Il y a quelques mois, j’écrivais Le doux rêve d’être un homme en colère. J’y explorais mes esquives, mes détours, ma facilité à théoriser plutôt qu’à agir. Je pointais l’ensemble des rapports de domination de notre époque, dont j’hérite en étant du “bon” côté, ce que ça engendre comme confort, attachements, ainsi que la peur de perdre et la difficulté à me mettre en action. Je me disais “révolutionnaire théorique”. C’est-à-dire que je ressens mes valeurs sincèrement, mais je ne les assume jamais dans un rapport de conflictualité.
Cet été, j’ai pris conscience que nous sommes désormais plus proches de l’année 2050 que de l’année 2000. Ça m’a mis un sacré coup, comme si d’un coup 2050 et les menaces qui vont avec étaient beaucoup plus proches que je ne l’avais perçu jusqu’à aujourd’hui. Ça réactive un sentiment d’urgence pour qu’on change les choses.
Aujourd’hui, j’ai décidé de m’engager sur le 10 septembre en refusant de travailler et en allant à la rencontre, en soutien de plusieurs actions à Lyon.
Ça ne veut pas dire grand-chose “faire grève” en tant qu’indépendant, alors j’en profite pour vous partager quelques bouts de réflexion. C’est un article où j’agglomère plusieurs pensées dispersées. Mais je vais d’abord témoigner brièvement d’où je viens et comment je me suis engagé jusqu’à aujourd’hui. Puis je propose une critique du développement personnel, pour inviter à l’élargir vers des stratégies collectives et politisantes. Ensuite, j’aborde la non-violence, pour tenter de la dé-romantiser et d’éviter qu’elle devienne une posture confortable. Enfin, je partage la posture d’allié·e, qui m’intéresse et que j’ai envie d’incarner.
Belle lecture
Je n’ai pas hérité d’une culture de contestation, mais plutôt de la stabilité, de la réforme, et d’une forme d’inquiétude vis-à-vis de la radicalité ou de l’extrémisme. J’ai bien tenté quelques actions de désobéissance civile, mais c’était plus festif qu’efficace. J’ai à peine rejoint une marche des gilets jaunes — et encore, c’était un 1er mai. J’ai difficilement fait quelques manifs pour les retraites. Mais peut-être plus parlant encore : depuis vingt ans que je me pose la question du sens de mon travail, je n’ai jamais envisagé le service public. Je me suis tourné vers l’entreprise comme une évidence. Et depuis quinze ans que j’accompagne leur transformation, je n’ai jamais vraiment considéré le rôle des syndicats là-dedans. De l’entrepreneuriat social à l’entreprise régénérative, en passant par l’entreprise à mission ou la RSE, j’ai exploré à peu près tout ce qui pouvait interroger la place de l’entreprise dans notre époque. Mais là encore, je n’ai jamais remis en cause le système économique lui-même. Le capitalisme et le libéralisme sont restés des mots absents de mon vocabulaire, de mes réflexions et de mes accompagnements. Quel angle mort. Même quand j’ai tenté de développer une pensée plus systémique, j’ai sauté cette marche pour aller directement vers la question de notre rapport au vivant.
Mais surtout, au-delà d’une culture de contestation ou non, je crois que c’est ma situation personnelle qui explique cette posture. J’ai toujours eu une vie relativement confortable, et c’est plus par analyse intellectuelle et rationnelle que je me dis qu’il faut changer des choses. Pas depuis une expérience de menace sur ma situation, sur mon corps, ni même vraiment sur mon futur. Pendant longtemps, je me suis senti de gauche avec l’impression que je n’avais pas grand-chose à défendre. Mon avis de citoyen s’exprimait presque exclusivement par le vote. Mais au cœur de cette époque, je sens que ça change. La peur du réchauffement s’est amplifiée depuis la naissance de mon fils. La double nationalité de celle que j’aime me bouscule sur le racisme et la montée de l’extrême droite. Finalement, c’est par le sentiment d’amour que je suis le plus touché intimement.
Et même si ça a toujours été là, je prends désormais conscience de mes privilèges beaucoup plus clairement. Je crois que tant qu’on était dans une époque ou tout le monde gagnait un peu, les inégalités restaient “acceptable”. Mais ce n’est plus le cas : elles explosent. Les plus riches s’enrichissent de plus en plus pendant que la pauvreté atteint des records en France. C’est devenu tellement visible. Ça éclabousse.
Et moi, j’ai de plus en plus de mal à ne pas voir la reproduction sociale partout dans mes espaces d’engagement. Ceux pour qui je me sens de gauche n’y sont presque jamais. Je me doute qu’ils ne s’y reconnaissent pas. Alors je me dis qu’il y a probablement - inconsciemment, et évidemment contre notre intention - une forme de classisme, de racisme et souvent de sexisme qui continue de se reproduire.
