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Culturissime · Jul 2, 2026

L'esprit de l'escalier

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CULTURISSIME · Culturissime

Rembrandt, Femme descendant l’escalier avec un enfant dans les bras, vers 1636. Plume et encre brune, lavis brun (187 x 132 mm), New York, Morgan Library and Museum.

Avoir l’esprit d’escalier, c’est quand, après avoir manqué de répartie devant un interlocuteur, on trouve ce qu’on aurait pu lui répondre qu’une fois parti, au bas de l’escalier.

Pour le parisien que je suis, l’escalier est un lieu de tous les possibles, des rencontres, des évitements, des efforts (grimper les escaliers), de l’impétuosité (dégringoler les escaliers). C’est un espace de transit ou de raccordement (les escaliers d’intérieur), qui sépare ou qui rapproche.
Grâce à l’avènement de systèmes d’élévation électriques ou hydrauliques de Roux & Combaluzier, Ottis et autres, les discriminations par l’étage (entresols, étages nobles, sous-les-toits) ne sont plus de mise. Dans l’une de ses correspondances, le jeune Balzac « monté » à Paris pour y faire ses preuves racontait à sa sœur qu’à l’endroit où il vivait — une mansarde sous les toits — l’eau descendait plus facilement qu’elle montait. Il disait ainsi l’état de dénuement dans lequel il se trouvait, le toit percé laissant la pluie entrer, tandis que le porteur d’eau ne lui montait guère souvent de quoi faire ses ablutions, l’eau courante n’existant pas à l’époque.

Dernièrement, tandis que je feuilletais un vieux catalogue Skira, je suis tombé sur un dessin à la plume de Rembrandt représentant une Femme descendant l’escalier avec un enfant dans les bras. La feuille se trouve à la Morgan Library and Museum (New York).

Nous étions alors en pleine canicule, et mon esprit accablé s’était réfugié dans cet escalier pour suivre les pas de la jeune femme attentive qui serrait l’enfant contre elle. J’imaginais que si j’avais ouvert ce catalogue un peu plus tôt, peut-être l’aurais-je vue de face (quelques marches plus haut) dans la partie droite de l’image, traitée au lavis par le maître Hollandais, tant le dynamisme de la scène était juste. Je pouvais pratiquement ressentir le poids de l’enfant un peu trop grand, qui s’agrippe à sa mère (je suppose que c’est elle). Le demi-profil de la jeune femme, collé au visage du bambin, tâche de garder le contact pour le rassurer, tandis que tout le corps lourdement vêtu comme il se doit s’équilibre en une cambrure toute michelangelesque sur des marches dans cet escalier débillardé aux marches irrégulières.

C’est la petite bourse, dont le cordon est comme un fils à plomb qui vérifie la verticale et qui donne à l’ensemble de la scène cette sensation d’équilibre précaire du mouvement. Le génie de Rembrandt se trouve ici comme dans cet avant-pied dépassant de la marche et ces quatre doigts sur le dos de l’enfant.

M’est venue ensuite la question de ce genre de représentation. Les artistes ont-ils plus volontiers illustré des descentes d’escalier que des ascensions ? Installé dans mon fauteuil et la pénombre du salon en cet après-midi dominical, je n’avais pas envie de faire de sérieuses explorations, préférant laisser les images venir toutes seules à la surface de ma conscience. Évidemment, Duchamps et Richter se présentaient les premiers. Je récusais les marches rouges de Soutine, et celles qui devaient exister dans les toiles de Chiricho. Je me hasardais du côté de la photographie, puis du film, Le Cuirassé Potemkine, La Glorieuse Parade, Les Enfants du Paradis.

Juste avant de m’assoupir (le gros Skira toujours sur les genoux), il me sembla entendre la voix reconnaissable entre toutes de Cécile Sorel, qui demandait au bas de l’escalier du Casino de Paris si elle l’avait bien descendu…

Gerhard Richter, Ema (Nu sur un escalier) [Ema (Akt auf einer Treppe)], 1966, huile sur toile, 200 × 130 cm, Cologne, Museum Ludwig/Legs Ludwig © Gerhard Richter,
Marcel Duchamp. Nude Descending a Staircase (No. 2). 1912, Huile sur toile (147 × 89.2 cm). Philadelphia Museum of Art: The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950

Read the original on maxtorregrossa.substack.com

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