Gabriel Kyungu wa Kumwanza nous a quittés il y a cinq ans, le 21 août 2021. J’écris ces lignes en mon nom propre, comme président honoraire de l’Assemblée nationale et comme compagnon de route de Baba dans le G7. Je n’engage personne d’autre que moi.
Le 13 décembre 2003, un samedi, la République a failli se rompre à cause d’une bousculade.
Gabriel Kyungu wa Kumwanza avait été insulté, puis pris à partie aux abords du Parlement, à Kinshasa. Il échappa de peu à un lynchage. L’UDPS parla d’un incident « fortuit et mineur ». Mais, à près de deux mille kilomètres de là, Lubumbashi s’embrasa. Des groupes de jeunes organisés en « Brigades des Martyrs » menèrent des opérations contre des cadres de l’UDPS et des ressortissants kasaïens. Le spectre des fractures que la Transition avait précisément pour mission de contenir réapparut brutalement.
Kyungu quitta la capitale. Il rentrait chez lui.
Il faut comprendre ce que cela signifiait. La Transition tenait par un fil. Quatre composantes qui s’étaient combattues les armes à la main quelques mois plus tôt siégeaient dans le même hémicycle. Kyungu n’était pas un député ordinaire qui manquerait quelques séances : il incarnait une part essentielle de la légitimité katangaise dans l’édifice. Son retrait pouvait être lu comme la rupture d’un équilibre territorial, ouvrir la voie à d’autres défections, et défaire en quelques jours ce que les négociateurs avaient mis des mois à construire.
J’étais président de l’Assemblée nationale de la Transition. J’avais trente-neuf ans. Il en avait soixante-trois.
Le président Joseph Kabila m’enjoignit de téléphoner à Gabriel Kyungu et, selon sa formule, de rappeler « mon député » à l’ordre.
La demande du Chef de l’Etat avait quelque chose de vertigineux. Je devais convaincre un homme de vingt-quatre ans mon aîné, rompu à des batailles que je n’avais pas vécues, de revenir dans une ville où il venait d’être humilié et menacé. Je ne pouvais m’appuyer ni sur l’âge ni sur l’expérience, que je n’avais évidemment pas sur lui. Seulement sur la fonction que la Transition m’avait confiée.
La conversation fut longue, difficile, tendue. Ses raisons étaient graves et je ne cherchai pas à les minimiser. Il ne s’agissait pas de lui demander d’oublier l’agression ni de minimiser ce qui s’était passé. Il fallait lui faire comprendre que son départ dépassait sa personne, que le Katanga avait besoin de sa voix à Kinshasa et que la Transition, encore vulnérable, ne pouvait se permettre de perdre l’un de ses piliers au moment même où commençait l’œuvre législative essentielle. J’utilisai tous les arguments que m’inspiraient ma responsabilité, le respect que je lui portais et la conscience du danger.
Au bout d’un long moment, il me dit : “Puisque c’est toi qui me le demandes, tu es mon président, je vais rentrer. Mais pas pour Kabila”.
Cette réponse ne m’a jamais quitté. En une phrase, il disait tout. Il ne cédait ni à l’injonction du chef de l’État, ni à une pression partisane.
Il est revenu. Ce retour à Kinshasa sauva bien davantage qu’une présence dans l’hémicycle. Il contribua à préserver les équilibres de la Transition et permit au travail parlementaire d’entrer dans sa phase décisive. Baba avait, dans le même mouvement, affirmé la puissance politique du Katanga : désormais, nul ne pouvait faire comme si sa voix pouvait être ignorée. Sa stratégie de rupture avait porté son message ; son retour transforma ce rapport de force en responsabilité nationale.
Cet épisode est l’une des clés de notre relation. Il explique le respect profond que je lui ai toujours porté. Il rappelle également une vérité que notre époque oublie : l’autorité véritable n’humilie pas l’expérience, et l’expérience véritable ne méprise pas la fonction.
Et parce qu’il est revenu, nous avons pu écrire la Constitution de 2006.
C’est cette Constitution que l’on s’apprête aujourd’hui à défaire.
Il faut dire ce qu’il était, pour ceux qui ne l’ont pas connu.