Ça me bouscule et ça m’inquiète. Si je me sens de gauche, ce n’est pas vraiment d’abord pour défendre ma propre situation personnelle. C’est plutôt par regard collectif, par volonté de vivre dans une société avec plus de justice sociale, de solidarité et d’égalité pour toutes et tous. Alors pour tout cela, en ce moment je vacille pas mal sur mes angles morts et sur mes espaces d’engagement.
Dès l’âge de 15 ans, j’ai travaillé dans un centre social et j’ai très marqué par les inégalités. Plus tard, au début de ma carrière, je me suis investi plutôt sur les enjeux du réchauffement climatique. Cela fait donc longtemps que j’ai une conscience claire des défis de notre époque. Pourtant, je crois que, face à cette conscience, j’ai surtout cherché à mieux vivre l’époque, plutôt qu’à vraiment la changer.
Comme je l’écrivais plus haut : quand on n’est pas touché dans sa chair, dans son quotidien, il reste la possibilité de s’engager “par conscience”. Mais derrière ça, je vois de plus en plus clairement ce qui se joue souvent : objectivement, notre vie va plutôt bien, et en même temps on ressent un malaise, un inconfort. Pour les enjeux liés au futur, comme le dépassement des limites planétaires, cela prend souvent la forme de la peur, avec toutes ses déclinaisons, de l’angoisse à l’éco-anxiété.
Mais pour les injustices du présent, je crois que c’est une autre émotion. Pour ma part, ça a été pendant un moment une forme de culpabilité, mais aujourd’hui je sais que je ne suis pas responsable ni de la situation dont j’hérite, ni de la société dans laquelle je vis. J’ai plutôt une forme de gratitude, pour la chance que j’ai eue, la situation que ça m’offre. Mais j’ai aussi une forme de honte. Et je crois que nous sommes nombreux. On en parle souvent plus poliment, en évoquant une gêne ou un inconfort, mais au fond ça revient à la même chose : on n’est pas à l’aise avec nos privilèges dans un monde aussi injuste.
Et ça me semble sain et normal, mais cette tension n’est vraiment pas agréable. Alors face à ce malaise, la réaction naturelle est de chercher à le réduire. Le problème c’est si ça devient le seul objectif. On fait un peu, assez pour se dire qu’on fait sa part. Mais au fond, on se convainc qu’à notre niveau on ne peut pas faire grand-chose. On réduit notre gêne, mais on ne change pas grand-chose.
Comme c’est toujours plus facile de critiquer les autres que soi, j’ai longtemps été frappé par notre inaction collective, par nos fatalismes. Mais aujourd’hui je me rends compte que moi aussi, toute ma vie, je n’ai fait qu’adopter les stratégies que je tends à critiquer. Pas qu’elles soient mauvaises : elles sont souvent nécessaires, parfois vitales même. J’y recours encore. Mais elles sont insuffisantes. Parce qu’elles visent avant tout à mieux vivre l’époque - depuis une position relativement privilégiée - sans vraiment changer ce qu’il faudrait.
Le développement personnel, par exemple : mieux me connaître, éviter le burn-out, ne pas sombrer dans l’éco-anxiété. J’ai été au moins proche des deux, je sais les risques, et je mesure l’importance de prendre soin de nous-mêmes dans ces moments-là. Je ne veux donc pas dénigrer. D’ailleurs, je continue. Mais dans une situation qui s’aggrave, je sais que ce sera insuffisant. On n’arrêtera pas les glissements, délitements et effondrements à l’œuvre avec plus de séances de psy ou de méditation. À un moment, il faudra aussi s’attaquer aux problèmes collectifs et systémiques.
Autre registre : les stratégies de bonne conscience. Celles que j’ai adoptées sans jamais vraiment remettre en cause le système. Le colibri qui fait sa part pour dire à son gosse qu’il a “fait ce qu’il a pu” - tout en sachant que c’est insuffisant. L’entrepreneuriat social, l’entreprise régénératrice : je savais que le système économique était problématique dans son ensemble, mais je m’attaquais aux symptômes, à ce qu’on pouvait bricoler à notre échelle. Jamais un questionnement direct sur comment dépasser le capitalisme ou le libéralisme. Une remise en cause partielle, qui finit par devenir une forme de fatalisme. Un bocal dans lequel on tourne avec plus ou moins de créativité ou de radicalité, mais sans jamais briser les parois. En fait, si on est honnête, bien souvent on s’engage sur des sujets de société qu’on observe autour de nous (il y en a tant), mais on ne s’attaque jamais vraiment à ceux qui nous permettent d’être dans cette situation de confort. On ne met jamais vraiment en péril notre propre situation, même si on la sait injuste.
