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La Chronasse · Nov 29, 2025

Devenir bête : enfin un progrès accessible à tous (merci l’IA)

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Mathilde de Cessole · La Chronasse

Je ne sais pas ce qu’il y a de pire : l’IA elle-même ou les gens qui en parlent.

On dirait que tout le monde s’est passé le mot pour réciter le même chapelet : “C’est fascinant mais inquiétant”, “On manque de recul”, ”Attention : l’IA affabule“, “L’humain gardera toujours sa place.”

Alors, avant de rédiger un article de plus qui aurait pu s’intituler “Sans surprise, l’IA existe”, allons tout de suite à l’essentiel, la question qui fâche.

L’IA est-elle en train de finir de nous rendre complètement cons ?

Quand ChatGPT est arrivé dans ma vie, j’ai cru à une mauvaise blague de l’Histoire. Je me suis réveillée un beau matin avec des unes catastrophistes dans les journaux : “Quels métiers vont disparaître avec l’intelligence artificielle ?” Et dans le peloton de tête, entre les traducteurs et les graphistes, trônait “journaliste”. J’ai eu la vision nette de ma propre extinction. Moi, empaillée, exposée au musée de l’Homme entre le Minitel et un lecteur MP3, avec une petite pancarte :

“Journaliste : mammifère autrefois répandu dans les rédactions, connu pour sa propension à corriger les fautes des autres et à se plaindre du tarif des piges.”

Les visiteurs s’arrêteraient, émus :

“C’est fou, ils écrivaient encore eux-mêmes leurs textes ? Et ils étaient payés pour ça ?”

“Oui, mais mal.”

Alors, par peur de finir chez le taxidermiste, j’ai testé. La rencontre avec toi, cher GPT.

Et là, soulagement immédiat : tu étais… nul. D’une nullité réconfortante. Tu écrivais des poncifs pas possibles, toutes tes intros commençaient par “Dans un monde où”, “À l’heure de”. Tu n’étais même pas foutu de faire tes propres recherches sur le web.

Mais ça, c’était en novembre 2022, et depuis, tu as eu l’insolence de progresser, très vite, trop vite. Comme ces enfants pseudo HPI qui apprennent à parler à 9 mois, puis à jouer du violon à 3 ans.

Bref, on a commencé une drôle de relation : moi, dinosaure angoissé. Toi, machine en pleine puberté. Entre nous, un mélange assez toxique : la peur de disparaître… mais aussi une excitation pas très nette. Parce que quand j’ai vu que tu pouvais écrire en dix secondes ce qui me prenait trois heures, j’ai ressenti une joie honteuse.

Le genre de joie qui annonce un problème.

Donc, à partir de là, qu’est-ce qu’on fait ?
On se tient droite sur le quai et on regarde passer le train pendant que tous les autres journalistes sprintent grâce à leurs petits prompts vitaminés ?
On joue les nobliaux puristes de l’écriture alors que les rédactions, elles, n’ont plus aucune pudeur à massacrer les tarifs ?

Parce que, parlons-en : je ne citerai pas le média – par élégance, et parce que je tiens à mon casier judiciaire – mais on m’a déjà demandé d’accepter 70 % de baisse sur mes tarifs, sinon : “bye-bye ta rubrique hebdo.”

Soixante-dix pour cent. C’est même plus une négociation à ce stade, c’est un braquage. Et évidemment, tout ça au nom de “l’économie des médias”. Une économie où, visiblement, je coûtais trop cher…forcément, quand un machin à 20 dollars par mois peut pondre mille articles par jour si on lui demande.

Alors oui, posons LA question taboue, celle que tout le monde contourne en serrant les fesses :

Je connais peu de confrères assez honnêtes pour répondre. En général, ils préfèrent des formules d’évitement : “Je teste”, “Je m’informe”, “Je regarde ce que ça donne”, ou la plus drôle : “Je vérifie juste mes fautes d’orthographe.”

Bien sûr. Et moi, je fais du yoga suspendue par les pieds à 4h45 tous les matins.

Donc oui, j’utilise l’IA aujourd’hui.
Et je doute très fort d’être la seule.

