On attend de Félix Tshisekedi une phrase : "Je respecterai la Constitution. Je ne chercherai pas un troisième mandat". Une petite phrase. Quelques secondes. Si difficile à prononcer. Pourquoi ?
Il y a dix ans, le 19 septembre 2016, l’opposition avait appelé à marcher pour une raison identique à celle d’aujourd’hui : empêcher qu’un Président ne s’accroche au pouvoir en violant la Constitution.
Cette marche avait été réprimée dans le sang : une dizaine de morts, des violences inouïes, des familles brisées.
Ce jour-là, Félix Tshisekedi était dans l’opposition.
Il dénonçait les manœuvres destinées à contourner la Constitution.
Il dénonçait les artifices juridiques.
Il dénonçait le glissement du calendrier.
Il dénonçait la tentation du troisième mandat.
Mais il n’avait pas marché. Le matin même de la mobilisation, il aurait préféré s’envoler pour le Soudan.
Dix ans plus tard, l’histoire se répète — mais les rôles ont changé. Celui qui dénonçait hier le contournement de la Constitution se trouve aujourd’hui devant une responsabilité historique : la respecter lorsqu’elle limite son propre pouvoir.
Ce renversement n’est pas anodin. Il dit qu’un opposant peut, une fois au pouvoir, être tenté d’utiliser les institutions qu’il combattait hier pour contourner les limites qu’impose la Constitution. Et il dit surtout ceci : le peuple n’oublie pas. L’histoire non plus. Et elle juge toujours.
Dix ans ont passé. Les visages ont changé. Les responsabilités aussi. Mais la Constitution, elle, n’a pas changé.
Le 15 août devait être une échéance. Il ne l’aura pas été pour rien.
Depuis des semaines, nous avons choisi la responsabilité. Nous avons reporté les marches du 8 juillet. Celles du 22 juillet.
Non par faiblesse. Non par renoncement.
Par sens du pays. Pour laisser une chance au dialogue, à la paix, à la raison.
Qu’avons-nous reçu en retour ?
Le mépris. Les moqueries. Les manœuvres dilatoires. Des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient.
Pendant ce temps, rien n’avance.
Sur le front militaire, des territoires congolais restent occupés. Des millions de nos compatriotes vivent la guerre, l’exil, l’humiliation.
Sur le front intérieur, même immobilisme : prisonniers politiques, condamnations arbitraires, harcèlement judiciaire, libertés en recul, milices, pillages, impunité.
Et que fait le pouvoir ?
Il voyage.
Brazzaville, Luanda, Bujumbura, Libreville, Dar es Salaam : la diplomatie rapproche les nations lorsqu’elle prépare la paix. Elle devient un alibi lorsqu’elle sert seulement à gagner du temps. Et à chaque retour à Kinshasa, les mêmes questions demeurent sans réponse.
Or, pendant qu’il voyage, le projet de changement de Constitution n’est toujours pas abandonné. Dans un pays en guerre, ce projet est un risque de plus pour notre unité nationale et notre souveraineté.
Le renvoi de la loi référendaire au Parlement n’est ni un retrait ni un renoncement. C’est un délai.
Ce renvoi ne répond pas à l’essentiel. Car le 28 juillet, dans son raisonnement, la Cour constitutionnelle a reconnu l’existence d’un pouvoir constituant originaire du peuple qu’elle présente comme illimité et jamais épuisé, susceptible, en théorie, de conduire à l’adoption d’une nouvelle Constitution. Le renvoi de la loi au Parlement n’efface pas ce raisonnement. C’est là que demeure le danger.
La Constitution dit deux mandats. Deux. Pas trois.
Pas par révision. Pas par changement de Constitution. Pas par référendum. Pas par artifice juridique.
Deux mandats. Point final !
Le Président a prêté serment de respecter et de défendre la Constitution.
Qu’il respecte sa parole. Qu’il renonce à toute entreprise visant à modifier les règles du jeu à l’approche du terme de son mandat. Qu’il prépare ce que tout démocrate prépare lorsque son temps s’achève : l’alternance.
L’alternance n’est pas une faveur, c’est la règle que la République se donne à elle-même. C’est le moment où le pouvoir retourne au peuple pour qu’il le confie à un autre.
C’est cela, la Démocratie.
C’est cela, respecter le peuple qui vous a confié le pouvoir pour un temps limité.
En janvier 2019, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, un Président sortant vous a transmis pacifiquement le pouvoir. Votre responsabilité historique est de permettre à votre tour une alternance pacifique et constitutionnelle.
Notre patience n’est pas un blanc-seing.
Nous avons tendu la main. Nous avons reporté nos marches. Nous avons laissé sa chance au dialogue. Notre patience ne saurait devenir un permis de contourner la Constitution.
Les conditions d’un vrai dialogue sont connues :
Libérer les prisonniers politiques
Lever les condamnations politiques
Mettre fin au harcèlement judiciaire
Rétablir les libertés publiques
Accepter un dialogue véritablement inclusif, sous une facilitation crédible et impartiale, avec l’accompagnement des confessions religieuses et des partenaires régionaux et internationaux.
Et surtout, dire clairement au peuple congolais : « Je respecterai la Constitution. Je ne chercherai pas un troisième mandat. » Une phrase. Quelques secondes. Si elle est si difficile à prononcer, les Congolais sont en droit de se demander pourquoi.
Nous ne voulons ni violence, ni chaos, ni vengeance. Cette mobilisation sera pacifique, civique et républicaine. Nous appelons les manifestants comme les forces de l’ordre à bannir toute violence. La Constitution se défend dans le respect de la Constitution.
Nous voulons éviter au Congo une nouvelle tragédie.
Mais que personne ne confonde notre sens des responsabilités avec de la faiblesse.
Le temps des promesses est achevé. Vient celui des dates.
Le 15 septembre, la Coalition Article 64 organisera une marche pacifique sur l’ensemble du territoire national. Cette date n’a pas été choisie au hasard. Le 15 septembre, le Parlement ouvre sa session ordinaire. Il y reprendra la loi référendaire que le Bureau de l’Assemblée nationale s’est engagé à inscrire à son calendrier.
Ce jour-là, pendant que les députés délibéreront à l’intérieur, le peuple sera devant.
À Kinshasa, plusieurs points de rassemblement convergeront vers le Palais du Peuple.
Cette mobilisation portera un message sans équivoque : aucune révision, aucun changement de Constitution, aucun référendum, aucun artifice juridique ne peut contourner l’article 220, effacer la limitation posée par l’article 70 ni ouvrir la voie à un troisième mandat.
Nous nous préparons à la mobilisation civique, à la résistance démocratique, pacifique et non violente.
Car une chose est non négociable : la Constitution appartient au peuple. Le pouvoir ne peut pas la confisquer pour prolonger un homme.
Le 15 août est arrivé.
Nous avons attendu.
Nous avons tendu la main.
Nous avons laissé sa chance à la raison.
Désormais, le choix appartient au pouvoir : la Constitution ou le passage en force. L’alternance ou la crise.
Monsieur le Président,
il est encore temps de choisir une sortie honorable.
Respectez votre serment. Préservez le Congo. Préparez l’alternance. C’est ainsi que vit une République.
Parce qu’au Congo aussi, lorsqu’on a accompli ses deux mandats, on fait ses valises… et on s’en va.
Le 15 septembre, le peuple marchera.
Et cette fois, personne ne pourra dire qu’il ne savait pas.

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