La bonne nouvelle, c’est que je crois qu’il ne nous manque pas grand-chose pour dépasser ces dynamiques. Il nous faut résister au fatalisme et à la résignation en nous inscrivant dans des dynamiques collectives.
Aujourd’hui, je ne veux plus d’un engagement qui ne serve qu’à apaiser mon inconfort. Je ne veux pas d’un développement personnel qui vise seulement à aller mieux. Je veux aller suffisamment bien, oui, mais pour avoir l’énergie de chercher aussi à faire bouger le système, là où ça compte. Je ne défends pas un engagement individuel sacrificiel qui met en péril sa situation personnelle, mais j’invite plutôt à s’inscrire dans des dynamiques collectives qui peuvent permettre une bascule plus large. Je vais continuer mes engagements auprès des entreprises, mais je veux aussi les compléter par des stratégies collectives et politisantes.
Damasio dit « Le capitalisme est une attaque généralisée sur les liens ». Cette phrase me parle à de multiples égards. Je crois effectivement qu’on a tant perdu cette capacité et ce réflexe à faire collectif. Pour ma part, non seulement je suis indépendant depuis bientôt dix ans, mais j’ai aussi longtemps valorisé la figure de l’entrepreneur, cet individu, seul, qui pourrait être un génie de la Silicon Valley. J’ai toujours plus aimé imaginer contribuer à changer le monde en suivant ce modèle qu’en étant un syndicaliste qui cherchait à faire bouger les lignes collectives. J’avais même du mépris pour les syndicats, je les caricaturais. J’ai découvert hier que je ne connaissais pas la procédure pour se déclarer en grève.
Aujourd’hui, face aux enjeux d’une époque étouffante, je crois que sortir de nos stratégies individualisantes et dépolitisantes peut nous redonner du souffle.
Les critiques du développement personnel disent souvent qu’il est au service des plus privilégiés (avouons que c’est souvent le ca
s), et qu’une bonne partie est récupérée par le capitalisme (il suffit de voir fleurir méditation et yoga au bureau). Mais ici, je veux surtout m’attarder sur une lecture qui, à mes yeux, développe notre impuissance. Pour étayer ça, je vais prendre un outil du développement personnel qui m’interpelle depuis des mois : les cercles de Covey.
Ces cercles, utilisés en coaching comme en développement personnel, invitent à distinguer trois zones : ce qui est dans notre sphère de contrôle - ce qui dépend directement de nous ; ce qui est dans notre sphère d’influence - où l’on peut avoir un impact, mais sans être seul maître à bord ; et enfin la sphère de préoccupation - ce qui nous inquiète, mais sur quoi on se sent impuissant.
L’intention, tout à fait louable, est d’éviter de s’épuiser sur des sujets trop grands pour nous, et de concentrer notre énergie sur ce que nous pouvons contrôler ou influencer. C’est un outil qui matérialise assez bien la citation de Marc Aurèle : “Il faut de la sérénité pour accepter les choses qu’on ne peut pas changer, du courage pour changer les choses qu’on peut changer, et de la sagesse pour distinguer l’un de l’autre.” Même Rosa Luxemburg disait : “Il faut travailler et faire ce que l’on peut, et pour le reste, tout prendre avec légèreté et bonne humeur.”
Pourtant, je m’y refuse. Je me méfie d’une interprétation trop rapide de ces citations. Car je vois bien à quel point l’usage de ces cercles peut nous enfermer et réduire notre capacité d’agir. Certains proposent de les résumer en trois verbes : Agir – Influencer – Accepter. Mais je ne peux pas accepter si facilement ce qui est classé dans mon cercle de préoccupation. Ça me semble un réflexe individualisant et dépolitisant. Sinon, cela voudrait dire : j’accepte que le capitalisme détruise l’habitabilité de la planète. J’accepte le génocide en cours à Gaza. J’accepte le pipeline en Ouganda. J’accepte la dérive fasciste partout dans le monde. J’accepte les inégalités, les enfants qui dorment dehors en France, les gens qui sautent des repas, la destruction des services publics, la dégradation des conditions de nos agriculteurs, de nos soignants, de nos écoles.
Et remarquez : si un sujet atterrit dans ce cercle de préoccupation, c’est souvent parce qu’on est dans une position relativement confortable. Gaza, c’est loin. Le capitalisme, je m’en sors encore pas trop mal dedans. Mais pour d’autres, c’est vital, immédiat. Eux n’ont pas le choix, ils doivent gérer cette situation. Et quand on voit quelle population fréquente le plus les outils de développement personnel, on n’est pas surpris.
