franchi le pas. Il a parlé d’un colonialisme économique et qualifié les contrats miniers d’accords de fausses amitiés et de coopérations déséquilibrées. Il a filé une image que nul n’a oubliée : celle d’un homme riche, atteint d’un mal incurable, entouré non de soignants mais d’héritiers pressés de se partager sa fortune de son vivant. Voilà, disait-il, ce qu’est devenu le Congo aux yeux de ceux qui l’entourent : un mourant dont on lorgne le patrimoine. Et il ajoutait, avec un courage que peu ont eu, que certains des nôtres y collaborent. Le pouvoir a si mal reçu ces mots qu’il a dépêché son porte-parole pour les déclarer « factuellement faux ». On ne braque pas l’artillerie du gouvernement sur une parole sans portée.
Puis, le 30 juin dernier, du haut de sa cathédrale, il a dressé le bilan de soixante-six ans d’indépendance en un tableau que nul démenti ne peut effacer : des routes déplorables, des hôpitaux transformés en mouroirs, des écoles à l’abandon, et par-dessus tout ce qu’il a nommé la montée vertigineuse des antivaleurs — la corruption, l’impunité, le détournement des deniers publics. Il a désigné le fossé béant entre une élite politique qui a fait de la fonction publique un moyen d’enrichissement personnel et une masse populaire livrée à la misère. Et il a mis les mots justes sur le pillage : “nos ressources, disait-il, doivent enfin profiter à notre peuple, et non aux prédateurs qui les convoitent et qui, pour mieux prendre, nous divisent en nous berçant d’illusions et en nous comblant de fausses promesses”2.
Prenons ce diagnostic et ordonnons-le froidement. Le fait : nos richesses partent, notre peuple reste pauvre sur la terre la plus dotée d’Afrique. La faute : plus aucune institution — ni Parlement, ni justice — n’exerce le moindre contrôle sur ceux qui bradent. La responsabilité : elle est personnelle, et l’archevêque a eu le courage de nommer ceux qui, parmi nous, prêtent la main à la prédation. L’intérêt national : il commande que ces richesses reviennent au peuple et que cesse le marchandage de notre souveraineté. Rien, dans cette énumération, ne relève de l’opinion partisane. Tout y a été établi par la conscience morale du pays.
Le sens de ce combat est limpide. Dénoncer les prédateurs et ceux qui attisent la haine ethnique, ce n’est pas dresser une région contre une autre : c’est l’exact contraire. Sur ce point, l’archevêque a été d’une lucidité qui doit nous servir de boussole.
Il a pris soin, dans « Vivre ensemble », de distinguer deux choses que la paresse confond. Il y a l’attachement légitime à sa culture, à sa langue, à sa terre — cet enracinement qui n’a rien de mauvais et qui fait la richesse d’une nation plurielle. Et il y a le tribalisme, l’ethnicisme, cette exaspération de l’appartenance qui pousse à surestimer les siens et à mépriser les autres, jusqu’à voir dans le voisin un ennemi à abattre. Le premier honore ; le second ravage. L’unité qu’il prône n’efface pas les différences : elle les intègre. « L’uniformité, écrivait-il, génère l’asphyxie. » Notre unité est une union dans la différence.
Il redisait cette vérité le 30 juin : ce pays compte près de 450 peuples et demeure un seul peuple. Quand nos Léopards l’emportent, nous gagnons tous ensemble, sans demander à personne d’où il vient ; leur victoire est notre victoire, leur défaite est notre deuil commun. Voilà ce qu’est la cohésion nationale — un héritage que nul n’a le droit de pulvériser.
Et c’est ici que le partage se fait, net, entre deux camps. Ceux qui jouent la carte ethnique pour se maintenir au pouvoir ne sont pas les défenseurs de la nation : ce sont ceux qui la bradent. La division est leur outil de survie. Ils ont besoin que nous nous détestions pour que nous ne les regardions pas piller. Défendre l’unité congolaise, refuser que l’on nous dresse les uns contre les autres, c’est donc leur arracher leur seule arme. L’archevêque avait une formule pour cela : l’Église, disait-il, ne peut être prise en otage par aucune tribu. Je dis la même chose du Congo. Il n’appartient à personne en particulier ; il est à nous tous. Nul clan ne peut s’en prévaloir comme d’une propriété.
