Quand j’ai lancé cette newsletter, ma grande hantise était de me retrouver à sec, incapable de tenir le rythme hebdomadaire. Au début, j’ai voulu jouer la carte de la sécurité : « Pas de pression, publie quand l’envie te prend. » Mauvais plan. J’ai vite compris qu’il me fallait justement cette dose de pression. “Constraint fosters creativity”, comme dirait un ami qui m’est cher. Bref, mon cerveau a fini par intégrer le rendez-vous du dimanche. Et même quand je pense être dans l’impasse, une idée finit toujours par émerger de l’endroit le plus inattendu. Ça corrobore d’ailleurs la thèse d’Einstein, qui affirmait que ses meilleures intuitions lui venaient en marchant.
Cette semaine, je n’ai pas d’idée précise en tête, pas de fil directeur. Alors, j’ai eu envie de m’attarder sur ce moment particulier où l’on écrit sans direction, juste pour le geste. Un article est souvent un produit fini. Et si on y expose un cheminement, c’est généralement celui d’une thèse bien ficelée, mais rarement tout ce « bruit » autour qui, pourtant, nourrit la pensée. Alors, pourquoi ne pas vous partager en vrac ce qui m’a arrêtée cette semaine ?
L’IA ne remplace pas les métiers. C’est du moins ce que je pensais. Quatrième version écrite, centième dans ma tête… mon raisonnement s’est encore densifié. Au départ, je me disais que l’IA remplaçait seulement des tâches. Puis des tâches bien définies. Puis une autre question est arrivée : toutes les tâches qui peuvent être automatisées doivent-elles vraiment l’être ? Si on automatise, si on fait du “good enough”… n’y a-t-il pas un risque d’érosion du goût et de l’exigence ? Et puis, une autre idée s’est imposée : pour remplacer, ne faut-il pas comprendre ? Et si c’est le cas, parle-t-on encore de remplacer des métiers… ou plutôt de les démonter, pièce par pièce ?
Maintenant, après la lecture d’un texte de Anastasia Stasenko, un autre doute s’installe. Et si l’IA finissait par remplacer les métiers en brisant l’échelle de la compétence ? En absorbant les “petites tâches”, celles qui faisaient les mains des juniors, elle assèche leur terrain d’apprentissage. On gagne du temps, oui… mais sur ces étapes lentes, répétitives, un peu ingrates, celles qui permettaient justement de devenir compétent. Autrement dit, on scie les barreaux au moment même où on prétend monter plus vite.
Le problème est plus perfide que prévu, car ce n’est pas une disparition brutale, c’est une érosion. Une érosion des conditions qui rendaient possible de devenir senior demain. Et qu’est-ce qu’on fait ? Pas grand-chose. Enfin… pas tout à fait. Un consultant m’a raconté que, dans son cabinet, les licences Claude Cowork ne sont pas données aux juniors, elles sont réservées aux seniors. Ça m’a frappée. Ça rejoint une intuition que j’ai déjà partagée : les personnes les plus aptes à utiliser l’IA générative sont souvent celles qui pourraient s’en passer. CQFD.
“Less is not more when it comes to shoes”
Pour être un bon usager des outils d’IA … faut-il déployer à grande échelle les cours de philosophie ? La tentation est de dire oui. Après tout, ce que décrit Anastasia Stasenko, c’est une transformation du regard. Lire des systèmes entiers, se confronter à des architectures contradictoires, apprendre à tenir une idée sans la simplifier trop vite. Tout cela ressemble à ce que la philosophie produit quand elle est pratiquée sérieusement. Mais le sujet n’est peut-être pas la philosophie en tant que discipline, c’est davantage le type d’effort qu’elle impose. Ce que ces années de lecture construisent, c’est une capacité à naviguer dans le flou, à repérer des structures avant d’entrer dans les détails, à comparer des cadres de pensée sans les confondre. Autrement dit, une forme de jugement. Et c’est précisément ce que l’IA ne fait pas. Un bon usager d’outils d’IA n’est pas celui qui sait bien formuler un prompt. C’est celui qui sait ce qu’il est en train de demander. Celui qui peut évaluer une réponse, voir ses limites, comprendre dans quel cadre elle est valable et dans lequel elle ne l’est plus. Sans ça, l’outil amplifie autant les erreurs que les bonnes intuitions. Savoir ce qui mérite d’exister devient la seule compétence qui ne s’automatise pas.