C’est pour ça que le mot accepter me dérange. A l’inverse, j’aime le mot préoccupation. Il dit littéralement : ce qui est là avant qu’on s’en occupe. Ce n’est donc pas une émotion qui invite à accepter, mais une émotion qui appelle à se saisir du sujet. Je ne plaide pas pour un militantisme sacrificiel où l’on s’épuiserait. Mais je me méfie d’un cercle de préoccupation transformé trop vite en cercle de résignation. Nous vivons une époque où nous allons devoir affronter des enjeux massifs et existentiels, pour l’humanité et pour notre humanité. Et jusque-là, une des grandes réussites du système a été de tout ramener à une échelle individuelle et culpabilisante. On baisse les yeux, on se replie sur soi, on se flagelle. Mais la vraie question, c’est : sommes-nous vraiment si impuissants ?
Le cercle des préoccupations ne devrait pas être celui de l’impuissance, où l’on “accepte ce qui nous dépasse”. Car c’est anesthésiant, et ça nous fait accepter l’inacceptable. Il devient l’espace où l’on renonce à agir, à résister, à revendiquer, à défendre des alternatives. La logique du “chacun dans son cercle” rend impuissant. Or, il y a des choses qu’on ne peut pas accepter. Ce cercle de préoccupation n’est pas un espace où l’on devrait renoncer à agir, mais un espace où l’on ne peut rien faire seul. Et c’est précisément l’espace qui dépasse le développement personnel pour appeler à des stratégies collectives, politisantes, assumant un rapport de force.
Prenons l’exemple de Camille Étienne. Quand elle s’est emparée du projet de pipeline en Ouganda, ça aurait dû rester dans la sphère de préoccupation. C’est loin, trop complexe, trop gros. Mais elle a refusé de s’y résigner. Elle a analysé la chaîne de valeur, identifié les acteurs clés et cherché un point d’entrée dans sa sphère d’influence. Elle a trouvé un levier à sa hauteur, mais puissant : elle a créé un site qui a permis à des milliers de citoyens de vérifier si leur banque finançait le projet et, le cas échéant, d’envoyer directement un mail personnel à leur banquier pour faire pression. C’était une “faille”, un hack une action simple, à grande échelle, accessible à tous mais stratégiquement bien placée. Et ça a ébranlé le système. Voilà un exemple de comment transformer le cercle de préoccupation en espace d’action collective.
Le risque, avec ces sphères, c’est de s’enfermer dans des gestes symboliques, parfois éloignés de l’impact réel comme certains éco-gestes. Mais si on adopte l’approche de Camille Étienne, ça peut devenir un outil puissant : une manière d’inventer des stratégies créatives pour agir sur des enjeux systémiques, bien au-delà de notre zone d’impact immédiat.
Sur d’autres sujets, on peut aussi citer Julia Faure, fondatrice de Loom, initiatrice du lobby En Mode Climat et co-présidente du mouvement patronal Impact France. Julia défend une posture combative pour l’entreprise pour créer une dynamique collective qui cherche à peser dans les rapports de force et à changer les règles du jeu. On sort ainsi du réflexe individualisant et culpabilisant, pour entrer dans une stratégie politisante, capable de faire bouger le système.
Oui, il faut continuer à prendre soin de nous, oui, il faut agir dans notre sphère de contrôle et d’influence. Mais il faut aussi, pour tout ce qui nous préoccupe et que nous refusons d’accepter, inventer des stratégies collectives et politisantes. C’est là que se joue le rapport de force.
Je sais que le simple mot « rapport de force » met souvent mal à l’aise. On y associe la violence et on préfère le dialogue. Pourtant, je crois qu’il existe une conflictualité saine et nécessaire. Pour l’éprouver, je voudrais maintenant dé-romantiser les stratégies de non-violence.
Je crois que je ne côtoie que des gens autour de moi qui promeuvent la non-violence. J’en fais aussi partie. Mais là encore, je vois un risque d’esquive. Cela peut vite devenir un espace de confort moral, ce qui dévoyerait complètement le concept. Car depuis une position confortable, prôner la non-violence est un peu facile.
Un des premiers modèles de la non-violence et de la désobéissance civile est Thoreau, qui a refusé de payer ses impôts pendant des années pour dénoncer la stratégie militaire de son pays, vivant alors dans les bois. J’en retiens cette phrase qui me parle beaucoup : « Le destin d’un pays ne dépend pas du type de bulletin que vous déposez dans l’urne une fois par an, mais du type d’homme que vous déposez depuis votre chambre jusque dans la rue chaque matin. » Mais la limite de Thoreau, c’est qu’il a fait un acte isolé, personnel. Il a cherché à vivre en accord avec ses valeurs, et c’est déjà beaucoup, mais il n’a pas créé de décalage collectif, comme l’ont fait Martin Luther King et Gandhi.