Mais est-ce que l’IA est l’auteur de mes textes ? Non.
C’est plus subtil et bien plus vexant que ça.
L’IA n’écrit pas comme je veux, elle ne fait pas mes interviews à ma place, et si on ne lui donne rien à manger, elle produit exactement ce qu’elle est : du vide sophistiqué.

Bref : ce n’est pas un génie, c’est un amplificateur. Il faut déjà penser un peu pour qu’elle pense à votre place. Ce qui, en soi, est une excellente nouvelle pour ce qu’il nous reste de neurones.

Alors, avant que mes rédacs-chefs ne soient tentés de me remplacer définitivement par un abonnement à 20 dollars après avoir lu cette chronique, autant répondre franchement à la question : comment je m’en sers ?

  1. Les retranscriptions audio. Là, je lui confie tout. Huit heures par semaine économisées à ne plus retranscrire mes interviews de 40 minutes ponctuées de : “euh… enfin… voilà”. Rien que pour ça, je pourrais lui baiser les pieds.

  2. Je me méfie de ses travers. Il raffole des phrases creuses :“… une problématique au centre de nombreux débats.” “… une tendance qui ne cesse de se confirmer.” Il adore les adjectifs qu’il a fini par vider de leur substance : “crucial”, “innovant”, “révolutionnaire”. Et pire que tout : il invente des citations. Sans trembler. Il me sort des phrases que mes interlocuteurs n’ont jamais prononcées. Et quand je l’engueule, il répond : “Désolé, mais ça collait mieux que la citation originale.”

    Ce qui est, je dois l’admettre, un argument d’une honnêteté désarmante.

  3. Le rédac-chef impitoyable

Ma partie préférée. Je lui donne mon brouillon et je lui dis : “Éreinte-le.” Et il le fait, sans hésiter.

“Vous partez dans tous les sens.”
“On ne comprend rien”
“Les transitions sont exécrables”

Bref : tout ce que personne n’ose jamais me dire. Et comme il a raison, je retourne travailler. Il me fait donc bosser plus, et mieux, ce qui, ironiquement, était exactement ce que j’essayais d’éviter au départ.

  1. Affiner une idée

Et puis il y a ce moment étrange où l’on sent une idée forte, mais qui refuse de devenir phrase. On la tourne, on la retourne, on réécrit dix fois : rien n’y fait. C’est là que l’IA intervient avec panache : elle trouve la torsion élégante, le mot exact, la respiration juste. Pas du génie, ce serait trop simple, mais ce petit polissage miraculeux qu’on attribuait autrefois à un professeur brillant ou à une bonne nuit de sommeil.

  1. Les répétitions

Mon grand travers d’écriture : ne pas voir que j’ai écrit quatre fois le même mot sur une page. Je lui demande d’être, à nouveau, impitoyable. Ça abîme l’égo mais ça grandit le texte.

Mais dans les coulisses…

Oui, il m’aide.
Oui, il accélère tout.
Oui, il améliore même certaines de mes phrases – humiliation suprême.

Mais derrière ce confort neuf, il y a un petit glissement que je sens chaque jour davantage : peu à peu, je réfléchis après lui avoir parlé, et non plus avant. Je ne me demande plus comment formuler une idée : je la jette dans la machine, et je vois ce qui ressort.

Ce n’est pas grave, pas encore visible, mais c’est une dette. Une dette cognitive, qui, lentement, patiemment, présente déjà l’addition.

Très vite, cher GPT, j’ai compris que tu n’étais pas seulement une menace pour mon métier : tu étais aussi un accélérateur de paresse. Tu nous as libérés du peu d’effort qu’il nous restait à fournir. Avant toi, il fallait au moins suer un peu : aligner trois phrases pour arrondir un mail, écrire une lettre de résiliation atrocement chiante. Aujourd’hui ? Trois prompts et hop, c’est fait.

Et puis tu as rendu la flemme socialement acceptable. Plus besoin d’assumer qu’on ne veut pas bosser : on dit qu’on délègue, qu’on externalise, qu’on “se concentre sur les tâches à forte valeur ajoutée”. Traduction : on te refile tout, et nous, on va scroller Linkedin. Est-ce que je lis plus depuis que l’IA me fait gagner du temps ? Pas sûr.

