Le trio bien connu du monde de l’art qui sévit depuis de nombreuses années a enfin été auditionné le jeudi 16 juillet dans ce qui semble être la base arrière du couple Mayaux. C’est dans une gentilhommière normande au bord de la Seine (peut-être pour favoriser une fuite plus prompte en cas de nécessité) que nous avons réussi à leur poser les questions essentielles à notre enquête.
[Speaker 1] : On va commencer par Philippe Mayaux. Alors, première question. Sur quoi travailles-tu aujourd’hui ?
[Philippe MAYAUX] : En ce moment, du fait que je suis dans une situation plus ou moins de handicap, je travaille avec une nouvelle technologie de peintre. Disons que j’essaie d’inventer une méthode, de peindre sans pinceau, sans couleur, sans support. C’est une peinture numérique réalisée à partir de mes dessins. Je ne pille rien au réel. Tout est inventé. J’essaie seulement d’inventer une nouvelle pratique liée aux technologies de notre temps.
[Speaker 1] : Dis-nous en plus ! Sur les thèmes, sur les sujets.
[Philippe MAYAUX] : Les sujets, c’est toujours les mêmes. Le fait de travailler de cette façon n’est pas un galvaudage de ma pratique d’avant - je veux dire avant ce handicap. Mais les sujets sont toujours les mêmes, des choses qui sont du maillotesque. Comme on disait à propos de Magritte, quand il peignait des nuages. Les gens qui regardaient ensuite le ciel et les nuages disaient : « Tiens, on dirait un Magritte ». Moi, je travaille un peu dans ce sens-là. « Tiens, j’ai vu un truc, on dirait un Mayaux ! »
[Speaker 1] : Deuxième question. Pour toi, être un artiste aujourd’hui, qu’est-ce que ça veut dire ?
[Philippe MAYAUX] : Je dirais beaucoup de souffrance, un abandon de soi, quasiment. C’est-à-dire qu’être artiste aujourd’hui, c’est… C’est supporter l’humiliation, supporter l’injustice, supporter le pouvoir de l’argent, supporter l’instabilité du système, supporter les bourgeois. Ça veut dire vraiment un effort surhumain. Pour ne pas perdre la bêtise qui est au fond de nous, qui fait qu’on reste artistes.
[Speaker 1] : Ça, c’est propre à aujourd’hui ?
[Philippe MAYAUX] : Je ne pense pas, non. Cette bêtise est variable en fonction des époques. Je ne sais pas, peut-être Delacroix disait la même chose, ou Fra Angelico, je n’en sais rien, enfin…
[Speaker 1] : Donc, être un artiste aujourd’hui, ce n’est pas différent d’autrefois ?
[Philippe MAYAUX] : Non, il y a une résistance, il y a une volonté d’être dans le déplaire un peu quand même aujourd’hui. Comme tout le monde veut plaire. Finalement, être artiste, c’est essayer de ne pas plaire, d’être dans la souffrance. On parlait de Deleuze tout à l’heure, et d’avoir une œuvre qui fait souffrir les autres, je veux dire plus que soi-même. On souffre assez comme ça pour en rajouter. On se venge un peu en essayant de faire souffrir les autres un petit peu.
[Speaker 1] : Troisième question. Comment vois-tu l’avenir du marché de l’art ?
[Philippe MAYAUX] : Aïe, aïe, aïe. L’avenir du marché de l’art, je le vois sans artiste. Voilà ! C’est-à-dire avec des communicants ou des artisans qui feront des œuvres adaptées aux demandes.
[Speaker 1] : Dernière question, si tu n’étais pas artiste, que ferais-tu aujourd’hui
[Philippe MAYAUX] : Rien. Franchement, rien. Mon rêve, c’était de ne rien faire. Être artiste, c’est une manière de glander beaucoup, de prendre son temps, de perdre du temps, de ne pas être rentable, de ne pas être soumis. J’ai l’impression d’être en vacances. Ce serait tous les jours dimanche. Ah ben voilà, je suis un peintre du dimanche qui peint tous les jours.
[Speaker 1] : Philippe Ramette. Alors, sur quoi travailles-tu aujourd’hui ?