Longtemps, j’ai valorisé ces deux derniers en en faisant des modèles (ils le méritent), mais en oubliant un peu vite qu’ils étaient de l’autre côté des rapports de domination qu’ils dénonçaient. Pour eux, la non-violence n’était pas une posture de confort. C’était une stratégie radicale, pensée pour sa pertinence et sa puissance, par des personnes qui subissaient discrimination et violence. Ils assumaient un rapport de force immense et cherchaient à abattre un système de domination. D’ailleurs, ils ont accepté la prison et ont été assassinés pour leur combat. Ça repositionne la puissance de leur engagement à une hauteur qui m’apparaît bien inatteignable pour moi aujourd’hui. Et ça évite de trop romantiser leur stratégie. Si on veut les avoir comme modèles (ils en sont), il faut mesurer ce que cela implique.
Il faut aussi se rappeler que la non-violence n’est pas le pacifisme. Le pacifiste refuse toute guerre et tout militarisme. Le non-violent, lui, assume le conflit. On connaît cette phrase de Gandhi : « Là où il n’y a le choix qu’entre lâcheté et violence, je conseillerai la violence. » MLK disait aussi : « Accepter passivement un système injuste, c’est en fait collaborer avec ce système. » Le non-violent peut espérer que ça mène au pacifisme, mais il défend la possibilité de se défendre si nécessaire. Notamment parce que le pacifisme pur est théorique et souvent intenable face au réel. La stratégie du non-violent, elle, est une stratégie du conflit, qui assume un rapport de force, mais qui investit un espace intermédiaire entre deux voies : la réforme et la révolution.
La réforme : chemin interne à la démocratie, progressif, sans rupture juridique, qui avance par la discussion et le débat. Mais parfois, certaines causes n’avancent pas par la réforme.
La révolution : pas interne au droit, pas progressive. Disruptive, brutale, qui rompt avec l’ordre juridique jugé injuste. C’est un moment de non-droit, souvent violent.
Il renonce à la révolution, car il renonce à la violence. Pas de manière purement idéologique : dans certains cas, on l’a vu, ils pouvaient même la justifier. Mais le choix se faisait à la fois par idéal et par pragmatisme. Par idéal, parce qu’ils refusaient de corrompre la fin par les moyens et voulaient préserver les liens avec l’adversaire. Par pragmatisme, parce qu’ils savaient être une minorité face à un pouvoir armé et infiniment plus puissant : s’engager sur la voie de la violence, c’était être sûr de perdre. Ils savaient aussi que la violence aurait été discrédité, monopolisé les débats et, au final, desservi leur cause pourtant juste.
Mais le résistant non-violent renonce aussi (au moins dans un premier temps) aux voies de la négociation. Car pour eux, une négociation ne peut aboutir si elle débute avec un rapport de force déséquilibré. Une négociation fertile doit être horizontale, d’égal à égal. Sinon, elle ne fait qu’entériner le rapport de force initial. L’exemple de la discussion de Trump et Zelensky en février est éloquente sur le sujet. Or, dénonçant des situations de domination et de discrimination, ils entraient forcément dans un rapport inégalitaire. Leur stratégie consistait alors à créer une tension suffisante pour rééquilibrer ce rapport de force, et alors seulement ils acceptaient d’ouvrir la discussion.
Souvent, l’un des résultats recherchés était un procès médiatisé, jugé injuste par la population. Ce scandale créait un soutien populaire tellement fort qu’il rééquilibrait le rapport de force. Et c’est alors dans cet espace que la négociation pouvait enfin commencer. L’accusé devenait plaidoyer pour défendre sa cause, et il cherchait à transformer le droit de l’intérieur.
« Vous avez tout à fait raison de réclamer la négociation. En fait, elle est le but même de l’action directe. L’action directe non-violente cherche à engendrer une tension telle que la communauté qui a constamment refusé de négocier soit forcée de regarder la situation en face. Elle dramatise la situation en sorte qu’on ne puisse plus l’ignorer. [...] Le but de notre action directe est de créer une situation de crise qui ouvre inévitablement la porte à la négociation. » Martin Luther King
En résumé, la stratégie de la non-violence de Martin Luther King et Gandhi assumait profondément le conflit. Elle cherchait à créer un rapport de force pour le rééquilibrer, et n’acceptait de discuter qu’une fois que l’équilibre existait.
C’est pour ça qu’il faut distinguer notre adhésion à la non-violence quand on est dans une position relativement privilégiée - où elle peut devenir une stratégie confortable - de la non-violence telle que pratiquée par MLK ou Gandhi, qui était tout sauf confortable. C’était une stratégie pragmatique, forgée dans la nécessité, pour créer de puissants rapports de force au service de leur cause.