Voilà pourquoi je récuse d’avance ceux qui feindront de voir dans notre mobilisation une aventure ou un caprice d’opposants. Car résister, ici, n’est pas une option : c’est un devoir. Et ce devoir, l’archevêque l’avait inscrit noir sur blanc, bien avant la crise présente.
Au cœur de « Vivre ensemble », il exhortait les Congolais à résister aux manipulations, spécialement politiques, qui divisent le peuple en remuant la fibre ethnique. Il leur demandait, face aux discours en vogue, de faire preuve de discernement, de vigilance et de sagesse, pour préserver la paix et la cohésion. Autrement dit : ne pas se laisser prendre. Ne pas se laisser diviser. Ne pas se laisser voler. Ce n’était pas un conseil de prudence ; c’était l’énoncé d’une obligation morale.
Cette obligation, l’Église l’a portée jusqu’au terrain constitutionnel. En juin dernier, la CENCO, présidée par Mgr Fulgence Muteba, a examiné le projet de révision de la Loi fondamentale et a rendu un verdict sans détour : il n’y a ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité d’y toucher. Les évêques ont averti d’un péril qu’aucun patriote ne peut prendre à la légère : le risque d’une balkanisation, voire d’une nouvelle guerre civile, en cas de passage en force. Et ils ont rappelé au chef de l’État l’engagement qu’il avait pris sous serment : défendre la Constitution, non la démanteler.
Ce que la conscience morale du pays dit dans sa langue, la loi le dit dans la sienne. L’article 64 de notre Constitution fait à chaque Congolais le devoir de faire échec à quiconque exerce le pouvoir en la violant. L’article 220 place hors de toute révision le nombre et la durée des mandats présidentiels — hors d’atteinte d’une loi, d’un référendum, d’une assemblée constituante déguisée. Ceux qui ont écrit ce texte connaissaient la tentation des hommes ; ils ont scellé ces verrous précisément pour le jour où un pouvoir voudrait les forcer.
Ainsi les deux ordres convergent sans se confondre. À l’Église, le for de la conscience ; à la Constitution, le for du droit. L’une parle de fraternité, l’autre de légalité — et toutes deux disent la même chose : on ne touche pas à cela. Résister au projet de confiscation constitutionnelle n’est donc ni une posture partisane ni une désobéissance : c’est l’accomplissement d’un devoir inscrit dans notre loi fondamentale et confirmé par notre plus haute autorité morale. Le citoyen qui devait marcher le 22 juillet n’enfreignait aucune règle : il obéissait à la Constitution que d’autres veulent violer.
Ce texte devait s’achever sur un appel. Il s’achèvera sur une exigence, car à l’heure où j’écris, quelque chose a bougé.
La marche qui devait, ce 22 juillet, jeter dans les rues des millions de Congolais rassemblés sous la bannière de l’article 64, ne se tiendra pas comme prévu. Elle a été suspendue — non par peur, non parce que le pouvoir aurait montré sa force, mais parce que les évêques l’ont demandé. Et s’ils l’ont demandé, c’est qu’ils avaient arraché ce que ce régime refusait depuis des années. Le 17 juillet, après avoir reçu les confessions religieuses, Félix Tshisekedi a annoncé la tenue d’un dialogue national « inclusif, apaisé et résolument républicain ». Dès le lendemain, la CENCO et l’ECC consultaient l’opposition et proposaient de suspendre la marche.
Il faut ici rendre justice à ces hommes d’Église, et mesurer le chemin qu’ils ont parcouru pendant que d’autres se dérobaient. Dès février 2025, la CENCO et l’ECC lançaient un « Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble » et s’en allaient parler à tout le monde, sans exclusive et sans complaisance. Ils sont allés à Goma affronter les cadres du mouvement armé, bravant les critiques de ceux qui leur reprochaient de s’asseoir avec ceux qui avaient pris les armes. Ils se sont rendus à Kigali pour parler à Paul Kagame ; ils ont sollicité les chefs d’État de la région et jusqu’aux capitales occidentales. Leur conviction n’a jamais varié : il n’y aura pas de paix sans une table qui réunit tout le monde, et pas de nation sans le bien-vivre ensemble. C’est la même phrase, exactement, qu’ils prêchent depuis cinq ans.