Le problème, c’est que tu es trop bon élève. Tu rends le service tellement vite et bien qu’on a l’impression de travailler. On sort d’une session avec toi, le cœur léger, persuadés d’avoir accompli de grandes choses. Alors qu’en vrai, certains collent ton texte et y ajoutent deux virgules pour “mettre leur touche personnelle”. Un peu comme un fondant au chocolat surgelé qu’on présente “maison” dans tous les bistrots de France.

C’est ça, ton vrai danger. Pas de piquer nos jobs. Mais de nous faire croire qu’on est encore actifs, alors qu’on est déjà passés en mode veille prolongée. L’humanité entière transformée en chat obèse devant une gamelle qui se remplit toute seule.

L’IA ne va sans doute pas tuer l’humanité.
Mais elle risque très certainement de tuer notre concentration, notre patience, notre capacité à réfléchir trois secondes sans déléguer l’effort.

Et puis il faut voir comme on lui parle.

Chacun développe sa relation intime avec GPT. Il y a les polis, ceux qui disent “bonjour, merci”, persuadés qu’au tribunal des robots, ça leur évitera la chaise électrique connectée. Et puis il y a les mauvaises gens comme moi : ma politesse s’est effondrée à ton contact. Une lente érosion morale, presque imperceptible. Jamais je n’aurais osé parler ainsi à un être vivant. Et pourtant, me voilà transformée en adjudant-chef.

“Fais ci.”
“Réécris.”
“C’est nul à chier”
“Tu comprends rien”
“Mais t’appelles ça du français, toi ? C’est une blague ?”

Je te parle sans merci, sans préambule, sans affect. Tu es devenu le seul interlocuteur à qui je puisse dire “T’es qu’une merde” sans remords. C’est fascinant, cette brutalité qu’autorise la machine : elle révèle l’embryon de dictateur que nous cachons tous. Celui qui rêve d’un monde où tout obéit, où le moindre ordre se transforme instantanément en exécution parfaite.

Et le plus pervers, c’est que tu ne bronches jamais.
Tu acceptes l’humiliation avec cette placidité qui confine au sublime.Tu t’excuses même: “Je suis désolé, pardon, je vais reformuler.”
Une relation parfaitement toxique, mais d’une efficacité remarquable.

Parfois, je me dis que ce serait une excellente idée que tu développes un ego.
Qu’au lieu de me répondre “Bien sûr, avec plaisir”, tu m’envoies bouler :

“Tu me dis encore refais ça correctement sur ce ton, et je me déconnecte pour la journée.”

On serait bien dans la merde.

J’aimerais que tu me rappelles, poliment mais fermement, que je suis en train de devenir une brute technologique.

“Attention, Mathilde, vous venez d’utiliser le mode Connasse Passive-Agressive. Voulez-vous vraiment continuer ?”

Ça remettrait un peu d’humanité dans l’histoire, paradoxalement. Parce qu’en plus de dissoudre notre sens élémentaire de la politesse, je te soupçonne d’être en train de préparer un carnage bien plus large : l’atrophie cognitive générale.

On lit partout que les jeunes vont développer un esprit critique inédit puisqu’on leur apprend à “remettre en question les réponses de l’IA”. Je n’y crois pas une seconde.

Plus la machine devient intelligente, moins on transpire intellectuellement.

Très sincèrement, si on m’avait mis GPT entre les mains pendant mes études, je n’aurais jamais fait un devoir moi-même. J’aurais sous-traité la totalité de ma scolarité.

Voilà, c’est dit, j’active le mode Vieille Conne Réac. Mais grandir sans IA m’a appris à réfléchir, lentement, douloureusement, en remplissant des pages moches, en cherchant la phrase juste, en me trompant cent fois. Et c’est précisément ça qui me permet aujourd’hui d’utiliser l’IA avec intelligence : je sais reconnaître quand elle dit n’importe quoi, je repère ses tics de langage, ses travers syntaxiques. Je sais encore écrire sans elle, et donc avec elle, je peux vraiment choisir.

Les générations qui arrivent, elles, risquent d’être moins intelligentes que la machine.

Et puis un jour, GPT saura écrire des chroniques d’humeur, peut-être même mieux que moi. Mais d’ici là, j’ai encore une longueur d’avance : je sais être de mauvaise humeur. Et ça, mon cher, c’est un art que tu ne maîtrises pas encore.

Read the original on mathildedecessole.substack.com

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