Pour ma part, j’ai évidemment envie d’être un promoteur de la non-violence, mais je m’observe incapable d’adopter des stratégies aussi puissantes et engagées que les leurs. Et cela me fait relativiser notre réflexe à vouloir ouvrir trop vite le dialogue, même quand les rapports de force sont totalement inéquitables.
Alors en plus de cette dé-romantisation de la non-violence, je voudrais qu’on se méfie de notre réflexe à juger la violence trop rapidement. Déjà, on pourrait s’interroger - comme le fait Nicolas Framont dans son dernier livre - sur ce qui est réellement violent. Mais surtout, même si on veut dénoncer des actes ou des stratégies violentes, on ferait une grave erreur à ne pas écouter ce qui se cache derrière. Pour beaucoup de personnes en France, il y a des raisons très légitimes d’être en colère. On peut être en désaccord avec la stratégie, ou au moins regretter qu’on en arrive là. Mais passer son temps à commenter la forme ne fait que masquer le fond. Or, on ne fera pas baisser la violence sans accueillir la colère, sans lui donner un espace où elle est reconnue, écoutée et légitimée.
Alors pour ma part, je veux rester dans des stratégies de non-violence, mais je veux aussi apprendre à mieux écouter la colère - quelle que soit la manière dont elle s’exprime. Alors pour finir, je voudrais vous partager une posture d’écoute qui m’intéresse particulièrement, car il me semble qu’elle nous offre des pistes concrètes pour élargir notre regard.
La question qui se pose ici, c’est : comment écouter les personnes concernées et comment les soutenir ? Comment lutter à leurs côtés quand on n’est pas la cible de la discrimination, ou qu’on hérite d’une situation plus privilégiée ? Autrement dit : comment être un·e bon·ne allié·e ? J’ai découvert cette notion dans un épisode de podcast avec Justine Devillaine, Rokhaya Diallo et Grace Ly que je vous recommande. Voici ce que j’en retiens (et que j’essaie de m’approprier).
Le premier point est simple mais essentiel : se souvenir qu’on ne sait pas grand-chose de l’expérience des personnes concernées. Et donc :
Se documenter soi-même pour ne pas épuiser les concerné·e·s avec nos questions. Les personnes concernées ont besoin de leur temps et de leur énergie pour agir, s’organiser et vivre tout simplement. Nous pouvons faire l’effort de nous renseigner par nous-mêmes, sans leur demander encore une fois l’effort de pédagogie. Il existe déjà tellement de ressources vidéos, audios, articles, livres.
Apprendre à se taire et écouter. Si jamais on se retrouve à discuter avec des personnes concernées, on peut les inviter à nous raconter leur expérience, leur perception, leur ressenti, et/ou leur avis sur les inégalités et les discriminations - en écoutant pour comprendre, et non pas pour répondre.
Accepter la critique. L’erreur, la maladresse va être régulière sur ce chemin. Dans ce cas il est important de s’excuser, lire ou écouter de nouveau pour se remettre en question (et faire de moins en moins partie du problème).
Le deuxième point est peut-être celui qui m’a le plus interpellé : laisser la place aux concerné·e·s en restant à la sienne (mais en prenant sa place pour de vrai).
Laisser la place, c’est ne pas polluer les espaces où les personnes concernées s’organisent et n’ont pas demandé d’aide. Ne pas prendre la place là où elles peuvent parler pour elles. Surtout quand elles sont déjà en train de s’organiser et font des choses très bien sans avoir besoin de nous. Cela ne veut pas dire ne jamais aller dans ces espaces, mais simplement ne pas réduire son engagement à ça. Se rendre compte qu’on n’est pas nécessaire, et sortir de la tentation d’y être pour nourrir son ego personnel en disant : « regardez, je suis avec vous ».
Se concentrer sur le dialogue avec les personnes qui nous écoutent. L’idée du point précédent n’est pas de se taire, mais au contraire de combattre les oppressions dans les espaces qui sont les nôtres. Une fois qu’on a fait le travail de se renseigner et de comprendre vraiment (avec empathie) la situation des autres et leurs revendications, l’invitation est de se concentrer sur les espaces où notre voix est écoutée et légitimée, alors que les voix de celles et ceux que nous voulons soutenir sont inaudibles ou délégitimées. Ça peut impliquer de parler racisme avec le fameux oncle, féminisme avec des potes aux blagues lourdes, pénibilité au travail et retraite à 64 ans avec des consultants et cadres sup… ou, précisément ici, du 10 septembre sur LinkedIn.