[Philippe RAMETTE] : Alors, très sincèrement, j’ai beaucoup de mal à répondre à cette question parce que je trouve qu’elle implique qu’il est envisageable… de travailler. Enfin, c’est comme ça que je la comprends. En fait, je ne crois pas que je travaille sur quelque chose. Quand j’entends, peut-être d’autres artistes, qui peuvent évoquer leur actualité ou leur pratique, on a l’impression qu’ils veulent répondre à une question. Moi, je ne sais pas répondre. Je pense que nous sommes quelques-uns ( d’artistes) à plutôt espérer nous poser d’autres genres de questions.
[Speaker 1] : Alors, deuxième question. Être un artiste aujourd’hui, pour toi, qu’est-ce que ça veut dire ?
[Philippe RAMETTE] : Alors sans être désagréable, je trouve que c’est une question un peu compliquée ou peut-être même, au contraire, un peu cliché. Qu’est-ce que ça veut être être artiste ? En tout cas, pour moi, il y a des mots qui viennent comme une sorte de tentative d’agglomérat de.… Il y a un mot comme résistance. Cette idée de résister, me semble-t-il, ce n’est pas comment dire, résister pour résister, mais c’est en tout cas résister pour peut-être mettre quelque chose à distance, on va dire, le monde. Être artiste implique de se mettre en position d’observateur et donc de volontairement se mettre en décalage. C’est comme ça qu’en tout cas, moi je le conçois. En fait, j’ai envie de te dire qu’il y a autant d’artistes que de réponses à cette question. D’autres artistes vont dire exactement le contraire, bien évidemment… Enfin, en même temps, c’est à moi que tu poses la question… Je pense vraiment très sincèrement qu’il y a quelque chose de très noble dans l’idée d’avoir la prétention ou l’envie de vouloir être un artiste. Très noble dans l’attitude de vie que ça suppose et que ça propose, pour réemployer ce terme de résistance. Mais résistance, je pense qu’il ne faut pas le prendre à nouveau dans un sens négatif, mais de le prendre comme une sorte d’attitude de vie et de pratique. Je crois que Philippe Mayaux, tout à l’heure, évoquait certaines notions auxquelles j’adhère moi absolument, totalement, dans ce rapport social, ce rapport, cette grande importance donnée à la pensée et à l’observation. Pour moi, c’est ça être artiste. Et donc, c’est un très grand luxe que de pouvoir, au moins prétendre, espérer d’être artiste.
[Speaker 1] : Alors, troisième question. Comment vois-tu l’avenir du marché de l’art ?
[Philippe RAMETTE] : Alors là, j’ai beaucoup de mal à répondre à cette question parce que, sans être trop naïf, je ne me préoccupe absolument pas de ce qu’on appelle le marché de l’art. Je crois que ça rejoint peut-être quelques discussions que j’ai pu avoir avec des amis proches. Je crois que je n’ai pas cette capacité cérébrale pour espérer avoir une possibilité de me projeter ou de… de réfléchir par rapport à ça. Moi, je crois que les artistes ont une capacité très grande de pouvoir s’adapter… [un moment] c’était quoi la question déjà ?
[Speaker 1] : La question, c’était comment vois-tu l’avenir ?
[Philippe RAMETTE] : De l’avenir, oui ! L’avenir, je ne suis pas… [un moment] alors déjà, le présent, c’est assez compliqué. L’avenir, j’imagine que c’est encore plus compliqué. Je ne sais pas. En tout cas, je ne peux pas m’empêcher, dans le marché de l’art, d’y voir un aspect mercantile. Quoi qu’il en soit, avec les amis qui me sont proches, je ne suis pas certain qu’on s’occupe vraiment de ça, je veux dire que ça puisse être préoccupant, je ne suis pas certain. En tout cas ce n’est surtout pas ce qui nous motive.
[Speaker 1] : Dernière question. Si tu n’étais pas artiste, que ferais-tu aujourd’hui ?
[Philippe RAMETTE] : Alors là, j’aime beaucoup répondre à ce type de questions, parce qu’en général, elles surprennent beaucoup. J’aurais beaucoup aimé être militaire…
La conviction que j’ai d’être artiste, je trouve qu’au niveau du vocabulaire, ça rejoint pas mal d’expressions qui sont utilisées par le milieu militaire. L’engagement, la conviction, l’implication. Le courage, bien évidemment, le courage, la résistance, tous ces mots qui, moi, me fascinent parce que, au-delà de tout ça, je pense que ces mots réunis participent à une attitude particulière face à la vie.