Kyungu appartenait à cette génération de seigneurs politiques pour qui l’influence ne se mesurait pas à l’accumulation des biens, mais à la confiance d’un peuple. Il entretenait avec le Katanga un lien presque charnel. Il savait qu’on ne dirige durablement qu’en demeurant enraciné dans la terre, les douleurs et les espérances de ceux que l’on prétend représenter.
Trois combats résument sa trajectoire : le Katanga ; la paix et l’unité du Congo ; la démocratie et la liberté. Ils ne s’opposaient pas. Ils formaient une seule exigence : une province forte dans un pays uni, gouverné par la loi et non par l’arbitraire.
Il avait refusé les armes parce qu’il possédait la plus puissante d’entre elles : la parole.
Sa parole pouvait être rude, parfois assassine. Elle soulevait les foules, bousculait les puissants, rendait l’indifférence impossible. Tout, dans son parcours, aurait pu le conduire à la rébellion : la révolte contre la dictature, la certitude d’avoir raison, l’appui d’une province entière.
Il ne l’a jamais fait. Il croyait à la négociation, au rapport de force politique, et à la capacité des Congolais à résoudre eux-mêmes leurs différends.
Vint le moment décisif : l’écriture de la Constitution.
Deux camps s’affrontaient. Les fédéralistes, conduits par Kyungu, exigeaient l’instauration immédiate du fédéralisme et la conservation par chaque province de 80% de ses ressources. Leur argument était solide : face à l’incapacité de l’État central à assurer la paix, quelle raison de lui confier davantage ?
Les unitaristes soutenaient l’inverse : le fédéralisme consacrerait l’implosion du pays.
La Chambre était coupée en deux. Certains fédéralistes réclamaient même le découpage immédiat des provinces.
Nous avons alors fait ce que font les naufragés autour d’un canot de sauvetage : nous avons consenti des concessions. La décentralisation l’emporta, avec quarante pour cent des recettes maintenues aux provinces et un découpage à réaliser dans les trois ans.
Le référendum fut un triomphe. 85% des Congolais adoptèrent le texte.
Retenez ceci : Kyungu et le Katanga tenaient la clé. Ils auraient pu tout bloquer. Ils ont préféré donner sa chance au Congo.
Voilà la marque des grands : savoir défendre sa terre sans détruire la nation, arracher un compromis sans travestir ses convictions.
Fin 2014, les premières velléités de modifier la Loi fondamentale apparurent au sein même de notre majorité.
Kyungu fut de ceux qui refusèrent. Avec Charles Mwando, Pierre Lumbi et les compagnons du G7, nous avons choisi de quitter le confort du pouvoir pour défendre la Constitution.
Je revois ce petit-déjeuner à sa résidence, avant la réunion qui devait consacrer notre rupture. Les regards pesaient la gravité de l’engagement. Trois lettres avaient déjà été adressées au chef de l’État ; nous savions tous que notre sort était scellé.
Baba nous rappela qu’un responsable politique doit savoir se retirer pour pouvoir se battre à nouveau.
Vinrent les révocations, les démissions, l’opposition. Nous avons tous perdu quelque chose ce jour-là. Nous l’avons perdu pour un texte.
Cette leçon mérite d’être répétée aujourd’hui : un parti ne devient pas crédible parce qu’il dénonce l’arbitraire de ses adversaires. Il devient crédible lorsqu’il s’interdit de reproduire cet arbitraire dans ses propres rangs.
Rien ne prédestinait Gabriel Kyungu et Moïse Katumbi à conjuguer leurs forces. Ils venaient de mondes, de générations et de tempéraments différents. Ils s’étaient affrontés sans ménagement lors de la campagne de 2006. Pourtant, ils surent comprendre que le Katanga avait davantage à gagner de leur complémentarité que de leur rivalité.
L’un prit la tête de l’Assemblée provinciale ; l’autre dirigea l’exécutif. Le courage, la puissance oratoire et l’ancrage populaire de Baba se marièrent à l’intelligence pratique, à la volonté calme et à l’opiniâtreté de Moïse Katumbi. L’alliance de l’eau et du feu produisit des résultats. Le Katanga connut une période d’espoir et de rayonnement ; Lubumbashi devint un phare vers lequel convergeaient des responsables venus de tout le pays.
J’ai été l’un des témoins discrets de cette complicité politique. Elle n’abolissait pas les différences ; elle les rendait productives. Chacun savait ce qu’il devait à l’autre et ce qu’ensemble ils pouvaient offrir à leur province. Cette expérience allait préparer Moïse Katumbi à accomplir, quelques années plus tard, l’un des gestes les plus audacieux de notre histoire politique récente.