Cette posture me semble précieuse, parce qu’elle nous outille pour sortir de l’entre-soi confortable de nos espaces d’engagement. D’ailleurs, souvent, on s’y demande : comment convaincre d’autres de nous rejoindre ? Comme s’il suffisait d’être pédagogues ou d’adapter notre langage. Comme si nous avions mieux compris pour tout le monde, et que depuis nos positions confortables nous pouvions déterminer ce qui est bien pour tous. Je crois que cette posture haute produit l’inverse de ce qu’on vise : du rejet. Le mot convaincre est d’ailleurs éloquent - il faudrait vaincre.
La posture d’allié·e propose un déplacement qui me semble important : écouter pour comprendre, plutôt que parler pour convaincre. Elle part du postulat que nous avons des angles morts. Et donc que si nous voulons découvrir ce que notre expérience et notre position occultent, il faut se taire, observer, apprendre. La clé, au fond, c’est de savoir où se taire et où parler : d’abord écouter celles et ceux dont nous voulons être alliés, ensuite prendre la parole, mais cette fois auprès de nos pairs.
Par contre, on peut s’inspirer de la posture d’alliés tout en continuant d’ignorer certaines discriminations. Pour ma part, la lutte des classes. J’ai vite projeté cette posture là où j’étais déjà sensibilisé - aux questions de genre, d’origine, de sexualité ou de religion. Mais cela ne m’a pas empêché de continuer à incarner une forme de mépris de classe, qui m’apparaît de plus en plus flagrant. Le livre Ascendant beauf de Rose Lamy est d’ailleurs particulièrement éclairant à cet endroit-là.
“Ce livre, je l’ai écrit à la fois pour et contre elle (la gauche). Contre celle qui s’est embourgeoisée au fil des ans, tout en libéralisant son discours. Contre cette gauche qui pratique l’élitisme, le parisianisme, et l’accaparement des richesses culturelles populaires. Celle qui est aussi la créatrice de cette arme de destruction massive de la fierté populaire : la figure du beauf. Dans le même temps, j’écris pour cette gauche. Dans l’espoir qu’elle retrouve son chemin et le cœur des classes populaires.”
Quoi qu’il en soit, dans un mouvement comme celui qui s’initie aujourd’hui - 10 septembre 2025 - je crois qu’il y a de nombreuses manières de s’inspirer de cette posture. Sortir, rencontrer, écouter les personnes qui manifestent, comprendre leur vécu. Aller à la manif, pas forcément par adhésion pleine et entière, mais au moins par envie d’écouter et de comprendre.
Et si ce n’est pas possible, on peut aussi y contribuer en prenant une partie de sa journée, non pas pour travailler, mais pour se renseigner. Prendre deux heures pour lire, s’informer, c’est déjà une manière de participer.
Si j’ai écrit tout ça, c’est parce que je reconnais la légitimité d’un mouvement de classe dans une époque comme la nôtre. Les inégalités sont trop grandes, trop criantes, trop structurelles. Je ne peux pas les accepter. Et en même temps, je me méfie du réflexe de ma propre classe, relativement privilégiée, qui s’empare de ce type de mouvement seulement là où cela sert ses intérêts. C’est pour ça que j’aime l’idée de me mettre à l’écoute, de comprendre la situation de celles et ceux qui ont moins de privilèges.
Mais pour finir, je veux dire que cet article a été écrit dans des délais un peu trop courts, parfois fouillis, à partir de morceaux de pensées que j’ai tout juste pris le temps d’ordonner et de lier. Il y a sans doute des manques, des angles morts, des idées mal bordées. Je sais ne pas être allé au bout de ma réflexion, mais c’est un jet que j’avais besoin de publier aujourd’hui.
À minima, je veux ajouter un dernier point : la stratégie des alliés peut vite retomber dans des logiques de bonne conscience, dans la création d’un narratif qui dirait que nous faisons généreusement cela pour d’autres. Mais ce serait de nouveau un cercle vicieux, une nouvelle posture haute, hautaine.
Alors je ne voudrais pas que vous perceviez mon engagement du 10 septembre comme une stratégie altruiste. Non. Mon engagement n’est pas désintéressé. Malgré mes privilèges, je me sens moi aussi impuissant face à beaucoup de sujets qui me dépassent. Moi aussi, j’ai besoin de réagir et j’espère une bascule. J’ai peur pour l’avenir de mon fils. J’ai peur de la montée du RN. Je suis en colère contre un gouvernement qui reste sourd, convaincu d’avoir raison, et qui s’accroche à la stabilité de son système. Je suis de plus en plus persuadé qu’il faudra nourrir de vrais rapports de force. Que nous allons vers des crises bien plus grandes, qui méritent qu’on ose enfin questionner le système économique dans son ensemble - pour se demander collectivement ce qu’on veut préserver, ce qui est essentiel.