Enfin c’est ma propre interprétation, bien évidemment du milieu militaire. Quand quelquefois, je fais ce qu’on appelle des interventions dans des écoles d’art, je me surprends souvent de dire à ceux qui voudront, après nous, être artistes, que c’est un engagement et un engagement à vie, que ce n’est pas anodin de s’engager dans cette voie et surtout, il faut s’engager dans cette voie, en sachant qu’il y a aussi des embuscades, pour reprendre un terme militaire, et que ça va être compliqué. Moi, personnellement, sans être attiré par ces complications, ça me motive. C’est-à-dire que je trouve que c’est magnifique cette intensité de vie que l’on a en se retrouvant dans des situations où il faut un engagement réel, sincère, un engagement total à l’échelle de sa propre vie, ce qui est extrêmement important.
Intervention de Philippe MAYAUX
[Philippe MAYAUX] : On a le droit de faire une petite parenthèse ? Parce que, dans ce que dit Philippe (Ramette) sur le méditer, il y a aussi l’idée de l’abandon de soi.
[Philippe RAMETTE] : Tout à fait. Bravo !
[Philippe MAYAUX] : Ça, c’est quand même une chose que les artistes doivent faire, contrairement à certaines idées qu’on peut avoir, contrairement à l’idée égocentrique.
[Philippe RAMETTE] : Tout à fait, exactement.
[Speaker 1] : Alors, Bérénice, première question. Sur quoi travailles-tu aujourd’hui ?
[Bérénice MAYAUX] : Alors moi, contrairement aux deux Philippe, je suis pour ma part plutôt en train de construire mon travail. Donc j’essaie en ce moment d’ouvrir encore ma façon de travailler, mes tableaux et notamment sur les supports. Et plus concrètement, je prépare ma prochaine exposition au mois de novembre. [Galerie Idéale, dans le neuvième]
[Speaker 1] : Oui, mais est-ce qu’aujourd’hui il y a quelque chose de particulier ?
[Bérénice MAYAUX] : Non. Ça fait dix ans que je peins. Donc, je vais montrer un petit peu toutes les recherches, toutes les voies que j’ai pu explorer pendant ces dix ans. Ça sera ma première exposition personnelle à Paris.
[Speaker 1] : Deuxième question. Être un artiste aujourd’hui, selon toi, qu’est-ce que ça veut dire ?
[Bérénice MAYAUX] : Je pense qu’être un artiste aujourd’hui, ça veut dire exactement la même chose qu’être un artiste à un autre moment. C’est de toute façon assez difficile de se définir comme artiste, en particulier au débit de sa carrière. Mais il y a un moment où on a une espèce d’intuition, on se dit « oui, là, je commence à comprendre que je suis artiste », même si on ne sait pas exactement le définir. On se dit oui, je commence à comprendre cette espèce de bêtise, cette espèce de nécessité à faire de l’art. Mais aussi sans comprendre pourquoi c’est nécessaire. Honnêtement, je pense qu’aujourd’hui c’est comme avant.
[Speaker 1] : Troisième question. Comment vois-tu l’avenir du marché de l’art ?
[Bérénice MAYAUX] : Ce qui est sûr, c’est qu’en ce moment, il est en train de muter. Alors de là à être capable de définir l’avenir du marché de l’art… Peut-être avec moins d’intermédiaires entre les artistes et les collectionneurs ou les musées… oui, peut-être, mais ce n’est pas au niveau des artistes. Je ne suis pas capable de dire exactement comment ça va se passer. Je n’ai pas du tout la vision de comment ça va être dans l’avenir, mais bon, ce n’est pas inquiétant. De toute façon, on fera avec, on s’adapte. C’est le principe des artistes, ils s’adaptent.
[Speaker 1] : Dernière question. Si tu n’étais pas une artiste, que ferais-tu aujourd’hui ?
[Bérénice MAYAUX] : De l’art ! Mais autrement. Avant d’être peintre, j’ai été designer, graphiste, fleuriste et puis peintre. Finalement, je faisais déjà de l’art. Donc, pour répondre à ta question, si je n’étais pas artiste, je serai…artiste, mais peut-être autrement… peut-être de la musique.

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