La relation entre Kyungu et Étienne Tshisekedi portait le poids d’une histoire douloureuse. Pendant des années, leurs noms avaient symbolisé des camps opposés, des mémoires blessées, des antagonismes qui avaient marqué les relations entre le Katanga et le Kasaï. Les violences, les déplacements, les humiliations avaient laissé dans les familles des cicatrices que le temps seul ne pouvait guérir.
Les réconcilier ne consistait pas à organiser une photographie de circonstance. Il fallait affronter des décennies de défiance, contourner les gardiens des rancœurs, et convaincre chacun que reconnaître l’autre ne signifiait ni renier son passé ni effacer les souffrances de son peuple. Peu de responsables auraient accepté de s’exposer à une entreprise aussi incertaine.
Moïse Katumbi en prit l’initiative et en fut l’architecte patient. Il avait compris que l’alternance ne pouvait être portée par des forces demeurant prisonnières des fractures anciennes.
À Genval, en juin 2016, cette confiance permit l’impossible. Lorsque Kyungu et Tshisekedi se retrouvèrent dans le même rassemblement, ce ne furent pas seulement deux vétérans qui se rapprochèrent : ce furent deux histoires, deux provinces, deux mémoires qui acceptèrent de regarder au-delà de leurs blessures. Ce ne fut ni l’oubli ni l’effacement de l’histoire. Ce fut la décision de ne plus lui permettre de gouverner éternellement le présent.
La grandeur de Kyungu fut d’accepter ce pas. Lui qui savait mieux que quiconque le prix des affrontements comprit qu’il vient un moment où la fidélité au peuple commande de dépasser les comptes du passé. La grandeur de Tshisekedi fut d’accueillir cette réconciliation. Et le mérite historique de Moïse Katumbi fut d’avoir rendu la rencontre possible, d’avoir créé l’espace de confiance et d’avoir transformé une impossibilité apparente en acte politique.
Genval demeure, à mes yeux, l’un des tout grands moments de la réconciliation nationale. Les blessures ne furent pas niées ; elles furent replacées dans un horizon plus vaste : la défense de la démocratie, de la Constitution et de l’alternance.
Ce jour-là, le Katanga et le Kasaï ne furent plus condamnés à se regarder à travers les seules tragédies du passé. Ils pouvaient à nouveau imaginer un combat partagé. La poignée de main entre Kyungu et Tshisekedi disait à leurs militants qu’aucune fracture n’est irréversible lorsque des dirigeants acceptent de placer la nation au-dessus de leur orgueil.
Cette séquence révèle la meilleure part du leadership de Moïse Katumbi : non pas simplement rassembler ceux qui pensent déjà la même chose, mais rapprocher l’inconciliable ; non pas administrer les rancunes, mais ouvrir un passage au-dessus d’elles.
C’est aussi cela, l’héritage de Gabriel Kyungu : la combativité sans la petitesse, la fermeté sans l’obsession de l’humiliation, la capacité de transformer une rivalité en force collective lorsque l’intérêt supérieur l’exige.
C’est en pensant à ces moments que l’on mesure ce que signifie, aujourd’hui, oublier la justice dans notre propre maison. Car l’injustice interne est toujours une profanation de l’histoire.
Cinq ans après sa disparition, le temps aurait dû être au recueillement, à la gratitude, à la transmission.
Le jour même où le Katanga se souvenait de Baba, son fils, Me Hervé Diakiese Kyungu, avocat reconnu et porte-parole d’Ensemble pour la République, faisait l’objet d’une mesure de suspension. Il lui était reproché des propos tenus lors d’une émission. Avant même qu’il ne soit entendu, une campagne d’une violence indigne avait été engagée contre lui. Ce n’était plus un débat : c’était une entreprise d’avilissement.
Le contradictoire — cette exigence élémentaire que nous réclamons chaque jour à l’État — n’avait pas été respecté dans notre propre maison.
Chacun demeure libre de juger ses propos excessifs ou maladroits. Mais une organisation démocratique ne peut condamner un homme avant de l’avoir entendu. Elle ne peut laisser prospérer l’injure contre l’un de ses cadres, puis invoquer la discipline lorsque celui-ci répond.
