Je suis récemment tombée sur r/BetterOffline, un subreddit lancé il y a deux ans autour du podcast d’Ed Zitron, un communicant devenu l’une des voix les plus acérées de l’industrie tech, qui rassemble quelque 150K lecteurs par semaine. J’y ai passé deux heures tant j’ai trouvé la curation et les commentaires de bonne facture.
Un premier élément m’a frappée. Il peut sembler anecdotique, mais j’aime les détails, surtout lorsqu’ils se nichent dans des endroits improbables. En l’occurrence, les règles de modération. Huit mois plus tôt, le règlement de ce forum Reddit ciblait les contenus générés par l’IA. Aujourd’hui, il sanctionne les publications low effort d’une exclusion d’une semaine. Je trouve ce glissement sémantique particulièrement juste, alors même que LinkedIn ou Substack viennent d’introduire des boutons “Ressemble à du Slop IA”. La cause est noble, pour sûr, mais le libellé, questionnable. Quant aux sanctions prévues, le suspense reste entier…
Mais revenons au choix des mots. On a vite fait de résumer le problème de notre époque par l’équation IA = slop. Pourtant, c’est un raccourci car l’IA ne produit pas nécessairement du slop. La nuance est plus subtile ; L’IA permet de produire infiniment plus de contenus. Or, écrire, c’est souvent commencer à mettre de l’ordre dans ses idées. Lorsque produire du texte devient presque instantané, ce filtre s’estompe. La quantité explose, et la qualité peut vite devenir optionnelle. Cela ne signifie pas pour autant que les contenus générés avec l’IA sont, par nature, médiocres. On peut très bien accoucher d’un texte brillant la main sur l’algorithme, pour peu qu’il y ait une vraie pensée derrière (et qu’on ait pris la peine de raboter ces métaphores de phare dans la tempête et autres tics de la machine). À l’inverse - il ne faut pas se leurrer ! -, le 100 % humain n’a jamais été un vaccin contre le néant, bien au contraire. Bref, il ne me paraît pas déraisonnable d’attendre un minimum d’intention avant d’ajouter une voix de plus au bruit ambiant
Et les voix qui s’élèvent le plus souvent sur ce subreddit sont celles des techos. En cause ? Dans certaines (nombreuses ?) entreprises, l’utilisation de l’IA est devenue obligatoire, mesurée et pilotée à coups de lignes de code générées, de tokens consommés, d’objectifs de productivité multipliés par trois, puis par neuf. Toujours cette même injonction à quantifier le travail, quand il faudrait surtout le qualifier.
Résultat ? un ingénieur logiciel senior raconte avoir perdu tout intérêt pour son métier. Il explique passer désormais l’essentiel de son temps à relire du Slop IA au point d’envisager de quitter son entreprise. Sa question aux autres membres du subreddit : avez-vous une liste de sociétés qui ne soient pas AI-pilled ? Ce désarroi dépasse le ras-le-bol individuel puisqu’il illustre une parfaite externalité négative, où l’effort économisé à la création se trouve insidieusement déporté sur la relecture. C’est ce que la recherche théorise désormais sous le nom de review friction. Est-ce une fatalité pour autant ? On pourrait déjà cesser de chercher à générer du code toujours plus vite pour concevoir des outils qui aident à évaluer ce qui est produit. Mais pour renoncer à la vitesse pure, encore faudrait-il arrêter de mesurer la productivité au volume de code expédié (la recette parfaite pour du slop) pour enfin y intégrer le coût de la relecture et le taux de retouche, voire la montée en compétences. Il n’y a plus qu’à ?
J’ai aussi découvert AI Resist List. À en croire son nom, je m’attendais à un catalogue d’initiatives anti-IA. En réalité, c’est beaucoup plus riche et nuancé. On y retrouve évidemment quelques tacles bien sentis, comme cet observatoire des échecs des modèles et du « microslop » de Microsoft, mais aussi des actions de fond comme cartographier l’influence financière des Big Tech dans les médias ou contester juridiquement l’implantation de data centers. Il y a aussi des ressources intéressantes. J’ai particulièrement aimé Better Images of AI, qui invite à remiser au placard les éternels robots humanoïdes et cerveaux synaptiques pour proposer des visuels plus fidèles à la réalité. C’est le cas également de leur section Possible Futures, qui rassemble des projets à rebours du récit dominant, comme des infrastructures qui réemploient du matériel destiné à devenir un déchet électronique, ou encore des coopératives technologiques.
