Après avoir passé des années à grignoter notre attention, la culture Web prétend désormais pouvoir muscler notre cerveau. Le remède ? au brainrot, mot de l’année 2024 selon Oxford, répond aujourd’hui le brainmaxxing. La sphère numérique sociale aurait-elle developpé ses propres anticorps ?
Puisque notre attention s’est dispersée, il faudrait la réentraîner ; puisque nous avons passé des années à ingurgiter du fast-food cérébral, il faudrait désormais offrir à notre pensée de quoi s’élever. C’est le pari de l’application Deepstash, qui promet de remplacer le doomscrolling par du microlearning grâce, notamment, à des synthèses de livres de développement personnel à succès. Avec plus de 5 millions de téléchargements et des requêtes Google au sommet (110 000 recherches en juin / juillet), la promesse d’érudition n’a jamais été aussi populaire.
Lire davantage de contenus pertinents, exercer sa mémoire, retrouver sa concentration, apprendre plutôt que scroller sans faim ni fin… difficile de ne pas trouver le retournement vertueux, non ? En apparence, du moins. Car la philosophie, elle, ne bouge pas d’un iota puisqu’il s’agit (encore et) toujours de tout rentabiliser, jusqu’à notre propre cerveau….
Faut-il pour autant jeter l’application avec l’eau du bain ? Dans une récente prise de parole sur LinkedIn, le président de l’ESSEC, Vincenzo Vinzi, résume une partie du débat actuel. Selon lui, si la machine accumule le savoir à notre place, la valeur de l’esprit humain devrait se déplacer ailleurs. L’enjeu serait désormais de savoir cadrer un problème et d’exercer suffisamment notre discernement pour « reconnaître, parmi des montagnes de données, la seule question qui mérite vraiment d’être posée ».
Admettons. Mais à partir de quand l’externalisation du savoir commence-t-elle à grignoter notre propre discernement ? Car cette faculté ne se forme pas dans le vide. Et consulter une donnée au besoin n’a pas tout à fait le même effet que de l’avoir déjà en tête, ou d’avoir a minima quelques repères autour pour la mettre en perspective. (Exemple pragmatique du jour : à la gare, je demande à une voyageuse si le train dont elle descend vient de Nice. « Non, de Toulon », me répond-elle. J’ignorais son trajet, mais j’en savais assez en géographie pour me dire que l’un n’excluait peut-être pas tout à fait l’autre…)
Et ces repères ont une autre vertu puisqu’ils peuvent ressurgir à l’improviste. Proust avait saisi ce phénomène avec la mémoire involontaire, quoique son intuition fût d’abord sensorielle. Bref, on ne problématise pas sans repères, tout comme le discernement se transfère mal d’un sujet que l’on maîtrise à un autre que l’on ignore. Et c’est peut-être là que l’IA rebat les cartes … On aura peut-être moins besoin de culture générale pour trouver des réponses, mais il en faudra toujours autant pour faire les rapprochements qui suscitent les bonnes questions et juger de ce que valent les réponses obtenues.
Devrions-nous pour autant tous télécharger Deepstash ? Si vous passez déjà vos journées à faire défiler des vidéos de Tung Tung Tung Sahur ou autres rejetons de l’Italian Brainrot, c’est clairement un upgrade. J’ai même envie de dire : foncez ! Mais l’app, en cherchant à extraire l’idée forte ou la leçon à retenir, décide pour nous de ce qui peut être laissé sur le bord, au risque de standardiser ce que nous retenons. À moins, bien sûr, que l’hyperpersonnalisation ne règle le problème : à chacun son « essentiel », taillé sur mesure….
Seulement, ce qui nous correspond le mieux est-il toujours ce dont nous avons le plus besoin ? À trop vouloir aller à l’essentiel, on pourrait bien éliminer précisément ce qui donne au chemin son intérêt : ce qu’on n’était pas venu y chercher. « Ce n’est pas la destination qui compte, mais le voyage », dit la formule. Prenons-la au mot et ne nous arrêtons pas en si bon chemin…
Il y a cette étrange façon que nous avons de ne pas toujours savoir ce qui compte au moment où nous le vivons. Quelque chose d’insignifiant aujourd’hui ne le sera pas forcément demain. Cela peut être une conversation banale dont on réalise, après coup, que c’était la dernière. Un moment bouleversant dont on a oublié les mots mais pas le papier peint de la pièce. Et parfois, ce n’est même pas une question d’importance. C’est le sens lui-même qui se renverse. Le « j’ai fait une connerie » d’aujourd’hui devient, dix ans plus tard, « la plus belle erreur de ma vie ». Et le « j’étais heureux » d’hier, à la lumière de ce qui suit, se nuance parfois d’un « du moins, je le croyais ».
C’est là une limite autrement plus vertigineuse pour toute technologie qui prétendrait trier le monde à notre place, n’est-ce pas ? Le problème n’est plus seulement de savoir si elle nous connaît suffisamment bien pour déterminer ce qui compte pour nous aujourd’hui. Comment pourrait-elle savoir ce qui comptera pour nous demain, lorsque cela dépend d’événements qui n’ont pas encore eu lieu, ou simplement de notre propre transformation, de ce que nous serons devenus ?
Ce qui me ramène à une nouvelle de Stefan Zweig, La Collection invisible, revenue assez curieusement me trotter dans la tête en écrivant ces lignes. L’histoire est celle d’un vieux collectionneur devenu aveugle, qui reçoit la visite d’un antiquaire venu admirer les estampes auxquelles il a consacré sa vie. Ce qu’il ignore, c’est que sa famille, ruinée par l’inflation, les a progressivement vendues sans jamais oser le lui avouer, puis remplacées dans leurs chemises par des feuilles sans valeur. Lui continue pourtant de les manipuler avec bonheur, se souvient de chacune avec précision et raconte comment il les a trouvées et le temps qu’il lui a fallu pour les obtenir. Devant son enthousiasme, l’antiquaire comprend la supercherie et choisit de ne rien révéler.
On peut y voir une parabole sur l’illusion, et se demander s’il faut toujours préférer une vérité qui blesse à un mensonge qui sauve. Ou celle d’un aveugle qui, peut-être, voit mieux que les autres. Mais j’y vois surtout l’histoire d’un homme qui a tout perdu sans rien perdre d’essentiel. Chez lui, les chemises sont vides, mais elles ont accompli leur œuvre. Chez nous, saturés de synthèses et d’idées “maximisées”, les chemises débordent. Mais que reste-t-il une fois les écrans éteints ? Qu’est-ce qui nous habite vraiment ?
MD
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