La discipline qui ne s’applique qu’aux contestataires cesse d’être une règle : elle devient un instrument de faction.
Il serait imprudent de transformer les proximités, les silences ou les enchaînements en preuve d’une coordination qui n’a pas été établie. Ce qui est certain suffit : une campagne dégradante a précédé une sanction précipitée, et le contradictoire n’a pas été respecté.
J’ai saisi le Directoire d’un rapport circonstancié. J’ai demandé que la décision soit rapportée et que l’intéressé soit entendu, comme l’exige la règle la plus ancienne des assemblées humaines.
À ce jour, la suspension est maintenue. J’en prends acte. Je ne m’en accommode pas.
Car ce qui est en cause dépasse la situation d’un homme. Une sanction prononcée sans audition ne reste jamais un cas isolé : elle installe un précédent. Ce qui est fait aujourd’hui à l’un pourra demain être fait à tout autre, et nul n’aura d’argument à opposer, puisque la règle aura déjà été écartée une fois.
Un nom comme celui de Gabriel Kyungu n’appartient pas seulement à sa famille. Il appartient au Katanga, à l’histoire du pluralisme congolais, à tous ceux qui savent le prix de la liberté politique.
Mais ce caractère public n’autorise personne à humilier les siens, ni à convoquer sa mémoire les jours de commémoration pour l’oublier lorsque surgissent les intérêts de faction.
On ne célèbre pas Kyungu par des gerbes de fleurs tout en piétinant le contradictoire. On ne se réclame pas de son courage en organisant l’isolement de ceux qui parlent.
Ce nom n’est pas un ornement. Il est une exigence. Il oblige ceux qui ont bénéficié de sa force, de sa base et de sa capacité de rassemblement.
Ce nom se paie. Il se paie en fidélité, et cette dette-là ne se prescrit pas.
L’ingratitude politique commence toujours par l’amnésie. On oublie les mains qui ont ouvert les portes. On oublie les voix qui ont tenu les foules quand l’avenir paraissait fermé. On oublie les risques pris par ceux qui ont quitté le pouvoir pour la Constitution.
Puis, un jour, on croit pouvoir sacrifier leur nom sur l’autel de petits règlements de comptes, comme si l’histoire ne conservait aucune mémoire de ses dettes. Sacrifier le nom de Kyungu à des querelles de cour, c’est diminuer ceux qui s’y livrent, jamais celui qu’ils prétendent atteindre.
Ensemble pour la République ne grandira pas en rétrécissant la place de ses figures historiques, de leurs familles et de leurs compagnons. Il grandira en organisant la pluralité, en garantissant la justice interne, en refusant les campagnes anonymes.
Car une formation qui aspire à gouverner un pays annonce, par la manière dont elle traite les siens, ce qu’elle fera des autres.
Je n’écris pas ceci pour substituer l’émotion à la justice, ni pour soustraire quiconque à la règle.
J’écris parce que j’étais là, en décembre 2003, quand cet homme est revenu à Kinshasa alors que rien ne l’y obligeait. J’étais là en 2005, quand il accepta le compromis pour que le pays ait une Constitution. J’étais là, boulevard Tshatshi, quand il nous rappela qu’il faut savoir se retirer pour mieux reprendre le combat. J’étais encore là en juin 2016 à Genval, quand il fit le pari de la réconciliation.
Et ceux qui étaient là avec moi disparaissent les uns après les autres. Charles Mwando. Pierre Lumbi. Kyungu lui-même.
Il ne reste plus grand monde pour dire ce que nous devons à ces hommes.
Alors je le dis.
Le véritable hommage que nous pouvons lui rendre n’est pas de répéter son nom, mais de nous montrer dignes de ce qu’il incarnait : le courage de parler, la force de résister, la capacité de négocier, et la sagesse de placer l’essentiel au-dessus des susceptibilités.
Baba Kyungu fut la sentinelle du Katanga. Une sentinelle ne dort pas : elle avertit lorsque le danger approche.
Cinq ans après son départ, sa mémoire nous avertit encore. Une organisation politique se défait moins par la contradiction que par l’injustice, moins par la diversité que par la peur, moins par les paroles fortes que par l’amnésie.
On ne protège pas l’unité par le silence imposé. On la protège par la justice.
Et il n’est jamais trop tard pour être juste.
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