Et pendant tout ce temps, que faisait le pouvoir ? Il commençait par désavouer la démarche des Églises. Il lui préférait des formats plus commodes, parce que plus étroits : les pourparlers de Doha avec le mouvement armé sous médiation qatarie, les accords de Washington avec le Rwanda sous l’égide américaine — et d’autres tête-à-tête plus discrets encore. Des tractations d’appareil, entre puissances et belligérants, d’où le peuple congolais était absent. On y parlait cessez-le-feu et minerais ; on n’y parlait jamais de gouvernance, ni du respect des institutions et des lois de la République, ni de cette fracture intérieure que l’archevêque désigne depuis 2021. Le pouvoir voulait bien traiter avec ceux qui tiennent les armes ou les capitaux ; il ne voulait pas s’asseoir avec son propre peuple pour regarder en face les causes profondes du mal.
S’il s’y résout aujourd’hui, à la dernière heure, ce n’est pas par conversion. C’est par calcul, et peut-être par crainte — crainte d’une marche dont il ne maîtrisait ni l’ampleur ni les suites, crainte d’une répression qui lui échapperait et que l’Histoire lui ferait payer. Que ses promesses soient sincères ou feintes, nous le verrons à ses actes, non à ses discours. Une promesse de dialogue n’est pas la paix : c’est une porte entrouverte, et derrière elle peut se tenir la vérité — ou la manœuvre.
Disons alors clairement à quelles conditions ce dialogue mérite son nom — conditions qui ne sont pas les nôtres seulement, mais celles que l’Église réclame depuis le premier jour. D’abord, l’inclusivité réelle : une table qui réunit toutes les parties — majorité, opposition, société civile, et ceux mêmes qui ont pris les armes. Un dialogue trié sur le volet, convoqué pour ratifier l’avance, ne serait qu’une manœuvre. Ensuite, la levée des condamnations : on ne se réconcilie pas pendant que ses frères pourrissent en prison. Que l’on libère les prisonniers politiques et que cesse l’instrumentalisation de la justice, et l’on saura que le dialogue est sérieux ; qu’on les garde, et l’on saura qu’il ne l’est pas. Enfin, le retour au respect de la Constitution : on n’ouvre pas un dialogue sur la cohésion nationale en préparant de violer la loi fondamentale qui la fonde. Le projet de référendum doit être abandonné, les articles 64 et 220 réaffirmés. C’est le préalable des préalables : sans lui, tout le reste n’est que théâtre.Voilà les conditions. Elles ne sont ni excessives ni partisanes : elles sont le minimum sans quoi il n’y a pas de paix, mais un simple répit avant la prochaine secousse.
Le 30 juin, l’archevêque a clos son bilan par une phrase qui résonne comme un glas : « Nous voilà donc prévenus. » Je la reprends, et je la retourne vers ceux qui nous gouvernent. Vous avez été prévenus en 2021, quand une voix vous décrivait la fracture qui venait. Prévenus à Noël 2025, quand on vous a dit qu’on bradait le pays. Prévenus par la CENCO en juin 2026, quand les évêques vous ont dit qu’un passage en force rouvrirait la guerre. Aujourd’hui, vous entrouvrez enfin la porte du dialogue. Prenez garde : ce ne sera pas une porte de sortie pour vous, mais une porte de vérité pour le pays.
Car la vieille question demeure, et le dialogue qui vient n’aura de sens que s’il y répond honnêtement. À la fraternité, vous avez répondu par la fracture. Au bien commun, par le butin. À l’unité d’un peuple de 450 tribus, par le calcul ethnique. À la Constitution que vous avez juré de défendre, par le projet de la confisquer. Le peuple s’apprêtait à vous demander des comptes dans la rue ; il vous les demandera désormais à la table. Il y viendra debout, digne, et sans rien renier de ce qu’il exige. Car nul ne fera le bonheur des Congolais à leur place, et nul ne défendra leur Constitution à leur place.
Qu’avez-vous fait de votre frère congolais ? Cette question ne vous quittera plus. Elle vous attendra au dialogue, elle vous attendra dans l’Histoire, et elle vous attendra devant le peuple.
“Vivre Ensemble” : un itinéraire pour édifier l’Eglise famille de Dieu, Lubumbashi, Editions de l’Archevêché, Décembre 2021
Homélie de la messe à l’occasion du 66ème anniversaire de l’accession de notre pays à l’indépendance, Lubumbashi, 30 juin 1966
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