Il y a quelques jours, quand j’ai regardé la liste complète des personnes présentes, aussi bien sur scène que dans la salle, je me suis demandé ce que je pourrais bien raconter pour démarrer une telle journée. Heureusement, le hasard a mis sur mon chemin un discours qui parle de notre sujet du jour. J’ai choisi de reprendre ce discours, et simplement de vous le lire tel quel.
Si vous êtes joueur, essayez de deviner qui a prononcé ce discours, en utilisant uniquement votre cerveau primaire, c’est-à-dire en laissant votre téléphone dans votre poche.
C’est parti :
“Tout enseignement implique une certaine idée de l’avenir. Et c’est ici que les choses se compliquent. Car, ce qui a profondément changé, c’est l’idée que les gens peuvent se faire de leur avenir.
Avant, les études conduisaient à des carrières. Entreprendre ses études, c’était prendre un train qui menait quelque part. On passait ses examens, et on devenait ingénieur, médecin, avocat ou fonctionnaire. Les diplômes représentaient une sorte de valeur-or. Il était possible de perdre un peu de temps aux dépens des études : ce n’était pas toujours du temps perdu pour l’esprit, car l’esprit se nourrit de tout, et même de loisir, pourvu qu’il ait de l’appétit.
Hélas, jamais l’avenir n’a été si difficile à imaginer. En quelques dizaines d’années, nous avons créé et bouleversé tant de choses que le présent nous apparaît comme une période sans précédent, et sans exemple. Un conflit entre des choses qui ne savent pas mourir et des choses qui ne peuvent pas vivre. Le monde est devenu méconnaissable aux yeux de ceux qui ont assez vécu pour l’avoir vu bien différent. Songez à tous les faits nouveaux qui se sont révélés à partir du siècle dernier…
Tenez, voici un petit conte pour bien comprendre l’entrée du genre humain dans une phase de son histoire où toute prévision devient suspecte. Supposez que les plus grands savants qui ont existé jusque la fin du 18° siècle (Archimède, Newton, Galilée, Descartes) soient ressuscités un instant. On leur donne une dynamo à examiner. On leur dit que cet appareil sert aux hommes pour produire du mouvement, de la lumière ou de la chaleur. Ces savants regardent. Ils font tourner la machine. Ils la démontent, l’interrogent. Ils font tout ce qu’ils peuvent... Mais le courant et l’induction leur sont inconnus. Les plus grands esprits sont incapables d’expliquer un appareil dont l’usage est aujourd’hui devenu familier et indispensable à tant d’hommes.
Réfléchissez à quel effort d’adaptation cela suppose.
Aujourd’hui, nous avons le privilège - ou le grand malheur - d’assister à une transformation profonde, rapide, irrésistible, de toutes les conditions de la vie humaine. Elle amorce un avenir que nous ne pouvons absolument pas imaginer. C’est sans doute là la plus grande nouveauté. Nous ne pouvons plus déduire de ce que nous savons un futur auquel croire.
Les États-Unis sont un vaste laboratoire où se poursuivent des essais d’une ampleur jusqu’ici inconnue ; on tente de façonner un homme nouveau, de faire une économie, des mœurs et des croyances nouvelles. On voit partout des moyens matériels d’énorme puissance, engendrant des modifications à l’échelle mondiale. Ces modifications inouïes se sont imposées sans ordre, sans frein et surtout sans égard à la nature vivante, à sa lenteur d’adaptation.
Les adultes de demain sont les enfants et les adolescents d’aujourd’hui. Mais notre enseignement doit considérer qu’il s’agit de faire d’eux des personnes prêtes à affronter ce qui n’a jamais été.
Toutefois, ne croyez pas que je désespère le moins du monde. Je connais nos ressources, que nous avons montrées, il n’y a pas si longtemps. Je voudrais seulement que nous les mettions en œuvre avec plus de détermination, et pas seulement sous la pression des dangers.
Je voudrais que vous sentiez vos forces, que vous donniez à vos connaissances une valeur personnelle. Ce n’est pas tant la quantité du savoir qui importe, que la part que vous lui donnez en vous. Un peu de savoir, et beaucoup d’activité de l’esprit, voilà l’essentiel.”
Ce discours a été prononcé en 1935, par Paul Valéry, écrivain, poète et philosophe français.
De tous les écrivains que la France ait connu, Paul Valéry est sûrement celui qui aurait le plus sa place parmi nous, car je crois qu’il aurait adoré vivre à l’époque de l’intelligence artificielle.
Le surnom de Paul Valéry était “la machine à penser”. Il a passé sa vie à analyser ses propres pensées pour mieux comprendre le fonctionnement du cerveau humain. Tous les matins, il écrivait des pages entières d’auto-analyse de ses propres réflexions. Ses 29.000 pages, qui ont été publiées depuis, représentent une quantité d’informations si grande que lui-même n’a jamais réussi à la traiter. Toute sa vie, il a tenté de synthétiser ce travail sous forme d’un livre majeur, et il n’a pas réussi.
Avec un RAG solide et quelques agents bien paramétrés, peut-être aurait-il pu accomplir le chef d’oeuvre qu’il a poursuivi toute sa vie ?
L’autre raison pour laquelle j’ai choisi ce discours, c’est parce que Paul Valéry est la personne qui m’a fait comprendre la différence entre innovation de rupture et innovation incrémentale. La dynamo, c’est-à-dire la capacité à générer de l’électricité, c’est une innovation de rupture.
Mais ce n’est pas l’électricité qui a bouleversé l’humanité, c’est l’électrification du monde. C’est-à-dire le travail invisible et incrémental de milliers de personnes qui ont trouvé des cas d’usages à cette nouvelle technologie et qui les ont mis en oeuvre.
C’est pareil pour l’IA. La technologie de rupture est là. Et les personnes qui vont libérer son potentiel, qui vont innover incrémentalement en trouvant des cas d’usages, c’est… vous.
Collectivement, ce que nous avons la capacité d’accomplir ensemble est phénoménal. Pour nourrir votre esprit, pour alimenter votre propre machine à penser, je crois que vous avez choisi le meilleur endroit. Toutes les bonnes idées que vous allez entendre aujourd’hui, je suis curieux de voir ce que vous allez en faire demain.
Je vous souhaite une excellente conférence.
PS : Le discours intégral de Paul Valéry est disponible dans un livre intitulé “Toute pensée a son port d’attache”.
PPS : Si vous voulez contribuer à cette révolution incrémentale, mais que vous ne savez pas par où commencer, je vous recommande les formations que nous proposons chez AI Discipline, disponibles en ligne pour les individus et en présentiel pour les entreprises.
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