“Soul in the game” VS “Skin in the game”
Le soi ne se stocke pas. Le déploiement des systèmes de mémoire dans les IA permettent de conserver du contexte, de donner une continuité aux échanges, d’éviter que chaque interaction reparte de zéro. En accumulant ce qu’un utilisateur dit, l’agent commence à “le connaître”. Comme le souligne Margot Lor-Lhommet, une grande partie de la recherche actuelle se concentre encore sur ce point, à savoir, comment mieux stocker et retrouver l’information pour améliorer le rappel. Or un concept, issu de la narrative psychology, reste largement absent : le soi ne se stocke pas, il se raconte. L’identité n’est pas une base de données que l’on met à jour, mais une construction active qui réorganise le passé pour lui donner une cohérence. On ne se contente pas d’ajouter des éléments à une histoire, on les réinterprète à mesure que l’on change. On sait déjà faire des systèmes qui se souviennent de ce que quelqu’un a dit. On sait beaucoup moins faire des systèmes capables de suivre ce que quelqu’un est en train de devenir….
L’orgueil nous sauvera-t-il ? C’est le pari de la philosophe Gabrielle Halpern. Elle explique que face à la patience infinie des machines, nos propres limites finiront par nous sauter aux yeux. On réalise d’un coup qu’on ne sait plus vraiment écouter. Forcément, ça pique. On se croyait au top dans nos rapports humains, et puis non. C’est justement cette petite claque à notre ego qui pourrait nous réveiller. Intéressant… mais est-ce suffisant ? Je ne crois pas. Ce qui se joue, selon moi, tient plus du ressort du deuil. Avez-vous déjà vécu un deuil profond ? Cela vous reconfigure le cerveau. C’est de cet ordre-là. L’IA ne nous pique pas au vif pour nous rendre meilleurs. Elle nous confronte à la finitude d’un modèle. Elle percute violemment cette société où le métier définit l’identité. Ce que la machine interprète comme de la résistance ou de l’orgueil est en réalité un tumulte intérieur. C’est le cri de ceux qui doivent se réinventer alors que le sol se dérobe sous leurs pieds. La métamorphose est forcée. Elle s’avère bien plus douloureuse qu’une simple leçon de morale. C’est le passage obligé par le vide avant de pouvoir, enfin, peut-être, dessiner les contours de ce que signifie être humain. Et être vivant.
Construire un marché ou le redéfinir ? Cette vidéo met le doigt sur une nuance qu’on a tendance à écraser. En ce moment, tous les regards se tournent vers la Chine, avec son approche systémique, pragmatique, presque implacable de l’IA et de la robotique. Ça produit et ça livre, si je résume. En face, les États-Unis semblent plus flous, presque excessifs dans leur quête d’un “grand saut”. Mais comme le souligne Evan Kervella, ce n’est pas vraiment la même bataille. D’un côté, on construit un marché, patiemment, en accumulant des cas d’usage. De l’autre, on fait un pari. Celui qu’un breakthrough puisse tout reconfigurer. Et la on comprend mieux que si la robotique n’est qu’un problème d’exécution, alors l’avance chinoise est déjà prise. Mais si elle cache encore une rupture, alors ceux qui paraissent en retard aujourd’hui sont peut-être les seuls à jouer le bon jeu. Et dans la tech, ce sont souvent ces paris-là, les plus fragiles en apparence, qui finissent par tout emporter.
Voilà, c’est tout pour aujourd’hui ! Si vous avez des réflexions à partager, n’hésitez pas à les faire en commentaire. Bon dimanche 🙂
MD
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