Je me suis notamment attardée sur le projet Slow AI dont le principe est emprunté au Slow Food. L’idée n’est pas de ralentir l’innovation, mais de remettre en question les imaginaires à travers lesquels nous pensons l’IA. Après tout, pourquoi faudrait-il que son avenir passe forcément par des modèles toujours plus gros ? Le collectif explore plusieurs contre-propositions. Small AI défend des modèles plus petits, spécialisés et pensés pour un contexte précis plutôt que pour le monde entier. Ancestral AI propose un renversement de perspective en envisageant les données comme un héritage à préserver plutôt qu’un gisement à piller.Le projet cite notamment les systèmes de navigation polynésiens ou les quipus andins (ces cordelettes à nœuds servant à conserver l’information) pour rappeler qu’il existe d’autres façons de gouverner nos connaissances. Un pas de côté qu’on retrouve jusque dans nos usages quotidiens d’ailleurs. Quand l’app du moment s’appelle Roost et propose d’envoyer nos messages par pigeon virtuel (le sommet du slow-cial ?), cela nous rappelle que l’humain se nourrit de détours et de symboles. Dans le même esprit, Esoteric AI vient titiller notre foi aveugle dans les algorithmes prédictifs. On y voit une IA décoder les mouvements d’oiseaux captés par webcam, qui rejouent le rôle des augures antiques. Mais jusqu’où accorde-t-on du crédit à ces corrélations de pixels ? Au fond, nous restons d’infatigables fabriqueurs de sens…
Et puisqu’il est question d’imaginaires, difficile de ne pas citer Midjourney. Saviez-vous que le générateur d’images n’a jamais levé un centime auprès de fonds d’investissement… et qu’il est pourtant rentable ? Qu’à ses débuts, tout se passait sur Discord, où chacun pouvait voir les prompts et les créations des autres ? Et qu’aujourd’hui encore, chaque profil commence par “What will you imagine…” ? À bien y réfléchir, Midjourney est presque une immense ethnographie de nos imaginaires. Et David Holz, son fondateur, semble bien décidé à poursuivre cette exploration.
Il faut dire que chez lui, cette manière d’aborder le monde relève presque de l’atavisme familial quand on sait que son père exerçait la dentisterie depuis un voilier et qu’il navigait de baie en baie dans les Caraïbes pour soigner ses patients (un sacré concept de cabinet médical !). Cette approche singulière du soin se reflète aujourd’hui jusque dans la mission qu’il assigne à ses projets. Midjourney inscrit ainsi ouvertement le développement humain parmi ses objectifs clés. Mais l’ambition de Holz voit beaucoup plus loin. À travers des mouvements stratégiques inattendus comme le rachat de Co-Star, l’app d’astrologie sociale aux 5 millions de téléchargements, pensée pour structurer et partager les contours de nos identités, ou encore le développement de Midjourney Medical qui détourne l’imagerie du corps vers des usages contemplatifs et thérapeutiques axés sur le bien-être émotionnel plutôt que sur le diagnostic pur (jugez-en par vous-même) il orchestre la création d’un écosystème global visant à sonder chaque strate de la condition humaine. C’est vertigineux. Plus j’y réfléchis, moins j’ai l’impression que Midjourney construit des outils d’IA. Il construit des dispositifs d’interprétation. Des outils qui invitent chacun à y projeter quelque chose de soi-même.
Mais peut-être que cette quête du sens, malgré toute sa poésie brute et ses rêves orchestrés, oublie la même chose que toutes les meutes du prompt. La création n’a jamais été une affaire de débit ; elle est bien souvent une affaire d’absence. Vous savez cette absence viscérale ? Celle qui paralyse au début. On croit que plus rien ne vient. Pourtant, quelque chose continue de travailler, à bas bruit. Les particules qui s’agitaient se déposent, comme un bon vin qu’on met à décanter, jusqu’à ce que le bruit se dissipe. Et c’est souvent là, dans ce silence enfin déblayé, que tout (re)commence.
Si bien que cet été, le laboratoire le plus stimulant ne se dénichera ni sur Reddit ni sur un serveur d’images. Il réside peut-être là, dans ce temps suspendu qu’on appelle la contemplation.
MD
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