Quand je vais au 10 septembre, j’y vais d’abord pour moi. J’y vais pour défendre mes envies, mes idéaux d’une société plus juste, plus équitable, plus tolérante, plus solidaire. Et tout ce que j’ai écrit plus haut, c’est pour essayer de le faire en gardant une conscience plus large que celle qu’offre ma seule position personnelle. Car sans ça, je crois que rien de vraiment constructif ne pourra émerger.
Allez, il est temps pour moi de publier ce texte et d’aller dehors.
Comme toujours, ravi d’ouvrir la discussion sur le sujet.
Beau 10 septembre 2025.
Maxime
PS : Post capitaliste automnale plutôt qu’anticapitaliste convaincu
Je n’ai pas détaillé ici une critique du capitalisme pour ne pas alourdir le propos, et aussi parce que je n’ai rien d’absolument construit là-dessus. Je n’ai pas non plus d’alternative clé en main. Je ne me sens d’ailleurs pas vraiment anticapitaliste, car j’hérite d’une situation trop confortable pour rejeter en bloc tout ce que ce système a permis. Aujourd’hui, je me sens plus post-capitaliste.
Je rêve d’un monde où l’on dirait que le capitalisme est mort, et où nous nous penserions comme ses héritiers. Héritiers d’un papitalisme un peu grabataire, qui faisait la sourde oreille à beaucoup de nos considérations, et qui n’a jamais trop compris les envies, les désirs, la manière de vivre des nouvelles générations. Avec le temps, on s’en souviendra peut-être comme d’un grand-père, parfois avec émotion. Mais ceux qui ont déjà vidé la maison d’un parent ou d’un grand-parent après un héritage le savent : on ne garde pas tout. On partage, on trie ce qu’on veut garder, et on jette ce qui est obsolète, désuet ou qui ne nous plaît pas. Et surtout, on vit notre vie. Elle ne s’écrit pas seulement dans le prolongement de celle d’un ancêtre, mais plus librement, dans autant de déclinaisons possibles qu’il y a de descendants. Je crois que pour beaucoup d’entre nous, cela serait libérateur, car ça ouvrirait la brèche du questionnement, là où nous vivons le capitalisme libéral comme un fatalisme enfermant.
Pour autant, afin de proposer une perspective collective, je vais m’appuyer sur une autre métaphore. Depuis un bon bout de temps, j’utilise les saisons pour interroger notre époque. Nous courons après une croissance et une productivité que nous ne retrouvons dans le reste du vivant qu’au printemps et en été (qui sont - ou étaient - les saisons de l’abondance). Cela nous a permis de vivre une forme d’été permanent très chaleureux et énergisant, avec des progrès remarquables et joyeux. Mais cela entraîne aussi un monde de réchauffement climatique, de feux de forêt et de burn-out. Quand l’été dure trop longtemps, tout brûle ! Ça pourrait suffire, mais en plus, on le sait — même notre président l’a dit — c’est la fin de l’abondance. Alors si on se dit que le capitalisme a été le système économique du printemps et de l’été, nous avons désormais besoin d’inventer celui de l’automne.
Mes articles sont souvent hors format. Si vous êtes toujours là, je présume que celui-ci vous a intéressé. N’hésitez pas à le partager, discrètement par message privé, de manière plus ouverte LinkedIn, ou d’une autre manière qui vous convient. Par ailleurs, je prends de plus en plus la posture de conférencier pour partager mes réflexions sur l’entreprise, les imaginaires collectifs, notre rapport au vivant et sur tous les sujets que j’explore ici. Je suis aussi ravi d’écrire dans des médias. À bon entendeur :)
Merci et à bientôt par ici. Maxime
Pour aller plus loin
Pour les lectures, voici mes recommandations (quand je ne les ai pas lues, j’ai au moins écouté de longs entretiens d’une heure ou plus, qui permettent déjà de percevoir un bout de la pensée) :
Mécanique du privilège blanc - Estelle Depris
Ascendant beauf - Rose Lamy
Ces gens-là - Lumir Lapray
Résister - Salomé Saqué
Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? - Johann Chapoutot
Saint Luigi. Comment répondre à la violence du capitalisme ? - Nicolas Framont
Pourquoi l'écologie perd toujours - Clément Sénéchal
Privilèges. Ce qu'il nous reste à abolir - Alice de Rochechouart
Pour un soulèvement écologique - Camille Étienne
La fin du courage - Cynthia Fleury
Et si vous voulez lire un bout de cheminement personnel sur quelques années, avec plus ou moins de résonances
Pour la partie sur la non violence, je me suis appuyé sur une conférence vraiment éclairante par Marie Grand au collège supérieur de Lyon - “Résister avec Thoreau, Gandhi et Martin Luther King”. Merci à elle.
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